Des mères SDF bloquées dans les maternités d’Ile-de-France faute d’autres solutions

Paris, le mardi 21 novembre 2023 – Dans plusieurs maternités franciliennes, des dizaines de lits ont dû être bloqués pour éviter que des bébés soient « mis à la rue », dans un contexte de pénurie d’hébergement d’urgence.

Ce sont les sages-femmes de l’hôpital Delafontaine (Seine-Saint-Denis) qui ont sonné l’alarme. Elles se déclarent « en détresse » face à la situation extrêmement difficile à gérer dans la maternité de niveau 3 de leur établissement, qui se trouvait déjà en situation de flux tendu. Depuis l’été dernier, le service s’est transformé en « centre d’hébergement d’urgence », regrettent-elles dans un courrier envoyé début novembre au gouvernement.

« On entend la musique du 115 en boucle »

Environ une vingtaine de femmes sans-abris et leurs nourrissons se trouvaient, en septembre, dans les services de suite de couches et grossesses pathologiques, sans raison médicale. Certaines ont pu être hébergées jusqu’à 70 jours, détaillent les sages-femmes de ce service qui compte environ 60 lits au total.

Il est évidemment impensable de mettre ces femmes et leurs nourrissons à la rue, puisqu’elles n’ont malheureusement aucune autre solution d’hébergement. « Dans les chambres, on entend la musique du 115 en boucle. Elles restent des heures en attente, pour rien », se désole Véronique Gounot, sage-femme interviewée par l’AFP. « C’est essentiellement des femmes migrantes, extrêmement isolées ».

La situation est d’ailleurs très compliquée pour ces femmes avant même l’accouchement. « On accumule les accouchées en salle de naissance », poursuit la sage-femme. « Certaines patientes suivies pendant leur grossesse doivent être transférées en urgence dans d’autres établissements au moment d’accoucher. Ça crée beaucoup de souffrance ». Plusieurs ont dû accoucher sans péridurale, faute de lit adapté.

Une des conséquences indirectes des Jeux olympiques ?

L’ARS a confirmé le constat opéré par les sages-femmes de l’hôpital Delafontaine. Depuis 2019, l’agence mesure, toutes les semaines, le nombre de femmes SDF concernées dans 27 des 45 maternités publiques de la région. S’il est habituellement compris entre 20 et 30, l’ARS a fait remarquer que, « depuis quelques semaines, on observe une augmentation forte, récemment jusqu’à 50 femmes ».

L’agence régionale d’IDF a d’ailleurs réalisé une « enquête flash » en juillet dernier, qui révèle que la durée moyenne d’hospitalisation des jeunes mamans sans-abri était de 14 jours (contre 3 à 5 pour les autres mères) et dépassait 18 jours dans sept hôpitaux de la région, dont Robert Debré et Lariboisière à Paris, ou ceux de Saint-Denis et Aulnay-sous-Bois.

Face à cette situation, l’ARS a indiqué disposer de 110 places médicalisées, et elle est en train de développer des équipes médico-sociales. Elle a également demandé à toutes les maternités de s’impliquer face à ce problème.

Néanmoins, la véritable cause de cette situation réside dans la crise de l’hébergement d’urgence, alors que certaines structures « renoncent aujourd’hui à l’accueil 115 » pour faire des travaux « en vue des Jeux olympiques », a ainsi dénoncé le député de Seine–Saint-Denis Stéphane Peu (PCF), co-auteur d’un rapport sur le sujet.

Selon ce dernier, le nombre de chambres d’hôtel a certes augmenté de 25 % depuis 2017, mais il a commencé à décroître l’année dernière, avec une baisse de 2500 chambres. Un centre d’hébergement à Neuilly-sur-Marne où les jeunes mamans étaient justement prioritaires a fermé en juin dernier pour raisons budgétaires. Au-delà, la crise est chronique puisqu’en 2019 déjà, l’AP-HP avait sonné l’alarme à propos du même phénomène.

Les soignants en première ligne

En attendant, ce sont les soignants qui sont « pris en étau », regrette Edith Rain, sage-femme à l’hôpital Delafontaine. « Il serait inconcevable de les mettre dehors avec le froid, le risque d’infections, de dénutrition », ajoute-t-elle. Mais ce sont elles et ses collègues qui sont en première ligne face à la souffrance et l’incompréhension des autres patientes.

Les services s’organisent donc comme ils peuvent, avec leurs moyens. À Paris, à l’hôpital Lariboisière, certaines sortent « sans solution » après un mois maximum d’hébergement, explique non sans émotion une sage-femme à nos confrères de l’AFP. Selon elle, ces jeunes mamans SDF occupaient environ la moitié du service des suites de couches il y a encore quelques semaines. « Mettre des femmes et bébés à la rue, c’est pas mon boulot », s’emporte-t-elle.

De son côté, Dalila Kermas, infirmière et déléguée Sud Santé, raconte : « à [l’hôpital] Robert Debré, on ne les met jamais dehors. Mais les assistantes sociales sont dépassées. Le plus long séjour, c’était près de quatre mois. On a aussi eu une mineure victime de viol, une autre qu’on gardait avec tous ses enfants. C’est déchirant ». Et d’ajouter : « L’hôpital est le reflet de la société. L’explosion de la misère, on la voit et on la subit ».

Raphaël Lichten

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Vos réactions (1)

  • Accouchement et sdf

    Le 21 novembre 2023

    C’est inacceptable de mettre ces sages femmes dans une telle situation et encore plus de renvoyer ces femmes et leurs bébé à la rue ! Notre gouvernement doit se réveiller et prioriser : les jeux olympiques et autres guerres ne doivent plus faire oublier ces SDF en France !

    M-C. Milhau

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