Quand les motivations personnelles biaisent les souvenirs de la pandémie

La pandémie de COVID-19 a eu un profond impact. Alors que les sociétés entrent dans une phase post-pandémique, il est essentiel d'évaluer l'efficacité et la pertinence des mesures politiques prises afin de se préparer à d'éventuelles futures pandémies.

Des études ont montré que, chez tout individu, les souvenirs et l'interprétation des événements passés peuvent être déformés par des motivations, notamment liées au statut vaccinal, ou par les visions du monde préexistantes. À l'échelle sociétale, ce biais de rappel (biais de remémoration) peut conduire à des opinions systématiquement divergentes sur l'efficacité et la pertinence des interventions en cas de pandémie. De plus, la volonté de sanctionner les responsables des mesures prises pourrait compliquer l'application des leçons apprises. Cependant, les événements catastrophiques nécessitent souvent une réponse rapide, d'autant plus efficace quand la société s'entend sur la voie à suivre. Ainsi, des interprétations divergentes du passé pourraient entraver une action future efficace.

Quatre études menées dans 11 pays, impliquant 10 776 participants, ont examiné comment les comportements passés et les perceptions actuelles influent sur le souvenir de ses attitudes, perceptions et comportements pendant la pandémie. De plus, elles montrent comment ces souvenirs biaisés continuent d'affecter la vie quotidienne et influencent les comportements en matière de santé publique.

4 études impliquant plus de 10 000 personnes

L'étude 1 a cartographié l'étendue et la direction du biais de rappel et a évalué la relation avec les évaluations de l'action politique qui a eu lieu pendant la pandémie. Les études 2 et 3 ont étudié la robustesse du biais de mémorisation et d'évaluation face à différentes mesures d'atténuation. Enfin, l'étude 4 a évalué les implications sociétales potentielles de ce biais et la possibilité de généraliser les résultats dans différents pays.

Dans la première étude, les 1 644 participants allemands (âge moyen 52,68 ans ; hommes 49 %) ont répondu à un questionnaire, d'abord en 2020 (ou début 2021), puis à la fin de 2022 (ou en 2023) où ils ont été invités à se souvenir de leurs perceptions et comportements antérieurs (port du masque,…), afin d’étudier s’ils surestimaient ou sous-estimaient leurs perceptions et comportements passés, s'il y avait des différences entre les participants vaccinés et ceux qui ne l’étaient pas, et dans quelle mesure leurs souvenirs dépendaient de leurs opinions actuelles.

Le biais de rappel différait en fonction du statut vaccinal : le rappel était déformé à la fois pour les sujets vaccinés et non vaccinés, mais dans des directions opposées. Le fait d'être vacciné avait un effet significatif positif sur le rappel de la probabilité d'infection (P < 0,001) et de la gravité (P < 0,001), l'évitement des contacts (P = 0,022), la confiance envers le gouvernement (P < 0,001) et la confiance envers la science (P < 0,001). En d’autres termes, les sujets vaccinés avaient tendance à surestimer leurs perceptions passées des risques et leur confiance dans la science, tandis que les individus non vaccinés avaient tendance à sous-estimer ces paramètres.

Le statut vaccinal influence le récit

Les études 2, 3 et 4, étendues à des données provenant de 11 pays (Europe, Asie, Australie, Amérique), ont examiné comment les estimations de la perception des risques passés, des comportements et de la confiance étaient liées à l'évaluation des actions politiques et à divers indicateurs de tension sociale, notamment le désir de sanctionner les décideurs.

Les résultats ont de nouveau montré des distorsions dans le rappel pour les individus vaccinés et non vaccinés, dans des directions opposées. L'ampleur de ces effets diminuait lorsque les participants étaient incités à se rappeler avec précision, suggérant que les distorsions étaient motivées par des attitudes liées à la vaccination et non simplement par des oublis de mémoire. Le fait de sous-estimer les risques passés et la confiance était lié à la perception des actions politiques passées comme inappropriées, ainsi qu'à un désir accru de sanctionner politiciens et scientifiques pour leur gestion de la pandémie, et à une réticence à se conformer aux réglementations futures liées aux pandémies.

Dans la plupart des pays, les individus vaccinés avaient des évaluations plus positives des mesures politiques que les individus non vaccinés. En ce qui concerne la tension sociale post-pandémique, un pourcentage significatif de participants exprimait un fort désir de sanctionner les politiciens (de 19 % en Suède à 49 % au Mexique) et les scientifiques (de 12 % en Suède à 27 % en Italie) pour leur gestion de la pandémie.

Ainsi, il existe des récits divergents sur la pandémie, avec un rappel plus biaisé parmi les individus qui s'identifient fortement à leur statut vaccinal. Les facteurs de motivation liés à l'identité et au comportement dans des situations extrêmes semblent essentiels dans ce contexte, liant le passé à des souvenirs biaisés et à des comportements futurs. Lors de situations exceptionnelles, les réponses politiques devront prendre en compte ces dynamiques.

Geneviève Perennou

Référence
Sprengholz P, et al. Historical narratives about the COVID-19 pandemic are motivationally biased. Nature. 2023 Nov;623(7987):588-593. doi: 10.1038/s41586-023-06674-5.

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