Pour une médiatisation « responsable » de l’automutilation

Dans un article de 2017 (Le journaliste comme allié de la prévention du suicide ?) évoquant la contribution de notre confrère français Charles-Édouard Notredame à la connaissance de l’effet Papageno[1], nous avions rappelé l’intérêt d’une bonne collaboration entre médecins et journalistes, pour mieux communiquer sur le suicide et contribuer ainsi à limiter sa « propagation » par un mimétisme insidieux, déjà observé à diverses reprises (effet Werther en Europe, Yukko Syndrome au Japon[2]).

Ce phénomène de société concerne la médiatisation d’un comportement suicidaire pouvant susciter une vague de suicides analogues, au sein d’une population fragile où ils seraient implicitement « légitimés » par une « publicité » orchestrée par les médias. Sous la plume de psychiatres exerçant aux États-Unis et au Canada, The British Journal of Psychiatry propose des réflexions voisines sur les « recommandations claires » aux journalistes (ou à des protagonistes apparentés, tels les internautes des réseaux sociaux) sur la manière optimale d’aborder la question proche des automutilations non mortelles (comme les scarifications).

Donnant les premières « lignes directrices » fondées sur le consensus et des données empiriques pour la médiatisation « responsable » de ce sujet, les auteurs notent que la prise de conscience accrue de l’impact des automutilations a entraîné, ces quinze dernières années, une augmentation de la recherche et des reportages à ce propos. Il s’agit d’un grave « problème de santé publique », à cause des taux de prévalence élevés de ces automutilations et du risque de mimétisme, à la fois chez les adolescents et les adultes.

Éviter les images et les descriptions détaillées, rester dans la neutralité

Comme les publications de photographies représentant des automutilations peuvent encourager un tel comportement (à type de tentative de suicide, au moins velléitaire) chez des lecteurs ou des spectateurs fragiles, les auteurs recommandent d’éviter la diffusion de telles images et des « détails » sur ces plaies par automutilation : méthodes, outils utilisés... Ils recommandent au contraire de souligner les efforts pour rechercher un traitement et d’insister sur des aspects positifs comme des cas de guérison, les stratégies pour faire face et les ressources disponibles en cas de détresse psychologique.

Les journalistes évoquant l’automutilation sont invités à présenter les informations de manière neutre, en « évitant de s’appesantir » sur sa prévalence et en rejetant tout sensationnalisme (titres accrocheurs, détails « croustillants »). Le langage du commentateur doit être « non stigmatisant » pour le patient évoqué, en s’efforçant de bien distinguer la personne et son comportement.

Enfin, comme pour d’autres sujets, il faut s’assurer que les commentaires des articles en ligne sur les automutilations « sont modérés de façon responsable. »

[1] Charles-Édouard Notredame & coll. : Peut-on faire du journaliste un acteur de la prévention du suicide ? L’Encéphale (vol 42, Octobre 2016) : 448-452.
Interview de Charles-Édouard Notredame par Bernard Granger : L’effet Papageno pour prévenir la contagion suicidaire. Psychiatrie Sciences humaines Neurosciences, 2017-1 : 21-27.
[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Yukiko_Okada

Dr Alain Cohen

Référence
Westers NJ et coll.: Media guidelines for the responsible reporting and depicting of non-suicidal self-injury. Br J Psychiatry, 2021-08 ; 219: 415–418.

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Vos réactions (1)

  • Épidémiologie

    Le 12 septembre 2021

    Donc, sur le sujet du suicide, il conviendrait, pour les journalistes, de la fermer pour éviter la contagion.
    Mais, sur d'autres contagions possibles, est-ce leur attitude ? Sur les émeutes, les attentats, les contestations, les incendiaires politico-journalistiques, les trolleurs médiatiques est-ce le silence radio, la discrétion ?
    Je ne l'ai pas noté. Alors pourquoi là ?

    Dr Gilles Bouquerel

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