Télé-psychiatrie 2.0, décollage aux USA, mais pas au Canada

Comme l’indique The American Journal of Psychiatry dans l’analyse d’un ouvrage consacré à ce sujet[1], on attend une « extension de la télé-psychiatrie dans les dix prochaines années », tout au moins aux États-Unis. Impliquant le recours aux nouvelles technologies numériques, le déploiement de ces interventions ne devrait d’ailleurs pas se résumer à de « simples entretiens audiovisuels » (versions améliorées des habituelles communications téléphoniques), mais intégrer d’autres apports de l’ère informatique, comme le recours aux réseaux sociaux (social networking), aux ressources de la réalité virtuelle (virtual reality treatments) et à l’intelligence artificielle.

Contrastant avec cet essor annoncé aux États-Unis, la télé-psychiatrie dite 2.0 semble en revanche à la traîne chez le voisin canadien : pour prendre l’exemple de l’Ontario, chez près de 50 000 patients ayant besoin de soins dans l’année suivant une hospitalisation en psychiatrie, « moins de 1% ont pu avoir accès à un psychiatre par le moyen d’une consultation de télé-psychiatrie, et 39 % n’ont vu aucun psychiatre », ni lors d’une rencontre « physique », en cabinet, ni par l’intermédiaire d’une session de télé-psychiatrie. « Ironie », observent deux psychiatres de l’Université de Toronto, la moyenne d’âge des psychiatres pratiquant la télé-psychiatrie dans l’Ontario est de 50 ans, alors que les plus jeunes sont pourtant « très familiers avec la technologie et les pratiques de vidéo-communication. »

Les médecins « moins satisfaits » avec la télé-médecine

Autre constat surprenant : alors que la psychiatrie est pourtant « la moins physique » de toutes les spécialités médicales, c’est-à-dire la discipline où la dimension tactile de l’examen clinique (palpation) est la moins importante et où l’entretien (qui se prête aisément aux télécommunications) tient au contraire la plus grande place, on note que seulement 7 % des psychiatres de l’Ontario ont recours à la télé-médecine, contre 24 % de l’ensemble des médecins ! Il est possible que les psychiatres redoutent un « impact négatif » de la télé-médecine sur « le lien humain essentiel sous-tendant l’alliance thérapeutique. » Cependant, des études conduites au Canada montrent « l’absence de différence dans l’évaluation de cette alliance thérapeutique et dans la satisfaction du patient », bien que les médecins se disent, eux, « moins satisfaits » avec la télé-médecine. Un autre argument contre la télé-psychiatrie serait la crainte en matière de confidentialité : mais si le « risque zéro » n’existe pas en matière d’intrusion dans les télécommunications, il ne paraît pas supérieur en télé-médecine, par rapport à la téléphonie classique. Or la conversation téléphonique avec le patient est d’usage courant depuis longtemps, même si le psychiatre évite de lui donner une tournure emphatique et s’en sert surtout comme tremplin préalable pour un « vrai » entretien, en face-à-face. Avancé parfois, l’argument financier peut aussi être écarté, car des financements pour la télé-médecine existent dans l’Ontario. En fait, il manque surtout une volonté pour populariser cette pratique, « peut-être en suivant le leadership » (de psychiatres relais d’opinion) postulent les auteurs.

[1] Telepsychiatry and Health Technologies: A Guide for Mental Health Professionals. Edited by Peter Yellowlees & Jay H. Shore. Washington, 2018, American Psychiatric Association Publishing.

Dr Alain Cohen

Références
Brown FW : Book forum. Am J Psychiatry 2017; 174: 1126.
Goldbloom D et Gratzer D : Telepsychiatry 2.0 Canadian J Psychiatry 2017; 62: 688–689.
Serhal E et coll.: Implementation and Utilisation of Telepsychiatry in Ontario: A Population-Based Study. Canadian J Psychiatry 2017; 62: 716–725.

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