Délégation de tâches ou pratiques infirmières avancées au rabais ?

Paris, le mardi 19 septembre 2017 – La délégation de tâches, notamment des médecins vers les infirmières, est un sujet qui a alimenté de multiples rapports parlementaires et institutionnels, notamment au début des années 2000. Si les élus et les technocrates ont longtemps voulu voir dans ce transfert de compétences une solution pour répondre au besoin de reconnaissance des infirmières et à la surcharge de travail des médecins (notamment à l’hôpital), l’idée n’a jamais totalement séduit les principaux intéressés. Du côté des praticiens, on a longtemps fustigé des évolutions pouvant potentiellement nuire aux patients et remettant en question leur rôle. Du côté des infirmières, on s’est inquiété de la juste reconnaissance de ces nouvelles responsabilités.

Une idée dans l’air du temps

Si face à ces hostilités, l’idée a été délaissée, la progression des déserts médicaux et les difficultés rencontrées dans les hôpitaux la remettent désormais au goût du jour. Hier, les Echos révélaient que le patron de l’Assistance publique des hôpitaux de Paris (AP-HP) voudrait faire passer le nombre de soignants (le plus souvent des infirmiers) impliqués dans des protocoles de coopération de pratique avancée de 45 aujourd’hui à 500 puis 1 000 avant le début 2020. Il vient de présenter son projet au ministre de la Santé Agnès Buzyn, des ajustements réglementaires étant nécessaires. Le quotidien économique souligne que cette idée pourrait séduire le gouvernement qui se penche déjà sur cette piste pour refonder l’organisation des soins.

Perte de chances et d’égalités pour les patients ?

Mais du côté des professionnels de santé, on tempête. A la différence de ce qui s’observait il y a une dizaine d’années, ce ne sont plus les médecins, mais les infirmiers qui sont en première ligne. Ils constatent tout d’abord que la création d’un diplôme d’infirmier de pratique avancée est prévue par la loi de santé de 2016, mais n’a encore pu aboutir faute de décret. Permettant aux infirmières d’atteindre un niveau bac +5 (master), ce diplôme ouvrirait la voie à un métier intermédiaire entre les infirmiers et les médecins. Ces « super infirmières », telles qu’elles existent dans plusieurs pays anglo-saxons pourraient notamment assurer le suivi des patients atteints de maladie chronique. Mais la délégation de tâches, non contente de menacer l’aboutissement du projet des infirmières de pratique avancée, est toute autre. Il s’agit, au prix d’une formation accélérée, faite au sein d’un service, sans parfois même d’attestation de présence selon le patron du Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI), Thierry Amouroux interrogé hier sur RTL d’assurer des tâches souvent complexes. Thierry Amouroux a ainsi évoqué le cas des protocoles de coopération en cancérologie mis en place par l’hôpital Saint Antoine qui permet aux infirmières de prescrire cinq types de médicaments (anti nauséeux et anxiolytiques notamment) après une formation accélérée. Pour le praticien, une telle évolution pourrait être synonyme de perte de chance pour les patients et constitue une rupture d’égalité entre les malades qui seront pris en charge par les oncologues et ceux qui seront suivis par les infirmières. Au-delà, le représentant du syndicat estime qu’à l’heure où les infirmières sont déjà surchargées, ces tâches supplémentaires représentent un poids nouveau et potentiellement délétère. Les responsables hospitaliers, tel le patron de la Fédération hospitalière de France, Frédéric Valletoux, également interrogé sur RTL, ne partage pas totalement cette vision alarmiste. Il est convaincu que les délégations de tâches sont tout à fait possibles, souhaitables et nécessaires. Néanmoins, il reconnaît que les hôpitaux se trouvent aujourd’hui dans une situation difficile, marquée notamment par la surcharge des professionnels ; difficultés qui ne sauraient être durablement réglées par des délégations de tâches ponctuelles.

Affaire à suivre.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (2)

  • Master de pratique avancée: précisions

    Le 20 septembre 2017

    Merci de mettre l'accent sur cet amalgame qui est fait entre délégation de tâches (ou actes) et pratique avancée.

    Dans un cas nous avons une formation souvent "maison", une compétence non exportable et un champ d'autonomie restreint.

    Dans l'autre, il s'agit d'un master en 2 ans, de compétences élargies acquises et inscrites dans le CSP (art 119 loi de santé), de compétences cliniques relevant de l'expertise et de leadership, recherche, consultation, enseignement...Il existe déjà 2 offres de formation depuis 2009, en France (à Paris et Marseille) qui ont formé plus de 200 personnes. Avec un gic qui s'occupe de leur promotion: gic repasi, groupement de l'ANFIIDE. Et qui veille à la bonne utilisation du titre "infirmier de pratique avancée" en attendant la sortie du décret (fin 2017?).

    F Ambrosino. Gic Resapi

  • Oui si souhaitée par la majorité des medecins qui effectuent ces tâches actuellement

    Le 20 septembre 2017

    La délégation de tâches aux professions para médicales ne devrait être envisagée et définie uniquement lorsqu'elle est souhaitée par la majorité des medecins qui effectuent ces tâches actuellement.
    Ce ne sont pas les structures administratives diverses qui doivent imposer ces délégations pour des raisons purement économiques, sous un prétexte de gain du temps médical ou de pénurie médicale...

    Les expériences actuelles de délégation de tâches entrent malheureusement majoritairement dans ce dernier cas !

    Dr Serge Davideau

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