Pourquoi les données de la recherche sur la gonarthrose n’atteignent pas les patients ?

Alors qu’il existe de nombreuses données probantes en faveur des interventions liées au mode de vie, telles que les exercices, l’activité physique et la gestion du poids, pour le traitement de la gonarthrose et que ces interventions sont fortement préconisées par les Recommandations pour la Pratique Clinique (RPC) internationales actuelles, les injections intra-articulaires du genou sont moins recommandées voire déconseillées. Pourtant, l’intérêt du grand public et des malades pour ces dernières ne faiblit pas…

Recommandations concernant les infiltrations dans la gonarthrose

Jang et al., dans un article de la revue Osteoarthritis and Cartilage de 2023, ont synthétisé les évolutions de 16 RPC internationales (incluant celles de l’OARSI -Osteoarthritis Research Society International-, l’EULAR -European Alliance of Associations for Rheumatology- et l’ACR -American College of Rheumatology-) qui concernaient 5 types d’infiltrations intra-articulaires pour l'arthrose du genou (1).

Leurs résultats montrent que les infiltrations de glucocorticoïdes sont recommandées à partir de 2019 pour leur efficacité sur la douleur à court terme. Les recommandations au sujet des infiltrations d’acide hyaluronique étaient contradictoires, avec des recommandations « faiblement en faveur » pour l’OARSI et VA/DoD (Veterans Affairs and Department of Defense) et « contre » pour l'ACR

 Les infiltrations de cellules souches étaient « fortement non recommandées » par l’ACR et l’OARSI, « faiblement non recommandé » par l’Association d'arthroscopie du Canada (AAC) et VA/DoD, et la Société Italienne de Rhumatologie (SIR) ne se positionnait pas. Pour les infiltrations de PRP, il y avait une forte recommandation contre leur utilisation par l'ACR, l'AAC et l'OARSI, une position neutre du SIR et de la SFR (Société Française de Rhumatologie) et une faible recommandation en faveur de l’American Academy of Orthopaedic Surgeons (AAOS). Seule l'ACR a pris position sur les infiltrations de toxine botulique, en donnant une recommandation conditionnelle contre.

Ces données de la recherche ne se reflètent pourtant pas dans l’intérêt du public

Les mêmes auteurs ont ensuite corrélé ces données des RPC avec le niveau d’intérêt du public, en analysant les volumes d’utilisation de Google trends et des vidéos YouTube en lien avec ces sujets entre 2004 et 2021. Les auteurs constatent que, malgré ces mises à jour des RPC internationales, en particulier contre l’utilisation des cellules souches mésenchymateuses et du PRP, les données d'analyse de Google Trends et YouTube montraient des résultats opposés, avec un niveau d’intérêt plus important pour ces derniers traitements ainsi que pour les injections de toxine botulique, par rapport aux autres infiltrations et autres traitements.

Les patients recherchent des informations sur les traitements qui ne sont pas recommandés

Dans un éditorial de Nature Reviews Rheumatology, les auteurs proposent que ce contraste entre l'intérêt du public et les données des RPC fondées sur des données probantes pourraient démontrer un manque de transfert des connaissances au public (2).  Ils rappellent la définition de l’application des connaissances : « activité dynamique et itérative qui comprend la synthèse, la diffusion, l'échange et l’application éthique et rationnelle des connaissances pour améliorer la santé, les services et les produits de santé efficaces ».

Même si la recherche médicale est un domaine qui a commencé à prendre conscience de l’importance de l’application des connaissances, il y a encore un long chemin à parcourir ! Il existe de nombreux obstacles tels que l’immense volume de publications des données de recherche, les difficultés d’accès aux données probantes et les compétences nécessaires pour les évaluer et les comprendre. Même si les revues systématiques et les RPC visent à synthétiser toutes ces données, le volume de preuves et leurs formats ne sont pas adaptés aux « consommateurs » de soins de santé.

Les auteurs proposent des solutions telles qu’une co-conception, à la fois des RPC, mais aussi des sources crédibles d’informations, telles que les sites Web de groupements de patients atteints d’arthrose et d’aidants.

Les auteurs concluent qu’il est urgent d’optimiser « l’application des connaissances » afin de garantir que les personnes ayant une gonarthrose reçoivent des informations fondées sur des données probantes. 

Dr Marie-Martine Lefèvre-Colau

Références
(1) Jang CW, et al. Impact of changes in clinical practice guidelines for intra-articular injection treatments for knee osteoarthritis on public interest and social media. Osteoarthritis Cartilage. 2023 Jun;31(6):793-801. doi: 10.1016/j.joca.2022.12.013.
(2) Duong V, Hunter DJ. Osteoarthritis research is failing to reach consumers. Nat Rev Rheumatol. 2023 Aug;19(8):464-465. doi: 10.1038/s41584-023-00972-y.

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Vos réactions (3)

  • Gonarthose peu d'impact des recommadations de prévention

    Le 25 septembre 2023

    Les patients préfèrent donc les infiltrations aux mesures de prévention entrainant leur habitudes de vie et leur confort ...Cela n'a rien de surprenant et l'étonnement des "chercheurs" est probablement à la mesure , soit d'une idéologie aveuglante, soit d'un manque d'expérience de la psychologie touchant à la naïveté coupable, et d'une conception très théorique du caractère "raisonné" et logique du comportement du patient en souffrance...
    Entre un traitement médicamenteux finalement peu douloureux, qui soulage instantanément ...jusqu'à la prochaine fois (et demain est un autre jour!) , et qui permet de reprendre ses activités et ses habitudes (même délétères, et connues comme telles par le patient) et l'observation d'une discipline de vie chronophage, astreignante, aux résultats incertains (et quasiment toujours en échec à long terme...) , que choisiriez-vous vous mêmes ?
    Et d'ailleurs, que faisons-nous tous les jours ? Vivons-nous dans un hygiénisme parfait ?
    La question de la "responsabilisation des patients", à titre individuel bien sûr, n'est pas prête d'être réglée...malgré la démagogie officielle qui veut présenter chaque individu comme un citoyen mature responsable, capable de "prendre sa vie en mains" et d'être un acteur responsable de sa santé"...L'utopie s'est toujours fracassée sur la réalité.

    Dr P. Devallet

  • Vérité première

    Le 30 septembre 2023

    Excellent commentaire du Dr Devallet
    Si on écoute les Cymes et autres gourous à la mode, qui entre parenthèse vivent très bien et sans risque puisqu'ils ne soignent personne, on ne fait plus que de la prévention de tous les risques à longueur de journée.

    Dr A. Wilk

  • Recommandations / gonarthrose

    Le 02 octobre 2023

    J’adhère au commentaire du dr P.Devallet , et merci.
    J’ajouterai que tout ce qui se débat aujourd’hui dans le domaine médical est à l’identique.
    Une petite prière : stopper les publications d’avancées hypothétiques SVP, comment voulez-vous que le commun des « mortels «  s’y retrouve, c’est blanc et puis noir et non c’est finalement dans une zone grisée ou l’on peut envisager une avancée.

    Dr P. Erbibou

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