Derrière la panne d’Orange, la guerre entre les blancs et les rouges

Paris, le vendredi 4 juin 2021 - Ce type de coïncidences attire inévitablement l’attention. Le congrès de la Société française de médecine d’urgence s’est tenu (virtuellement) de mercredi à vendredi et l’un des sujets phares de ces rencontres a été la proposition de loi du député, Fabien Matras (LREM) destinée à mettre en place un numéro unique des urgences, qui serait proche du 911 américain. Avec l’importante panne d’Orange qui a paralysé pendant plusieurs heures mercredi soir les quatre numéros d’urgence français (15, 17, 18 et le 112) qui ont continué à être perturbés pendant une partie de la journée de jeudi, le débat n’a pu que rejaillir. Cependant, signe que les oppositions sur ce sujet apparaissent irréconciliables, la lecture de l’incident diffère considérablement. Ainsi, les partisans de la mise en place d’un numéro unique sont convaincus que les conséquences de la panne auraient été limitées si un tel dispositif s’était imposé dans notre pays, quand ceux qui redoutent ce système y voient au contraire la confirmation de leurs craintes.

Qui dit numéro unique, dit numéro de remplacement unique

Un numéro unique pour tous les types d’urgences qui fonctionnerait parallèlement à un numéro pour les demandes médicales non urgentes (le 116 117) n’est nullement une garantie contre les pannes. Cependant, la gestion d’un dysfonctionnement tel celui survenu cette semaine aurait peut-être été simplifiée. Mercredi soir en effet, sur les réseaux sociaux (qui ne sont en outre pas nécessairement accessibles à l’ensemble de la population faute de connexions internet rapide) des dizaines de numéro de « remplacement » ont commencé à circuler. « Pour le contournement, il n’y aurait eu qu’un numéro (peut-être deux ou trois, mais pas un florilège) pour joindre les services d’urgence dans tout le pays. Si on met en place le 112, et qu’on sait qu’en cas de problème on peut le contourner en appelant, par exemple, le 0-112-112-112, c’est plus facile que d’aller sur Internet et de chercher dans chaque département parmi tous les numéros qui ont été mis en place. Rien que dans les Bouches-du-Rhône, entre les pompiers, le SAMU, la police et la gendarmerie, on était à près d’une vingtaine de numéros de contournement » détaille dans Le Monde, le président de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France (FNSPF), Grégory Allione.

L’exemple des Pays-Bas semble conforter cette approche. Le porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France (AMUF), Christophe Prudhomme décrit ainsi : « Il y a eu le même problème technique aux Pays-Bas, il y a deux ans. Dans le système intégré et national des Pays-Bas, on peut communiquer sur un seul numéro de remplacement, c’est beaucoup plus lisible qu’en France. Hier les pompiers et les SAMUS ont communiqué sur les réseaux sociaux des numéros à 10 chiffres, différents selon les départements ». « Être dans une salle commune de prises d’appels aurait pu nous permettre de décider ensemble des mesures à prendre. La crise, cela impose de l’interservices, pas de l’individualisme », remarque pour sa part l’Association Nationale des Directeurs et directeurs adjoints des Services d’Incendie et de Secours.

Qui dit numéro unique, dit plateforme unique et donc plus vulnérable

Cette interprétation n’est cependant pas unanime. Le patron de la Fédération hospitalière de France (FHF), Frédéric Valletoux a ainsi immédiatement considéré : « La panne des numéros d’urgence doit nous amener à beaucoup de prudence. N’imposons pas à la va-vite un numéro unique sans concertation avec les soignants. Je demande au gouvernement un moratoire, car on voit bien que si ça ne marche pas, ce sont des vies qui sont en jeu ». « Je pense que ça aurait été pire. Si on avait un seul numéro et une seule plateforme, elle aurait été définitivement par terre » a pour sa part analysé Patrick Goldstein, chef du pôle urgences et du Samu du Nord au CHU de Lille.

Une affaire politique

Cette appréciation divergente de la leçon qu’il faudrait pouvoir tirer de cette panne quant à l’organisation de notre système d’alerte n’est que le reflet de ce qui est parfois connu sous le nom de guerre des blancs et des rouges. Bien sûr, le terme volontairement outrancier ne doit pas faire oublier que la coopération entre les services du Samu et des pompiers est constante sur le terrain et le plus souvent en parfaite adéquation avec les besoins des patients. Cependant, d’un point de vue institutionnel et organisationnel, les querelles apparaissent éternelles. Elles étaient par exemple ainsi résumées cette semaine par l’urgentiste Matthias Wargon sur Twitter : « Les SDIS touchent un peu plus de 5 milliards/an avec 80 % d’appel « secours à personne ». Les SAMU 250 millions. Si on rajoute les urgences où arrivent tous les patients pris en charge par les pompiers, c’est 2,750 milliards. La moitié quoi. Actuellement 85 000 appels SAMU pour 50 000 pompiers dont une partie est redirigée vers le SAMU. Les budgets sont sans commune mesure. Donc on donne le numéro à ceux qui font ou à ceux qui ont le pognon ? », résume-t-il suggérant clairement l’existence d’une dimension politique. Il la confirme d’ailleurs quand il signale : « Quand un président de département vous explique que les pompiers c’est le mieux, c’est parce qu’il a la main sur les SDIS ».

Confrontations éternelles

Mais au-delà de ces guerres intestines sur fond d’enjeux financiers et politiques, c’est la recherche de la meilleure solution pour une prise en charge optimale des urgences des Français qui est en jeu. Et en dépit des exemples étrangers où l’existence d’un numéro unique apparaît offrir des résultats satisfaisants, il semble qu’il n’existe pas de réponse univoque. En effet, depuis la discussion de la présentation de loi de Fabien Matras, se confrontent ceux qui considèrent que la distinction doit être faite entre urgences (quelles qu’elles soient) et régulation médicale des soins non urgents et ceux qui jugent que les urgences médicales doivent être découplées des appels aux pompiers et à la police.

Non au numéro unique, vive le numéro unique !

Les premiers dans une tribune publiée il y a quinze jours dans Le Monde faisaient de l’existence d’un numéro « unique » dédié aux questions médicales la raison des failles de notre système : « Au-delà de la crise, le système de prise en charge des urgences est souvent dépassé, et devenu obsolète. Le bon traitement des situations de détresse immédiate, et notamment de l’arrêt cardiaque, suppose que l’ensemble de ces appels soient pris en trente secondes, selon les recommandations scientifiques actuelles. La persistance à maintenir un point d’entrée unique pour toutes les situations médicales sans distinction ne permet pas cette performance, nous en faisons le constat chaque jour. L’objectif qu’un professionnel décroche dans les trente secondes ne serait réalisable qu’au prix d’une augmentation considérable de la ressource humaine des centres 15. Les failles de notre système de secours découlent du choix d’orienter toutes les alertes de santé vers les urgences hospitalières. Alors que seuls 5 % des appels aux centres 15 concernent des situations d’urgence réelle, les urgences hospitalières sont devenues des dispensaires, les professionnels de santé de ville ont été désinvestis de leur rôle de premier recours, et les acteurs du secours (au premier rang desquels les sapeurs-pompiers volontaires) sont soumis à une pression opérationnelle pour des motifs non urgents. C’est forts de notre connaissance des territoires et de leurs acteurs que nous appelons à une réforme de l’action publique visant à distinguer clairement l’urgent du non-urgent. Ce que nous voulons affirmer aujourd’hui, c’est la nécessité criante de remettre à plat la manière dont est organisé notre système de secours. La multiplicité des numéros d’urgence, la coordination trop faible entre sapeurs-pompiers, SAMU et ambulanciers privés sont autant de spécificités françaises qui ont rendu notre système inefficient. La mise en place d’un numéro unique d’appel d’urgence, le 112, est nécessaire et salutaire. Cette mesure de simplification permettrait de garantir une réponse rapide, proche et efficace à toutes les situations d’urgence, d’améliorer la coordination des services et d’optimiser l’usage des moyens. Le 112 complété d’un numéro d’accès aux soins non urgents, le 116 117 par exemple, qui est un numéro européen déjà utilisé par trois régions françaises, faisant ainsi passer les options de treize numéros d’urgence aujourd’hui disponibles à deux » écrivaient ainsi plusieurs présidents de départements et de régions, différents responsables de syndicats de médecins libéraux, ainsi que des représentants des pompiers (Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France et Association nationale des directeurs et directeurs adjoints des services d’incendie et de secours).

Gare à l’augmentation de l’engorgement des urgences

Mais pour les représentants des SAMU et des urgences hospitalières, le diagnostic méconnaît de façon dangereuse la difficulté d’évaluation de la gravité d’une situation médicale. Une telle organisation conduirait en effet à imposer aux patients d’auto-évaluer eux-mêmes leur symptôme et problème, ce qui est aujourd’hui le travail précieux de la régulation médicale. Ils notent encore que pourrait découler de cette nouvelle structuration une aggravation de l’engorgement des urgences. Aussi, dans le Journal du Dimanche, plusieurs élus et médecins hospitaliers, tout en rappelant leur respect pour les pompiers et le partage avec eux des « mêmes valeurs de service à la population » mettent en garde : « Nous tenons cependant à alerter sur le fait que consacrer le 112 comme numéro d'appel d'urgence unique pour tous les services reviendrait à faire le choix d'une réponse à la fois moins efficace voire dangereuse et plus coûteuse pour le contribuable. S'il est vrai que plusieurs pays fonctionnent avec un numéro unique, comme le célèbre 911 des Américains, notre système de santé est bien différent. En France, il n'y a pas parmi les pompiers de médecins qualifiés qui assurent la régulation médicale des appels. En appelant un numéro unique, pour parer à toute éventualité la réponse la plus probable sera l'envoi d'une ambulance, conduisant par précaution la personne aux urgences de l'hôpital le plus proche. Cela reviendrait à gaspiller des moyens, alors même que les ressources sont limitées. Par ailleurs, si accueillir tous ceux qui se présentent à l'hôpital est notre rôle, les urgences sont souvent mises en tension par des situations non vitales. Inutile d'aggraver cette forte tension. Les files d'ambulances devant les services d'urgences de nos voisins européens, adeptes du numéro unique, en sont un exemple éloquent. Enfin, nous rappelons avec force qu'un numéro unique 112 est incompatible avec le grand projet de réorganisation des soins en cours de déploiement dans les territoires : le service d'accès aux soins (SAS) » écrivent ces praticiens. Pour eux, la situation passe plutôt par « la mise en place d'un numéro commun destiné au Samu et à la médecine de ville pour toutes les demandes de santé urgentes. C'est cette solution qui permettra de protéger au mieux nos concitoyens, dans le respect du secret médical. Pour prendre en charge les appels reçus par les pompiers concernant la santé (20 % de l'activité des Samu), cette plateforme médicale SAS serait interfacée avec la plateforme 'secours' des sapeurs-pompiers au sein d'un espace numérique partagé ».

Pour beaucoup, la réponse à ces questions pourrait être l’expérimentation que propose Fabien Matras. Mais certains redoutent un manque d’objectivité dans l’analyse des résultats de cette expérimentation. La façon dont la panne d’Orange a été interprétée de façon très diverse par les partisans et les pourfendeurs du numéro unique pourrait donner raison à ces « inquiets ». Il n’est pas impossible que pour dépasser ces clivages, une hiérarchie uniformisée entre les rouges et les blancs, qui aujourd’hui dépendent du ministère de l’Intérieur pour les premiers et du ministère de la Santé pour les seconds ne soit pas inutile. Une forme de numéro unique.

On pourra relire :

La tribune publiée dans le Monde
La tribune publiée dans le JDD

Aurélie Haroche

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