Les statines, des psychotropes qui s’ignorent ?

Les psychiatres débusquent parfois l’effet psychotrope de traitements utilisés habituellement dans d’autres spécialités. C’est ainsi, pour ne citer qu’un exemple, que l’effet antidépresseur de la kétamine (médicament utilisé en anesthésie) a été mis en évidence. Mais ces découvertes sont jusqu’à présent généralement liées au hasard ou à l’intuition. Mais pourquoi ne pas évaluer l’efficacité de médicaments (qui n’ont a priori aucun intérêt en psychiatrie) de façon plus systématique ?

C’est dans cet esprit qu’une étude présentée dans le JAMA Psychiatry a cherché à déterminer si les statines, les inhibiteurs calciques, et les biguanides pouvaient apporter un bénéfice dans le trouble bipolaire, la schizophrénie et les autres troubles psychotiques,en utilisant pour cela une cohorte de 142 691 patients constituée depuis 1973. Le choix des traitements mis ainsi sur le grill n’est pas dû au hasard : dans chaque cas, des arguments précliniques ou cliniques existent pour supposer un intérêt de ces molécules dans les troubles psychiatriques sévères.
Des effets spectaculaires sur le risque d’hospitalisation

Les auteurs ont pu avoir accès à toutes les prescriptions réalisées entre 2005 et 2018 d’une part, et toutes les hospitalisations pour raison psychiatrique ou pour geste auto-agressif d’autre part. Les hospitalisations pour raison non psychiatrique étaient également considérées. Étaient inclus tous les patients ayant étés hospitalisés au moins une fois, et ayant reçu un des traitements étudiés.

Ainsi, 6 176 patients avec un trouble bipolaire, 2 705 avec une schizophrénie, et 2 958 avec un autre trouble psychotique avaient reçu une statine et ont été hospitalisés en psychiatrie au cours de leur vie. L’exposition à une statine chez un patient était corrélée à une diminution du risque d’hospitalisation (par rapport aux périodes sans exposition à ce traitement), après ajustement pour l’âge, l’année, le nombre d’hospitalisations précédentes, et surtout le traitement psychotrope, que ce soit dans la schizophrénie (Hazard ratio ajusté aHR = 0,75 ; intervalle de confiance à 95 %  IC95 = 0,71-0,79), les autres troubles psychotiques (aHR = 0,80 ; IC95 = 0,75-0,85) ou le trouble bipolaire (aHR = 0,86 ; IC95 = 0,83-0,89). Le risque de geste auto-agressif était diminué dans le trouble bipolaire (aHR = 0,76 ; IC95 = 0,66-0,86), et la schizophrénie (aHR = 0,85 ; IC95 = 0,45-0,74).

La prise de statine n’était pas associée à une diminution du nombre d’hospitalisations pour cause non psychiatrique. Il n’y avait pas d’interaction entre le fait de prendre des statines et l’exposition aux traitements antipsychotiques. L’ajustement sur la prise des autres traitements étudiés (inhibiteurs calciques et biguanides) ainsi que sur la maladie cardiovasculaire, le diabète de type 2, l’hypertension artérielle, la dyslipidémie ne modifiait pas les résultats.

Des résultats similaires étaient observés avec les inhibiteurs calciques et la metformine. A noter une diminution très franche du risque d’hospitalisation pour geste auto-agressif chez les patients souffrant de schizophrénie durant les périodes de traitement par inhibiteur calcique (aHR = 0,30 ; IC95 = 0,18-0,48).

Trois nouveaux psychotropes ?

Bien entendu, il est impossible d’exclure totalement les facteurs de confusion dans ce type d’étude. Cependant, les biais les plus évidents (les patients prenant leur traitement sont les mieux suivis et les plus observant, ou bien les patients prenant des statines sont ceux qui ont un syndrome métabolique lié aux traitements psychotropes) ne semblent pas être suffisants pour expliquer l’effet bénéfique de ces traitements : en effet, la prise de traitement n’avait pas d’effet sur le risque d’hospitalisation non psychiatrique (pour les statines et les inhibiteurs calciques), et la prise de diurétique thiazidique (prise comme « témoin ») n’avait aucun effet sur le risque d’hospitalisation en psychiatrie (aHR = 0,99 ; IC95 = 0,93-1,05), suggérant fortement un effet propre des statines, des inhibiteurs calciques, et de la metformine.

Plusieurs hypothèses pourraient expliquer l’intérêt de ces traitements en psychiatrie. En effet les statines pourraient agir via un effet anti-inflammatoire (diminution de l’IL-1b, IL-6, TNF et CRP) et/ou via un effet sur l’absorption des antipsychotiques. De plus des données précliniques suggèrent un effet de ces molécules sur les récepteurs dopaminergiques NMDA. Une méta-analyse de 6 essais contrôlés randomisés a retrouvé un effet bénéfique statistiquement significatif des statines sur l’échelle PANSS dans la schizophrénie, mais dont l’amplitude n’était pas cliniquement pertinente. En ce qui concerne les inhibiteurs calciques, certaines données précliniques suggèrent un rôle des canaux calciques dans le contrôle émotionnel. Enfin, la metformine pourrait agir sur une perturbation de l’utilisation du glucose au niveau cérébral, en particulier dans la schizophrénie.

Mais quels que soient les mécanismes d’action de ces traitements, un des enseignements les plus intéressants de cette étude est qu’elle pourrait suggérer l’existence d’une ou plusieurs voies physiopathologiques communes dans les troubles psychiatriques graves, des effets bénéfiques étant retrouvés indifféremment dans les différentes pathologies étudiées avec chacun de ces traitements.

Élargissons nos indications

Avant de prescrire une statine à tous les patients en psychiatrie, rappelons d’abord que même si la cohorte étudiée est exhaustive, les participants à l’étude ne sont pas totalement représentatifs des patients « tous venants ». Ils ont en effet tous reçu un des traitements étudiés (de ce fait, ils ont généralement plus de 50 ans), et ils ont tous étés hospitalisés (ils ont donc une pathologie psychiatrique plutôt sévère). 

Des essais randomisés contrôlés de grande envergure sont bien entendu nécessaires pour confirmer l’indication des statines, inhibiteurs calciques, et de la metformine en psychiatrie. Mais cette étude pourrait déjà nous conduire à modifier nos pratiques. En effet, certaines données suggèrent que les patients souffrant de trouble psychiatriques sont moins bien traitées que dans la population générale, en particulier concernant les facteurs de risque cardiovasculaire : la dyslipidémie, l’hypertension, et le diabète. Ces résultats suggèrent que non seulement les patients suivis en psychiatrie doivent être traités aussi bien que les autres, mais qu’en outre les indications pourraient en réalité être encore plus larges dans cette population. Déjà, certaines études proposent de prescrire des statines aux personnes souffrant d’un trouble mental dès 60 ans même en l’absence de facteur de risque cardiovasculaire, tandis que certaines recommandations proposent de prescrire metformine pour prendre en charge la prise de poids associée aux antipsychotiques.

Dr Alexandre Haroche

Références
Hayes JF, Lundin A, Wicks S, Lewis G, Wong ICK, Osborn DPJ, et coll. : Association of Hydroxylmethyl Glutaryl Coenzyme A Reductase Inhibitors, L-Type Calcium Channel Antagonists, and Biguanides With Rates of Psychiatric Hospitalization and Self-Harm in Individuals With Serious Mental Illness. JAMA Psychiatry, 2019; publication avancée en ligne le 9 janvier. doi: 10.1001/jamapsychiatry.2018.3907.

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (6)

  • Plus d'identifications biologiques par des produits annexes

    Le 30 janvier 2019

    La théorie biologique métabolique génétique de la psychiatrie se renforce depuis nos années folles de 1967/70 en confirmant par ailleurs les dimensions freudiennes de la Psycho-pathologie normale! (Neuropsychanalyse).
    Les millions de patients concernés... soit quasiment toute la population(?) ne peuvent que s'en réjouir; et les idéologues Lyssenkistes, prendre leur retraite imméritée...

    Dr Jacques Borek

  • Effets indésirables et bénéfiques

    Le 04 février 2019

    A côté des effets indésirables, les médicaments peuvent avoir des effets bénéfiques annexes.
    L'histoire de la pharmacologie comporte d'ailleurs des cas où une molécule initialement développée dans une indication a finalement été commercialisée dans une autre, par exemple le minoxidil.

    Le bupropion est un autre exemple. Dans ce même domaine, on a un temps utilisé la clonidine dans le sevrage tabagique.

    Dr Jean-Paul Huisman

  • vendre encore plus de statines?

    Le 04 février 2019

    Ce n'est pas un scoop: les statines figurent parmi les médicaments les plus vendus au monde. Elles constituent donc pour l'industrie pharmaceutique une énorme source de profits.
    Cependant, depuis quelques années on met de plus en doute leur efficacité réelle en prévention des maladies cardio-vasculaires et on met de plus en lumière leurs graves effets secondaires trop longtemps occultés. A tel point qu'en 2012, la FDA a rendu obligatoire sur les notices l'avertissement de l'existence d'effets secondaires possibles tels que: confusion et pertes de mémoire, Parkinson, hyperglycémie, diabète de type 2, cataracte, DMLA. Les effets musculaires, hépatiques, digestifs, la toxicité neurologique responsable des troubles du comportement, l'anxiété permanente, l'agressivité, le déclin cognitif ont été rapportés mais sans grande publicité...

    Au Canada, une vaste étude récente portant sur 450.00 patients pour étudier le bénéfice potentiel des statines en prévention de la maladie d'Alzheimer a remis celui-ci en question en raison de la découverte au contraire d'un sur-risque avec les statines liposolubles ( e.a la simvastatine ) Medscape 8.1.2018 voir article du 4.1.2019...

    Dès lors, je suis vraiment très étonné qu'on puisse soudain trouver des vertus psychotropes aux statines ! L'industrie pharmaceutique nous a déjà tellement inondé d'articles scientifiques écrits par de grands experts dont on a découvert tardivement les conflits d'intérêts...Mieux vaut prévenir que guérir, l'industrie anticipe la perte de vitesse de ses produits phares et essaie sans doute de trouver de nouveaux débouchés...

    Dr Camille Willem

Voir toutes les réactions (6)

Réagir à cet article