Quand les signes digestifs précèdent la maladie de Parkinson

Le système nerveux entérique (SNE), qualifié de second cerveau, est la partie du système nerveux autonome qui contrôle le système digestif. Situé tout le long du tube digestif, il est composé de plus de 100 millions de neurones. Il joue un rôle central dans le contrôle de la régulation de la motricité digestive, l'absorption des nutriments et le contrôle de la barrière intestinale qui protège des agents pathogènes extérieurs.

Depuis les années 2000, l’hypothèse anatomique de Braak suggère que le tube digestif pourrait être le point de départ de la maladie de Parkinson (MP). La survenue de troubles digestifs chez la quasi-totalité des patients parkinsoniens et la présence de lésions neuropathologiques dans l’innervation intrinsèque et extrinsèque du tube digestif permet désormais de penser que la MP comporte également une composante digestive.

Outre le lien ascendant formulé par Braak, une étiologie descendante dans laquelle les symptômes gastro-intestinaux sont présents dans les phases précoces lorsque les manifestations neurologiques passent encore inaperçues est étayée par des preuves expérimentales, ces symptômes gastro-intestinaux représentant alors un facteur de risque. Des associations ont aussi été décrites entre des antécédents gastro-intestinaux et la maladie d'Alzheimer (MA) et les maladies cérébrovasculaires (MCV), justifiant une étude à grande échelle.

Une étude combinée sur une cohorte de près de 25 000 malades

Les auteurs ont réalisé une étude combinée cas-témoins et de cohorte en utilisant TriNetX, un réseau national de dossiers médicaux basé aux États-Unis. Ils ont identifié 24 624 patients atteints de MP idiopathique dans l'analyse cas-témoins, qui ont été comparés avec des cas témoins indemnes de pathologie neurologique, et à des sujets souffrant de MA et de MCV, afin d’étudier les manifestations gastro-intestinales antérieures. Dans un seconda temps, 18 cohortes à chaque exposition (divers symptômes gastro-intestinaux, appendicectomie, vagotomie) ont été comparées à leurs contrôles négatifs (CN) pour le développement d’une MP, MA ou MCV dans les 5 ans.

La gastroparésie, la dysphagie, le syndrome du côlon irritable (SII) sans diarrhée ni constipation ont montré des associations spécifiques avec la MP (vs CN, MA et MCV) dans les deux cas-témoins (rapports de cotes (OR) tous p <0,0001) et analyses de cohorte (risques relatifs (RR) tous p <0,05). Alors que la dyspepsie fonctionnelle, le SII avec diarrhée, la diarrhée et l'incontinence fécale n'étaient pas spécifiques de la MP, le SII avec constipation et pseudo-obstruction intestinale a montré une spécificité de la MP dans l'analyse cas-témoins (OR 4,11) et de cohorte (RR 1,84). L'appendicectomie a diminué le risque de MP dans l'analyse de cohorte (RR 0,48). Ni la maladie inflammatoire de l'intestin ni la vagotomie n'étaient associées à la MP.

Un « deuxième cerveau »

Cette vaste étude a tenté d'explorer l’axe intestin/cerveau en recherchant des associations entre diagnostics neurologiques et symptômes gastro-intestinaux antérieurs, et symptômes gastro-intestinaux et développement ultérieur de MP. Après ajustement pour tenir compte de multiples comparaisons et prise en compte du risque initial chez les patients atteints de MA et de MCV, seules la dysphagie, la gastroparésie, le SII sans diarrhée et la constipation isolée sont associées de manière significative et spécifique à la MP.

De nombreuses revues de la littérature, mentionnent que l’atteinte du SNE est responsable des troubles digestifs qui sont observés au cours de la maladie de Parkinson. Les études sur pièces autopsiques et biopsies digestives ont établi que des agrégats d’alpha-synucléine, morphologiquement proches des corps de Lewy du système nerveux central (SNC), sont observés à la fois dans le nerf vague et dans le SNE chez une grande majorité des sujets avec une MP. Cependant ces études n’ont pas montré de perte de neurones dans le SNE au cours de la MP et la présence de dépôts d’alpha-synucléine dans le SNE ne suffit pas à elle seule à expliquer ces troubles digestifs.

Il reste donc à déterminer si l’atteinte vagale est suffisante pour expliquer les troubles digestifs ou si une dysfonction des neurones entériques sans perte neuronale se produit. L’atteinte du SNE par les dépôts d’alpha-synucléine, serait alors précoce et précéderait celle du SNC, apportant ainsi des éléments en faveur de l’hypothèse de Braak qui repose sur des données autopsiques qui ne permettent pas de suivi longitudinal chez un même individu.

Une appendicectomie est apparue protectrice, conduisant à des spéculations supplémentaires sur son rôle dans la physiopathologie de la MP. Des études mécanistiques supplémentaires sont donc nécessaires pour établir la causalité, confirmer l’axe cerveau/intestin ou le rôle d’une dysbiose et de troubles de la perméabilité intestinale.

En conclusion, cette grande et première étude multicentrique à l'échelle nationale montre que des symptômes gastro-intestinaux précoces (dysphagie, gastroparésie, constipation et SII sans diarrhée) sont associés à un risque accru de MP, comme le suggérait l'hypothèse de Braak. Sous réserve d’études mécanistiques longitudinales, la détection précoce de ces troubles gastro-intestinaux pourrait contribuer à l'identification des patients à risque de MP et l’on pourrait supposer alors que les traitements modificateurs de la maladie pourraient, à cette phase précoce, empêcher la progression de la pathologie liée aux avatars toxiques de l'alpha-synucléine.

Dr Sylvain Beorchia

Référence
Konings B, Villatoro L, Van den Eynde J et al. Gastrointestinal syndromes preceding a diagnosis of Parkinson's disease: testing Braak's hypothesis using a nationwide database for comparison with Alzheimer's disease and cerebrovascular diseases. Gut 2023 Aug 24; doi: 10.1136/gutjnl-2023-329685

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Vos réactions (1)

  • une simple contribution...

    Le 10 octobre 2023

    En 1986, ma mère a été opérée en ORL à Marseille, pour une résection de tumeur cervicale dite glomique. Le volume de la tumeur a prétendument nécessité, carrément, la section complète du nerf vague à gauche.
    Les suites ont été assez catastrophiques évidemment, sur la déglutition, la parole (dysphonie+++), la dysphagie ( et nombreuses fausses routes), etc...
    Avec, très rapidement, l'apparition des premiers signes d'une maladie de Parkinson... (aucun facteur de risque, ni terrain, ni génétique)
    C'était juste une contribution ...

    Dr D. Géraud-Coulon

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