Audition d’Edouard Philippe devant l’Assemblée Nationale : le difficile exercice de l’Etat

Paris, le jeudi 22 octobre - Voilà un homme détendu invité à s’exprimer sur une époque où il ne l’était pas. L’ancien Premier Ministre Edouard Philippe a été auditionné mercredi par la mission d'information de l'Assemblée nationale sur « l'impact, la gestion et les conséquences dans toutes ses dimensions de l’épidémie de Coronavirus-Covid 19 ». Pendant près de trois heures, le maire du Havre est passé sur le grill devant des parlementaires exigeants.

Il est vrai que l’homme a tenu une place centrale dans le dispositif de la lutte contre la Covid-19. Car si c’est à l’Elysée que se décident les principales orientations en matière sanitaire, c’est à Matignon qu’appartient la lourde tache de la mettre en oeuvre par le biais du pouvoir réglementaire.

L’enfer de Matignon illustré

Avant de s’engager dans un véritable plaidoyer pro domo, Edouard Philippe a tenu à capter la bienveillance de l’auditoire en soulignant l’importance du travail accompli dans le cadre de la commission d’enquête. Un travail « d’analyse à chaud » jugé « très difficile mais particulièrement nécessaire ».

Rapidement, Edouard Philippe l’assure, le gouvernement a agi vite et bien. Dès le 2 janvier, le gouvernement a mis en place une veille épidémiologique : « nous n’avons pas attendu mars avant de mettre en place la cellule interministérielle de crise » affirme notamment l’intéressé.

Mais comment gérer une crise lorsque tout ne peut remonter au pouvoir ? « Matignon n'est pas un ministère, l'information arrive au fur et à mesure que les ministres la font remonter » a-t-il notamment déclaré. « Enormément de choses ne remontent pas au niveau du Premier ministre » a-t-il encore ajouté. Un constat déjà théorisé par le passé en 2019, lorsque Edouard Philippe avait déclaré « rien ne remonte à Matignon, sauf les emmerdes ». 

Un quasi joker sur la question des masques

Les masques constituent sans doute le symbole de cette difficile remontée d’information. Interrogé sur la pénurie, l’ancien Premier Ministre n’a pas cherché à justifier l’action du ministère de la santé en plaidant… l’ignorance. Sans tergiversations, Edouard Philippe a confié aux députés qu’il n’avait, de son côté, « jamais entendu parler de masques » entre sa nomination à Matignon, en 2017, et la mi-janvier 2020, début de la crise sanitaire.

« Quand on s’est dit “tiens, attention, il peut y avoir un sujet masques”, la question qui est venue est « est-ce qu’on en a ? » Et 117 millions, c’est beaucoup ou pas beaucoup ? Je ne sais pas, moi… », a-t-il notamment détaillé.

Une communication nécessairement imparfaite

L’ancien chef du gouvernement a confessé qu’il avait réalisé que la situation devenait « extrêmement délicate » à partir du moment où il a compris que ce n’était plus cinq millions de masques par semaine dont avaient besoin les soignants (contrairement à ce que les experts lui avaient initialement expliqué, a-t-il dit), mais 40 millions.

La question de la parole des « sachants » a occupé une place particulière au cours de l’audition. S’agissant de la question de la doctrine d’utilisation des masques dans la population générale, Edouard Philippe reconnaît à demi-mots une erreur de communication de sa part. « J'ai dit à un 13 heures de TF1 que le port du masque en population générale n'avait aucun sens. Pourquoi est-ce que je l'ai dit ? Parce qu'on me l'avait dit, parce que des médecins me l’avaient dit, parce que c'était la doctrine ». L’ancien Premier ministre assume ainsi ses propos, mais ajoute tout de suite : « est-ce que j’aurais dû le dire de manière plus prudente, pour me préserver moi ? Ou est-ce que j’aurais du le dire de manière plus convaincante parce que c’était la doctrine ? Je n’ai pas encore exactement la réponse à la question ».

Avec l’expérience de celui qui n’est désormais plus aux manettes, Edouard Philippe offre une leçon de gestion d’une catastrophe : « J’ai tendance à penser qu’en gestion de crise, il vaut mieux penser à la décision qu’on prend plutôt qu’à ce qu’il va se passer trois mois après ». Une défense qui n’élude pas la question du  « porte à faux ».

Un brouillard qui reste

Parmi les facteurs ayant rendu la gestion de la crise particulièrement épineuse, Edouard Philippe évoque le « risque pénal » qui pèse sur les ministres, mais aussi la mauvaise qualité du « débat public » autour des questions médicales. Un véritable « échec collectif » dont le gouvernement « doit probablement prendre sa part ».

« Quand on vous dit « soit [tomber malade] immunise, soit au contraire c'est pire », sur un plateau TV c'est facile de faire le malin mais quand vous devez définir une politique de santé publique, bon courage ! » a schématisé le Premier miniostre, avant de constater avec un ton flegmatique mais inquiet : « l'expertise est aujourd'hui radicalement mise en cause ». Désormais, « le rapport à la science et à la rationalité va rendre très compliqué la prise de décision ». Edouard Philippe dresse le diagnostic tout en avouant ne pas connaître le traitement.

C.H.

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