Prévenir la fonte musculaire pour éviter le déclin cognitif

La prévalence de la démence augmente avec l’âge. Les traitements sont peu nombreux, d’efficacité limitée et ciblent essentiellement les symptômes. L’identification de biomarqueurs prédictifs d’un risque ultérieur de déclin cognitif pourrait être utile. Sur un autre plan, la prévalence de la sarcopénie est évaluée entre 10 et 40% chez les sujets âgés.

Elle correspond à une fonte musculaire liée au vieillissement, affecte la force musculaire et les performances physiques. Les mécanismes physiopathologiques à l’origine de la sarcopénie pourraient être impliqués dans le déclin cognitif, par la baisse d’hormones anabolisantes ou de myokines intervenant dans la fonction cérébrale, une vasculopathie, un état inflammatoire chronique, une insulino-résistance, voire une dysfonction neuronale.

La sarcopénie pourrait, ainsi, être considérée, comme un élément prédictif de la défaillance cognitive. L’UK Biobank a récemment montré qu’une force de préhension diminuée était associée à une plus forte incidence de la démence. Toutefois, à ce jour, peu de travaux ont porté sur l’association entre masse musculaire et troubles cognitifs.

Une étude longitudinale canadienne

A.J. Tessier et coll ont exploré la relation entre la force musculaire et la cognition chez des sujets canadiens participant à la Canadian Longitudinal Study on Aging (CLSA). Cette étude avait enrôlé, 30 097 sujets âgés de 45 à 85 ans, indemnes de toute altération cognitive à l’inclusion, suivis sur l’évolution neuropsychologique, la composition corporelle et la clinique tous les 3 ans pendant 20 ans.

La sous cohorte de sujets de plus de 65 ans est celle utilisée dans la présente étude. Une batterie de 10 tests neuropsychologiques, en anglais et français, portant sur les 3 domaines cognitifs à explorer (mémoire, fonction exécutive et vitesse psychomotrice) a été passée initialement et à 3 ans. Ont été mesurés le poids, la taille, la masse maigre et la masse grasse par absorptiométrie à rayons X en double énergie (DXA).

Le diagnostic de sarcopénie était retenu quand l’index de masse tissulaire maigre (ALM) était < 7,30 kg/m2 chez les hommes et < 5,42 kg/m2 chez les femmes. La force de préhension fut appréciée par dynamométrie.

Un suivi de 3 ans

Parmi les participants (n= 8279, femmes = 4003), l’âge moyen était de 72,9 (5,6) ans, 81% étaient de langue anglaise et 72,5 % avaient un bon niveau d’éducation. Leur index de masse corporelle (IMC) moyen était de 27,7 (4,7) kg/m2. Sur l’ensemble des sujets, 1605 (19,4%) présentaient initialement un ALM bas. Il s’agissait alors souvent d’hommes, tabagiques, avec un IMC bas et une moindre activité physique.

Leurs tests psychométriques étaient, dès l’entrée dans l’étude, moins performants dans les 3 domaines.

Aux termes des 3 ans de suivi, un ALM initial bas a été associé à un déclin cognitif global plus marqué (p < 0,001). Un âge plus jeune et un niveau de revenus élevé étaient liés à un déclin moindre ; alors que le sexe masculin était un facteur péjoratif. Un ALM bas était associé à un déclin plus important des fonctions exécutives (p= 0,03) indépendamment de toutes les covariables, y compris le niveau d'activité physique, la force de préhension et le pourcentage de graisse corporelle.

Une association entre la masse musculaire et l’évolution cognitive

Cette étude de cohorte longitudinale, de grande ampleur, révèle que les individus âgés présentant une masse musculaire peuvent présenter ultérieurement un déficit cognitif plus marqué, des fonctions exécutives notamment, comparés aux sujets de même âge sans déficit musculaire.

Cette association est indépendante d’autres facteurs, notamment de la masse grasse et la force de préhension. Ces dernières années, les études transversales portant sur les relations entre sarcopénie et altérations cognitives ont été nombreuses.

Deux méta-analyses récentes ont précisé que les sujets présentant une sarcopénie étaient 2 fois plus à risque de souffrir de troubles cognitifs concomitants. Parmi les domaines cognitifs explorés, seule une association avec les fonctions exécutives a été mise en évidence.

Ces fonctions sont essentielles dans l’initiation des tâches, la résolution de problèmes, l‘organisation. Sur le plan physiologique, une masse musculaire conséquente pourrait être associée à une plus grande activité physique et ainsi à une amélioration du débit sanguin cérébral. De plus, les muscles squelettiques pourraient jouer un rôle d’organe endocrine, sécrétant des facteurs neurotrophiques, luttant contre l’inflammation, l’insulino résistance ou le stress oxydatif.

Ce travail à de nombreux points forts, dont un échantillon important, l’emploi de la DXA, méthode de référence quantification de la masse maigre tissulaire. A l’inverse, le nombre variable de test employés selon les domaines cognitifs explorés constitue un biais.

En conclusion, cette étude de cohorte montre qu’une masse musculaire basse, mesurée par DXA, est significativement et indépendamment associée à un risque ultérieur de déclin des fonctions exécutives, chez les sujets de 65 ans et plus. Un dépistage pourrait être utile pour identifier les individus à risque et mettre en œuvre des interventions préventives et/ou curatives.

Dr Pierre Margent

Référence
Tessier AJ, Wing SS, Rahme E, et al. Association of Low Muscle Mass With Cognitive Function During a 3-Year Follow-up Among Adults Aged 65 to 86 Years in the Canadian Longitudinal Study on Aging. JAMA Netw Open. 2022 Jul 1;5(7):e2219926. doi: 10.1001/jamanetworkopen.2022.19926. PMID: 35796211; PMCID: PMC9250053.

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Vos réactions (4)

  • Sarcopénie et déclin cognitif

    Le 22 juillet 2022

    Une autre interprétation possible serait que la sarcopénie ne soit qu’un marqueur du déclin cognitif, peut liée à un moindre influx nerveux moteur qui pourrait d’ailleurs partiellement expliquer la diminution de la vitesse de marche contre laquelle il est très difficile de lutter.

    Dr Gilles Alquier

  • Encore une causalité inverse ?

    Le 22 juillet 2022

    L'interrogation du Dr Alquier est très légitime.
    Néanmoins on pourrait interpréter cette association comme un signal précoce de la dysfonction neurologique globale : la perte musculaire serait un marqueur précoce qui précède l'altération clinique des fonctions supérieures.
    Autrement dit, la succession chronologique des phénomènes (d'abord périphériques, ensuite centraux) ne serait nullement un argument de causalité, mais résulterait d'un délai différé d'expression clinique. C'est ce qu'on observe couramment dans les maladies neurodégénératives, notamment le Parkinson.

    Dr Pierre Rimbaud

  • Rien de surprenant.

    Le 24 juillet 2022

    Compte tenu des effets positifs constatés avec la pratique d'un activité physique et sportive sur le vieillissement, sur les processus vus dans le vieillissement; cette action sur le déclin cognitif, n'a vraiment rien de surprenant. C'est l'inverse qui le serait.

    Dr Christian Trape

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