Cigarette électronique : un été fumeux

Paris, le samedi 14 septembre 2019 – L’été a été fumeux pour la cigarette électronique. Mais les revirements, les prises de position spectaculaires ou les tâtonnements sur ce dispositif ne sont pas nés cet été. Depuis longtemps, la cigarette électronique cristallise les passions : rejetée de façon définitive par certains spécialistes de la lutte contre le tabagisme et adulée par d’autres, sans que les différents éléments suggérant soit son efficacité comme méthode de sevrage, soit sa potentielle nocivité ne permettent toujours de faire émerger un discours plus nuancé et plus tempéré. L’été fumeux a paru en partie confirmer cette tendance.

Le brûlot de l’OMS

Dans un contexte où certaines autorités sanitaires (comme en Grande-Bretagne) ont clairement fait de la cigarette électronique un outil central dans le sevrage tabagique quand d’autres se montrent plus discrètes tout en reconnaissant le recours croissant à ce dispositif et sa probable efficacité (comme en France), dans un contexte où aux Etats-Unis la cigarette électronique tend à devenir chez les jeunes une voie d’entrée dans l’addiction à la nicotine, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a, fin juillet, laissé paraître un rapport qui a été résumé par cette formule lapidaire : « La cigarette électronique est incontestablement nocive ». La brutalité de cette appréciation a entraîné de nombreuses réactions indignées. Ces déclarations ont d’abord été l’occasion pour certains de remettre une nouvelle fois en cause la fiabilité de l’OMS. Mais surtout, beaucoup ont regretté que l’agence pourtant très engagée dans la lutte contre le tabagisme rejette de façon aussi définitive l’une des méthodes de sevrage les plus efficaces depuis que l’arrêt du tabac est largement encouragé.

Réduire en cendre la réduction des risques

Sur ce point, le journaliste et médecin Jean-Yves Nau avait observé sur son blog combien cette sortie de l’OMS rappelait comment la philosophie de la réduction des risques (faute de pouvoir facilement obtenir l’élimination des risques) était encore un concept fragile souffrant d’un manque de reconnaissance certain de la part de nombreux responsables sanitaires ; plus encore dans le domaine du tabagisme. « On ne dit pas que la cigarette électronique est sans danger, il ne faut pas non plus tomber dans l’effet inverse, mais on parle de réduction des risques » remarquait ainsi le docteur Jacques Le Houezec cité par Jean-Yves Nau dans un post du 1er août. « Le grand problème, selon lui, réside dans le fait que la lutte contre le tabagisme demeure le dernier domaine de l’addictologie qui ignore le concept et la politique de la "réduction des risques" », commentait encore le docteur Jean-Yves Nau dont les billets ont souvent déploré la frilosité des pouvoirs publics français quant à la promotion de la cigarette électronique et de son efficacité pour sortir de « l’esclavage du tabagisme ».

Crier au feu trop vite ?

Mais quelques semaines à peine plus tard, faut-il considérer que les réserves des pouvoirs publics français ont été bien inspirées ? Faut-il voir dans le message sans nuance de l’OMS une mise en garde prémonitoire ? Les CDC enquêtent en effet aujourd’hui sur plusieurs centaines de cas d’atteintes pulmonaires sévères principalement chez des adolescents et des jeunes adultes dont le point commun est d’être des vapoteurs. Six décès (à l’heure où nous écrivons ces lignes) ont été déplorés. D’abord discrets sur le sujet dans la torpeur du mois d’août, les médias français ont peu à peu relayé cette alerte américaine. Pour certains observateurs, le traitement retenu, une fois encore, fait fi de toute nuance, de toute velléité pédagogique, préférant le sensationnalisme. Ainsi, Jean-Yves Nau déplore dans un post récent : « Qui ne veut pas désespérer des médias ne devait pas, ce 7 septembre, regarder le journal de 13 heures de France 2. On y traitait des morts américains et de la cigarette électronique. Avec sujet en plateau. Absence totale de distance. Confusion générale et conclusion immanquable : détruire sa cigarette électronique, si possible en diffusant les images sur les réseaux sociaux. Puis revenir à la seule nicotine qui vaille : celle du tabac. Mais comment a-t-on pu en arriver là ? Et comment, en tenant de tels propos, parvenir à faire comprendre que le vapotage n’est en rien une panacée ? Que la cigarette électronique n’est qu’un vecteur ? Que la réduction des risques n’est pas la disparition de ces mêmes risques ? Que le sevrage est un objectif supérieur au vapotage mais que le vapotage est incomparablement favorable à l’esclavage tabagique ? » continue à défendre le praticien qui constate que cette présentation expéditive est une nouvelle illustration des raccourcis potentiellement dangereux qui sont fréquents dans les médias quant sont évoquées la santé et la science. « Tout ceci devrait sans difficulté pouvoir être expliqué dans les journaux télévisés. Par des journalistes ou par des invités spécialisés. Pourquoi n’est-ce pas le cas ? » s’interroge-t-il.

Ne pas souffler sur les braises, mais ne rien laisser s’embraser

Sur ce sujet, de fait, le travail d’information apparaît très sensible et complexe. Comment en effet éviter que l’inévitable peur provoquée par les messages diffusés ne conduisent d’anciens fumeurs s’étant convertis à la cigarette électronique à retrouver la cigarette classique qui pour eux pourrait très varisemblablement s’avérer plus nocive que l’e-cigarette ? Mais comment parallèlement ne pas risquer de minimiser l’information alors que les alertes sont très sérieuses et que pour certains (les plus jeunes n’ayant jamais fumé notamment) le danger semble loin d’être anodin ? A cet égard, la méthode proposée par Jean-Yves Nau peut apparaître paradoxale. Il recommande en effet de se référer aux publications scientifiques déjà disponibles sur le sujet, telle la revue de cas présentée dans le New England Journal of Medicine (NEJM) cette semaine. Or, si comme le relève Jean-Yves Nau, les auteurs de cette étude confirment que de nombreuses interrogations subsistent sur les causes des affections pulmonaires décrites chez de jeunes patients (âge médian 19 ans), on ne peut éluder le fait que c’est en se basant notamment sur ces travaux qu’aujourd’hui les autorités sanitaires américaines, tels les CDC et la FDA, recommandent d’éviter la cigarette électronique.

Négliger certains foyers

Les défenseurs de la cigarette électronique rétorqueront qu’aux Etats-Unis, une partie des spécialistes de la lutte contre le tabagisme se montrent plus tempérés et insistent sur la responsabilité de produits achetés en dehors des réseaux légaux. Ainsi, le blog Vapolitique (site suisse qui entend proposer des « Actus sur les enjeux politiques, sociaux et sanitaires d'une alternative à risques réduits à la place de fumer »), affirme dans un billet publié le 1er septembre : « Les associations de réduction des risques telles que NORML California et Tobacco Harm Reduction for Life, ainsi que des acteurs de santé publique honnêtes à l’image du Professeur Michael Siegel de l’Université de Boston ont informé sur les problèmes spécifiquement liés au marché noir » et note que des alertes sur les dangers associés aux liquides contenant du cannabis vendus illégalement dans les états interdisant le cannabis ont été lancées depuis plusieurs mois sans avoir été entendues. Cette présentation de la situation pourrait cependant être elle aussi parcellaire. En effet, si les CDC et la FDA ont à plusieurs reprises signalé la possible responsabilité de produits achetés de façon non légale, ils ont également fréquemment souligné qu’il était impossible d’incriminer un produit en particulier (et donc de disculper totalement les liquides classiques).

Croire à la fumée sans feu

De la même manière, on peut observer que les auteurs de ce blog, pourtant très sévères à l’égard de l’AFP quand ils considèrent qu’elle a « occulté » une information, ne se montrent pour leur part guère empressés à nuancer leur présentation de la situation. Vapolitique ironisait en effet fin août : « Après plus d’un mois à occulter cette information, l’AFP a publié une brève précisant que le décès d'un jeune homme du Wisconsin et les cas d'hospitalisations sont liés à des liquides de vape du marché noir, notamment vendus pour contenir du THC. Cet élément a été passé sous silence dans les médias francophones (…) bien qu'il était connu depuis fin juillet. Notamment à travers le témoignage le 25 juillet sur Fox 6 du frère de la personne décédée à Milwaukee (…). Le nouvel article de l'AFP ne prend pour autant pas la peine d'expliquer qu'il invalide le matraquage de l'agence durant le mois d'août, qui a mis en cause la vape sans distinction en dépit de cette information déjà connue ». Pourtant, au-delà du fait que le témoignage du frère d’une victime n’est peut-être pas tout à fait suffisant pour conclure à la responsabilité certaine des cartouches achetées au marché noir, n’existe-t-il pas également une forme de "matraquage" à insister si fortement sur le rôle potentiellement joué par les produits vendus au marché noir, en oubliant que pour l’heure les investigations des CDC et de la FDA ne permettent pas complétement d’écarter la responsabilité d’autres produits ? Surtout, alors qu’aujourd’hui les informations ont évolué et que même si des doutes persistent toujours, il apparaît de plus en plus clairement pour les enquêteurs américains qu’il existe des liens entre les atteintes pulmonaires décrites, Vapolitique qui assurait quand 200 cas avaient été recensé que ces patients « n’ont que des symptômes en commun et pourraient pour certains n'avoir rien à voir entre eux. Autrement dit, en l'état on ne peut parler que de syndrome de détresse respiratoire, et non, comme l'ont fait l'AFP et les médias francophones, d'une maladie qui serait clairement établie bien que "mystérieuse" » n’a pour l’heure pas proposé d’informations complémentaires (voire de rectifications). Il préfère plutôt dans son dernier post s’attarder sur la prise de distance claire d’une publication du Lancet avec l’opinion émise par l’OMS, publication favorable au vapotage comme outil de sevrage.

Ces différents exemples sont un énième témoignage de la complexité de l’information, notamment quand elle concerne des sujets aussi sensibles que la réduction des risques qui suppose en effet d’accepter de considérer les bénéfices de produits qui sont également associés à des effets secondaires. Mais ils montrent également que même chez ceux qui invitent à la distance existent des réflexes qui brouillent l’apparente promesse d’objectivité. Fumeux.

Pour retrouver les différentes étapes de cet été brûlant sur la cigarette électronique, on pourra relire :

Le blog de Jean-Yves Nau : https://jeanyvesnau.com/2019/08/01/cigarette-electronique-nayez-pas-peur-cest-le-preservatif-du-fumeur-publicite/ et https://jeanyvesnau.com/2019/09/07/abandonner-la-vape-pour-le-tabac-comment-peut-on-arriver-a-proferer-tant-dabsurdites
Le blog Vapolitique : http://vapolitique.blogspot.com/2019/09/deces-et-hospitalisations-aux-usa-lafp.html

Aurélie Haroche

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