Quand l’inégalité liée au genre se voit dans le cerveau

Les femmes sont victimes de discrimination dans de nombreux domaines, notamment l'éducation et le travail. L'inégalité de genre varie à travers le monde ; elle a été associée à un risque plus élevé de détérioration de la santé mentale des femmes et à leur faible niveau d'instruction. Des études axées sur les contributions endocriniennes ou génétiques aux différences entre les sexes en matière de santé mentale ont été menées, ainsi que sur les différences de structure cérébrale entre les sexes, mais les résultats n’ont pas été cohérents.

D'autres travaux établissent un lien entre structure cérébrale et facteurs socio-environnementaux dont l’influence sur le cortex pourrait être différente en fonction du sexe du fait d’une exposition à des conditions plus dures pour les femmes dans les pays inégalitaires. Il est donc également possible que la structure cérébrale soit sensible à l'inégalité entre les sexes : les femmes vivant dans des sociétés où l'inégalité est importante sont confrontées à une plus grande adversité, ce qui pourrait avoir un impact négatif sur le développement de leur cerveau.

Une méta-analyse sur près de 8 000 IRM

Pour examiner cette possibilité, les différences cérébrales structurelles entre des hommes et des femmes adultes âgés de18 à 40 ans en bonne santé vivant dans 29 pays différents (dont près de 35,26 % vivaient dans des pays à revenu faible ou intermédiaire) ont été étudiées dans une méta-analyse à effets aléatoires comprenant une méta-régression, dans laquelle l'inégalité des sexes au niveau du pays a servi de variable explicative pour les différences observées. Sur la base des résultats d'études d'imagerie antérieures sur les facteurs environnementaux, les associations avec l'épaisseur et la surface du cortex hémisphérique et régional, ainsi qu'avec le volume de l'hippocampe mesurés à l'aide de l'imagerie par résonance magnétique (IRM), ont été explorées.

Pour mesurer l'inégalité entre les sexes, les auteurs ont combiné les deux mesures les plus largement utilisées : le Gender Gap Index  (GGI)* et le Gender Inequality Index (GII)**. Leur hypothèse était que peu de différences structurelles des cerveaux des hommes et des femmes seraient observées dans les pays où règne l'égalité des sexes, alors qu’elles apparaîtraient avec des niveaux plus élevés d'inégalité.

Amincissement cortical droit

Un total de 7 876 examens par IRM (1,5 et 3 T) ont été inclus. Dans les pays avec une plus grande inégalité entre les sexes, le cortex de l’hémisphère droit et en particulier dans les régions limbiques telles que le gyrus cingulaire antérieur caudal droit et l'orbitofrontal médian droit, et le cortex occipital latéral gauche, était plus mince chez les femmes (β 0,012 [intervalle de confiance à 95 % 0,0033 à 0,020], P = 0,006, R2 = 4,34 %). A l’inverse, l'épaisseur corticale de l'hémisphère droit ne montrait aucune différence (voire un épaississement des cortex régionaux chez les femmes) dans les pays à parité hommes-femmes. Les régions corticales particulièrement concernées sont impliquées dans le contrôlé émotionnel et des modifications de celles-ci ont été décrites dans des pathologies comme la dépression ou le stress post-traumatique.

L’association observée pourrait résulter d’une exposition à un environnement défavorable et/ou d’une réponse au stress qui s’ensuit tout a long de la vie, sans que cette étude ne puisse déterminer le mécanisme en cause. Une étude temporelle longitudinale renforcerait les arguments en faveur d'un mécanisme de causalité dans l'association observée. Il faut également noter que la neuro-imagerie est un outil coûteux ; ainsi les données d’un seul pays à revenus faibles ont pu être analysées (Inde).

Ces résultats suggèrent tout de même un mécanisme neuronal potentiel qui aggraverait la situation des femmes dans les pays où l'inégalité entre les sexes est forte. Ils suggèrent aussi un rôle de l'environnement dans les différences cérébrales entre les femmes et les hommes. Les études futures devront examiner les mécanismes impliqués, leurs facteurs modérateurs et leur chronologie, ce qui ouvrira de nouvelles perspectives aux politiques fondées sur les neurosciences pour promouvoir l'égalité des sexes.

*GGI : indice des écarts relatifs entre les femmes et les hommes dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’économie et de la politique

**GII : mesure composite de l'inégalité entre les sexes utilisant trois dimensions : la santé reproductive, l'autonomisation et le marché du travail

Dr Isabelle Méresse

Référence
Zugman A, Alliende LM, Medel V, et coll. : Country-level gender inequality is associated with structural differences in the brains of women and men. Proc Natl Acad Sci U S A. 2023 May 16;120(20):e2218782120. doi: 10.1073/pnas.2218782120

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (2)

  • Funambulesque

    Le 23 mai 2023

    Les études sur le genre partent de présupposés tellement éloignés de ce qu’elles étudient que la distance devient hallucinante. Si c’est la discrimination qui fait l’épaisseur corticale —on frise ici la recherche phrénologique—, pourquoi séparer femmes et hommes, au risque d’introduire des biais supplémentaires ? Les différences devraient se voir entre hommes également selon leur classe sociale, particulièrement en Inde où la hiérarchie des classes est marquée.
    Tant de moyens, tant de coûteuses IRM pour de la recherche funambulesque…

    Dr J-P Legros

  • Données intéressantes, interprétation risquée...

    Le 23 mai 2023

    Comme toujours, il faut se garder du travers scientifique courant qui donne aux faits qu'on observe des "explications" simplistes qui confortent nos préjugés.
    L'aspect macroscopique de la morphologie cérébrale semble différer selon l'environnement auquel l'individu a été exposé. Ce concept qui rappelle autant Lamarck que Gall mérite d'être analysé avec prudence. L'influence est-elle prénatale, néonatale, infantile, scolaire, sociale... ? Est-elle dépendante de la structure familiale, du niveau de vie, de l'activité ? Est-elle dépendante ou indépendante du sexe ? Quelles conséquences fonctionnelles particulières y sont-elles corrélées ?
    Le lien établi entre les différences liées au sexe et celles liées à la nationalité suggère une hypothèse à approfondir, mais ne démontre pas une causalité précise. Il est notamment plausible que l'impact de carences affectives, nutritionnelles, éducatives, est le même dans les deux sexes. Quant au rôle du genre (c'est-à-dire d'un type particulier parmi de nombreux habitus), c'est une possibilité encore distincte.
    D'une manière générale, les inférences de causalité requièrent la mise en oeuvre de méthodes très complexes. Les "indices d'inégalités" ont un déterminisme tellement multifactoriel qu'il est présomptueux d'isoler un seul facteur indépendant ou de le déclarer prépondérant.
    Avant d'utiliser la science pour argumenter le sérieux problème politique de la discrimination des femmes, il semble prioritaire de développer plus de recherche, et d'en tirer des conclusions suffisamment étayées pour ne pas discréditer les idées les plus justes.

    Dr Pierre Rimbaud

Réagir à cet article