Les minces ont aussi droit au foie gras...

La prévalence de la stéatose hépatique non alcoolique (NAFLD), rebaptisée récemment maladie stéatosique hépatique associée à un dysfonctionnement métabolique (MASLD), augmente à l'échelle mondiale, non seulement chez 25 à 45 % des personnes atteintes d’un syndrome métabolique, mais aussi chez 8 à 19 % des personnes minces.

La gravité des lésions hépatiques et les résultats cliniques chez les personnes minces (IMC < 25) atteintes de stéatopathie est discutée et peu d'études ont été réalisées dans la population générale. Le but de ce travail était de comparer, dans un cadre communautaire, les caractéristiques des sujets avec MASLD et la mortalité entre les minces et ceux en surpoids ou obèses.

Etude sur la cohorte française Constances

La population étudiée comprenait 169 303 participants de la cohorte nationale Constances de 2012 à 2017. Les sujets ayant une consommation excessive d'alcool, une hépatite virale ou d'autres maladies du foie ont été exclus et 137 206 ont finalement été retenus pour l’analyse. Le diagnostic de la stéatose reposait sur un Fatty Liver Index (FLI) > 60 et celui de fibrose avancée sur le Forns Index (FI) > 6,9 (NASH-CRN F ≥ 3).

 Le suivi médian est de 3,58 ans. La prévalence de la MASLD était de 5,3 % chez les sujets minces, tandis que 16,3 % des sujets MAFLD répondaient à ce critère de minceur. Malgré leur meilleur profil métabolique, la prévalence de la fibrose avancée était significativement plus élevée chez les sujets minces (3,7 % contre 1,7 %, p < 0,01).

Chez ces patients, après ajustement en fonction de la démographie, des facteurs de risque métaboliques et du mode de vie, le « statut minceur » était associé à une fibrose avancée ≥ F3 (Odds Ratio OR = 1,26, p = 0,005), un risque accru d'événements liés au foie (Hazard Ratio ajusté HRa= 5,84), une maladie rénale chronique (HRa = 2,49) et la mortalité globale (RRa = 3,01). Les événements liés au foie (ictère, décompensation ascitique, encéphalopathie, hémorragie digestive, CHC) et la mortalité globale étaient liés à la sévérité de la fibrose, à la fois chez les sujets MASLD minces et non minces, quels que soient les facteurs de risque habituels.

 La MASLD a été initialement décrite dans la population asiatique (IMC < 23 kg/m2). Elle est également observée dans la population occidentale (IMC < 25 kg/m2). Les connaissances actuelles sur les résultats cliniques de l'histoire naturelle de la MASLD des sujets minces sont limitées avec des résultats contradictoires. Les études qui ont utilisé des données histologiques ou de mesure de la rigidité hépatique (ou dureté en élastométrie) ont rapporté un taux inférieur de résultats cliniques graves, tandis que celles qui ont utilisé des tests sanguins non invasifs de fibrose ont rapporté des taux variables de complications.

L'étude de Nabi et Coll. est une vaste étude longitudinale basée sur la population française et sur des paramètres biologiques actuellement moins utilisés. Le FLI regroupe 4 paramètres: indice de masse corporelle (IMC), tour de taille, taux de triglycérides et le taux de GGT. Néanmoins, plus de la moitié des patients ayant une surcharge graisseuse à l’échographie hépatique présentent un faible risque de stéatose objectivée par le score FLI.

Celui-ci sous estime donc la stéatose, tandis que l’index de Forns reste peu utilisé en pratique pour évaluer la fibrose. Malgré ces biais inhérents à l’ancienneté de l’étude, la MASLD “mince” est associée à une prévalence plus élevée d'ALAT anormales, de fibrose avancée et d'événements liés au foie. Les résultats extra-hépatiques comme l'insuffisance rénale chronique et la mortalité toutes causes confondues sont également plus élevés dans la MASLD, notamment chez les asiatiques par rapport aux autres groupes ethniques.

Contrairement aux autres études précédentes, l'étude française NASH-CO n'a pas utilisé l’actuel score de fibrose-4 (FIB-4) plus récent, l'imagerie du foie, le fibroscan ou l'histologie, qui sont plus précis que le test de Forns isolé. La pratique de la biopsie hépatique, bien qu'elle soit actuellement l'étalon-or dans la stéatopathie, reste contraire à l'éthique dans de grandes populations alors que l'utilisation des tests non invasifs est largement acceptée. Il n'est pas encore bien établi lequel des tests non invasifs actuellement disponibles en routine prédit le mieux la présence d'une fibrose histologique avancée ≥ F3. Ainsi l’AUROC de 17 biomarqueurs sophistiqués de NASH et/ou de fibrose n’a jamais été supérieur à 0,80 chez les 1 430 sujets expertisés en histologie dans la récente cohorte européenne LITMUS. La dernière méta-analyse de 2 518 patients (Mozes et Coll.2023) penche plutôt vers le FIB-4, le NAFLD Fibrosis score, le tout récent LiverRisk score et l’élastométrie impulsionnelle qu’il faut donc associer pour plus de sécurité dans notre pratique quotidienne.

Moins bonne évolution clinique malgré un meilleur profil métabolique

Malgré ces réserves méthodologiques, on ne sait pas pourquoi les sujets minces porteurs d’une stéatopathie avec un meilleur profil métabolique présentent, par rapport à leurs homologues obèses, une moins bonne évolution clinique et une mortalité plus élevée. Une mauvaise hygiène alimentaire et une consommation modérée d'alcool et de tabac, fréquemment retrouvées en France et dont la prévalence aurait augmenté au cours de la période de suivi, sont évoqués.

De plus, les mécanismes qui sous-tendent le phénotype mince ne sont pas complètement compris : ils peuvent inclure une graisse dysfonctionnelle (obésité viscérale, différences dans les adipocytes, modification du turn over des lipides), des modifications de la composition corporelle (diminution de la masse musculaire) et des anomalies du microbiote chez des sujets génétiquement prédisposés.

En conclusion, cette étude réalisée sur une grande cohorte communautaire française montre que la MASLD, nouveau terme international pour la maladie hépatique stéatosique, est plus sévère chez les sujets minces. Elle concerne la fibrose avancée, la progression de la maladie hépatique, la maladie rénale chronique et la mortalité globale. De futures études prospectives utilisant une élastométrie impulsionnelle associée à une utilisation uniforme de tests non invasifs plus performants pourraient fournir une meilleure compréhension sur les causes nutritionnelles et l'évolution de cette stéatopathie métabolique.

Dr Sylvain Beorchia

Référence
Nabi O, Lapidus N, Boursier J et al. Lean individuals with NAFLD have more severe liver disease and poorer clinical outcomes (NASH-CO Study). Hepatology 78(1):p 272-283, July 2023. | DOI: 10.1097/HEP.0000000000000329

Copyright © 2023 JIM SA. Tous droits réservés.

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article