Chlordécone : pour l’Assemblée nationale, c’est une affaire d’Etat

Paris, le mardi 26 novembre 2019 - La commission d’enquête parlementaire dédiée aux conséquences sanitaires et écologiques de l’utilisation du chlordécone a rendu ses conclusions. Alors qu’elles ne devaient être présentées publiquement que le 2 décembre, le journal Le Monde les a dévoilées aujourd’hui et la sentence est claire : l’État est le « premier responsable » du scandale.

Rappelons que ce pesticide toxique et persistant a été utilisé pendant plus de vingt ans dans les plantations de bananes afin de lutter contre le charançon. Interdite aux États-Unis dès 1975, classée cancérogène possible par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 1979, la chlordécone n’a été interdite en France métropolitaine qu’en 1990 et aux Antilles en 1993. Ce n’est finalement qu’en 2008 que les autorités ont pris la mesure de la crise environnementale et sanitaire et qu’un premier « plan chlordécone » a été mis en œuvre afin de réduire l’exposition des populations à l’insecticide.

En effet, 95 % des Guadeloupéens et 92 % des Martiniquais présentent une imprégnation à la chlordécone, selon des données de Santé publique France. Or, l’exposition à la chlordécone augmenterait la fréquence des naissances prématurées, des troubles du développement et du cancer de la prostate. D’ailleurs, avec 227 nouveaux cas pour 100 000 hommes chaque année, la Martinique détient le triste record de l’incidence de cette pathologie en France.

Des risques inconsidérés

L’objectif de la mission de l’Assemblée nationale était de comprendre l’incroyable retard français, un retard coupable selon la commission.

« L’État a fait subir des risques inconsidérés, au vu des connaissances scientifiques de l’époque, aux populations et aux territoires de Guadeloupe et de Martinique », dénonce-t-il avant de souligner que « le maintien de la production bananière a trop souvent pris le pas sur la sauvegarde de la santé publique et de l’environnement ».

En effet, il est avéré que l’État connaissait la dangerosité de la molécule et son caractère persistant dés 1969 ! Ainsi, la première demande d’homologation avait été rejetée et ce n’est qu’en 1971 que le produit est autorisé, d’abord de manière dérogatoire mettant en évidence « les hésitations, voire les réticences qu’avaient les services de l’État à l’époque ». Cependant, en 1971, comme le soulignait le chercheur à l’INRA, Pierre-Benoît Joly dans un autre document de 2008, grâce à « deux membres influents » la commission propose « une autorisation provisoire de vente (APV) pour un an, avec recommandation de suivi des résidus dans les bananes »...

« Entre 1975 et 1992, de multiples alertes auraient dû conduire les autorités réglementaires à réexaminer l’autorisation donnée pour l’utilisation du chlordécone. Dans les faits, elles ont été largement ignorées », relève encore la commission et ce n’est que la pression européenne qui aura provoqué, en France, le retrait de l’homologation du chlordécone, en février 1990 dont l’usage va être prolongé aux Antilles jusqu’en septembre 1993 par deux dérogations successives signées par des ministres de l’agriculture de François Mitterrand : Louis Mermaz et Jean-Pierre Soisson.

La commission déplore par ailleurs la « gestion défaillante des stocks après 1993 ». Une campagne efficace de récupération des stocks n’a ainsi été organisée qu’en 2002.

Irresponsable ?

Le rapport déplore en outre le « manque d’ambition » des plans qui se sont succédé depuis 2008. A ce titre, devant la commission, le ministre de la santé, Agnès Buzyn, a promis un quatrième plan avec un objectif prioritaire : « le zéro chlordécone dans l’alimentation ».

Mais la commission veut aller plus loin et propose une loi d’orientation et de programmation et la nomination d’un délégué interministériel dédié. Enfin, le président de la commission, Serge Letchimy, appelle à la création d’« un fonds d’indemnisation de l’ensemble des victimes » financé par l’État et les producteurs et utilisateurs du chlordécone, au nom du « principe pollueur-payeur ».

Une mesure à laquelle Emmanuel Macron s’est déjà déclaré hostile.

Ainsi, si en septembre 2018, il avait été le premier Président de la République à connaître la « part de responsabilité » de l’État Français il avait tout de suite prévenu : « si je disais qu’on va indemniser tout le monde (…) ce serait irresponsable ».

Xavier Bataille

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Vos réactions (3)

  • Attention aux conclusions hâtives

    Le 26 novembre 2019

    Une incidence de 227/100 000 n'est pas inattendue dans une population d'ascendance noire ; elle est même nettement plus faible que chez les hommes noirs américains : "What is clear, however, is that prostate cancer disproportionally affects black men. In 2016 alone, 1 in 6 black men were diagnosed with prostate cancer, and 1 in 23 died from their disease. Black men are more likely to be diagnosed with prostate cancer at a younger age" (Wallner LP, Jacobsen SJ -Prostate cancer in black men: Is it time for personalized screening approaches? Cancer. 2017 Jun 15;123(12):2203-2205) ; 1 sur 6 aux USA, soit 16,67% soit 1667 cas pour 100 000 ! La mission de l'assemblée s'est-elle ingtéressée à ce biais de recrutement ?

    Dr Yves Sébastien Cordoliani

  • Comme l’amiante en plus petit

    Le 27 novembre 2019

    On l’a vu avec l’amiante : l’Etat, honteux d’avoir mis plus de 20 ans à réagir, a distribué larga manu des indemnisations et avantages disproportionnés, si on les compare aux indemnisations des mineurs silicotiques par exemple.

    J’aime les bananes, je crains d’avoir un problème de prostate (comme la moitié des hommes de mon âge), est-ce que je vais pouvoir faire valoir mon « préjudice d’anxiété » ?

    Dr Jean-Marie Malby

  • Chordécone, un dossier à compléter

    Le 03 décembre 2019

    La position prudente prise par Macron sur le chlordécone dans ce cancer de la prostate lui est inspirée par des conseillers scientifiques. En effet les études épidémiologiques ne suffisent pas à établir un lien de cause à effet.

    Reste encore à mettre en place des études expérimentales et des démonstrations incontestables sur animaux. En attendant des preuves expérimentales et une explication de l’action du chlordécone sur les cellules prostatiques uniquement après 45 ans voyons quelques questions.

    Première question : si la chlordécone peut être mise en cause dans le surplus statistique de cancers prostatiques, dont les causes sont d'ailleurs multiples et surtout hormonales, avec l'accusation portée sur la testostérone comment se fait-il que les cancers prostatiques humains, très rares avant 45 ans, ne se manifestent pas du tout chez les jeunes hommes entre 15 à 45 ans. Ces hommes jeunes sont, pourtant, tout aussi exposés à ce toxique que les adultes ?

    Seconde question : que se passe-t-il chez les animaux âgés vivant librement aux Antilles, possédant une prostate assez semblable à celle de l'homme (les chiens par exemple) ? Ils ont des fonctionnements hormonaux identiques à ceux des hommes impliquant la testostérone en milieu extracellulaire, la DHT et l’estradiol en milieu intracellulaire. Pourquoi ne sont-ils pas du tout (ou si peu) touchés par cette affection?

    Troisième question : on ne sait pas encore si ces mammifères, pourtant exposés à cette substance supposée cancérogène reconnu, présentent un surcroît de cancers prostatiques ?

    Certes il semble bien établi que les animaux (mais curieusement pas les hommes pour leurs autres cancers) vivant aux Antilles subissent un effet cancérogène général du chlordécone. Mais sur la prostate des animaux, y a-t-il eu de nombreuses autopsies significatives de chiens, de chats, de rats, aux Antilles ? Pas à ma connaissance !

    Dr Jean Doremieux

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