Ecole : un protocole sanitaire en même temps tardif et irritant

Paris, le lundi 3 janvier 2022 – Comme les mauvais élèves, Jean-Michel Blanquer semble avoir attendu la dernière minute pour faire ses devoirs. Ce n’est qu’hier, dans le Parisien que le Premier ministre a dévoilé le nouveau protocole sanitaire pour les établissements scolaires (protocole qui doit s’appliquer dès aujourd’hui !) dans un contexte d’incidence record chez les 6/10 ans et alors qu’Omicron entraîne chaque jour autour de 200 000 contaminations (identifiées).

Tests répétés

Dans cette interview d’abord uniquement accessible aux abonnés du Parisien (avant de devenir gratuite), Jean-Michel Blanquer a notamment évoqué la mesure phare du nouveau dispositif : la politique de dépistage lors de l’identification d’un cas positif dans une classe. Plus question de fermer la classe même si trois cas sont détectés (sauf si c’est l’enseignant qui est infecté). En cas d’identification d’un cas positif dans une classe, chaque enfant devra se soumettre à un premier test (PCR ou antigénique). Puis, si la recherche de SARS-CoV-2 est négative ils devront à J+2 et J+4 réaliser deux nouveaux tests (des autotests seront délivrés gratuitement en pharmacie à cette fin) et les parents attesteront sur l’honneur de leur résultat négatif. C’est le même protocole qui s’appliquera aux adultes vaccinés quelle que soit la personne avec laquelle ils seraient cas contact. Cette stratégie de répétition des tests doit permettre de prévenir les cas où l’infection ne serait détectée que tardivement (alors que la sensibilité des tests antigéniques est plus faible face à Omicron, dont l’incubation est en outre plus longue).

Une justification qui ne convainc pas

Ces annonces ont suscité une certaine stupéfaction dans le monde enseignant ainsi que chez des parents d’élève. D’abord, ainsi annoncé à la dernière minute, ce protocole n’a rien prévu pour les enfants cas contact en cette rentrée de janvier. Pour les adolescents et les adultes, Jean-Michel Blanquer s’en remet aux nouvelles règles en vigueur (depuis ce matin) qui veulent que les personnes vaccinées cas contact ne sont pas tenues de s’isoler dès lors que leur test de contrôle est négatif. Interrogé ce matin sur LCI sur le caractère tardif de ces annonces, le ministre de l’Éducation nationale a expliqué que cette temporalité s’expliquait par la nécessité d’être le plus possible adapté à la situation réelle le jour de la rentrée… un argument qui ne convainc pas alors que la forte incidence chez les enfants et la déferlante Omicron sont des phénomènes qui ne risquaient guère d’avoir disparu le 3 janvier.

Les autotests non indiqués pour les cas contacts ?

Par ailleurs, même si Jean-Michel Blanquer affirme qu’il n’existe plus aujourd’hui de pénurie d’autotests, difficile de ne pas imaginer que la forte demande provoquée par ce nouveau protocole scolaire ne va pas engendrer de nouvelles difficultés d’approvisionnement (en pharmacie et en grande surface). En outre, au-delà des contraintes logistiques pour les parents et les personnels d’éducation, certains mettent en garde vis-à-vis des autotests. Ainsi, ce week-end, le président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO), Gilles Bonnefond a critiqué le nouveau protocole scolaire avant même sa mise en place en martelant sur France Info « Les personnes qui sont symptomatiques ou qui sont cas contacts ne doivent absolument pas utiliser des autotests. (…) L'autotest ne permet pas de faire un diagnostic et il ne permet pas de faire un suivi national de l'épidémie. Il ne faut utiliser l'autotest que dans un cas très simple : le cas festif. On a eu une réunion de famille, on est tous asymptomatiques. On veut se rassurer pour être sûr que personne n'ait attrapé le virus entre temps, on ne se teste rien que pour ça ».

Absentéisme et grève

La colère des enseignants concerne également la faiblesse des mesures annoncées à propos des indispensables renforts alors que le taux d’absentéisme des personnels enseignants devrait être très élevé. Même si les nouvelles règles d’isolement ont changé la donne, Jean-Michel Blanquer concède : « Clairement, janvier sera tendu et on se met en situation d’y faire face. Nous suspendons dans la période toutes les autres causes d’absence que la maladie (par exemple, les formations continues) et recrutons des contractuels et des vacataires. Ce qui permet, dans le premier degré, de passer d’une capacité de remplacement de 9 % (sur la totalité des effectifs des professeurs écoles) à 12-15 % selon les académies. Il y a un besoin d’unité nationale et j’observe avec plaisir l’engagement de professeurs retraités volontaires pour des remplacements. Enfin, chaque établissement a son protocole de continuité pédagogique ». Face à ces annonces, les syndicats d’enseignants rappellent que le gouvernement a choisi de supprimer 7 900 postes en un an. « On nous parle de faire travailler les retraités alors qu’il n’y a pas eu assez de recrutement, les classes sont surchargées » dénonce ainsi le Syndicat national des enseignants du supérieur (SNES-FSU) qui à l’instar de plusieurs autres organisations a déposé un préavis de grève pour cette semaine (qui pourrait être renouvelé tout au long du mois de janvier).

Masques FFP2 : bis repetita

Les déceptions des enseignants concernent également l’absence de geste du gouvernement concernant l’équipement des enseignants en masques FFP2. Sur ce point, Jean-Michel Blanquer répond au Parisien : « Il est très difficile de faire cours avec un masque FFP2, lequel est d’ailleurs réservé au monde soignant. Depuis le début de la crise, nous avons fourni 160 millions de masques à nos personnels ainsi que 1 700 000 masques inclusifs pour les petites classes et les professeurs intervenant devant des élèves en situation de handicap. Résultat, depuis le début de la crise sanitaire, les enseignants font partie des catégories professionnelles les moins contaminées. Donc la stratégie fonctionne, d’abord parce que les enseignants ont l’esprit de responsabilité, et ensuite parce que les gestes barrière sont appliqués ». Cette réponse suscite plus que l’irritation des personnels enseignants : beaucoup reprochent notamment au gouvernement de refuser d’admettre le manque de ces masques, bien plus largement généralisés (et parfois obligatoires) dans d’autres pays. D’ailleurs, le patron de l’USPO ne cache pas pour sa part : « Il n'y a pas énormément de stocks de masque FFP2 ».

Capteurs de CO2 : alerte aux polémiques toxiques

Les réponses de Jean-Michel Blanquer concernant l’équipement des établissements en capteurs de CO2 ne satisfont guère plus.

« Depuis le début je fais cette recommandation qui est d’abord un instrument de mesure du besoin d’aération ! Nous estimons à seulement 20 % environ le nombre d’écoles primaires qui sont aujourd’hui équipées. C’est davantage dans les collèges et les lycées mais cela reste totalement insuffisant… Rappelons qu’un capteur coûte environ 50 euros, que c’est une compétence des collectivités et que l’État a débloqué 20 millions d’euros pour celles qui n’auraient pas les moyens financièrement de s’équiper. Elles sont d’ailleurs peu nombreuses à avoir demandé des fonds. Je lance de nouveau un appel aux maires pour une montée en puissance en la matière, et ce fond sera augmenté si nécessaire. Hélas, je vois que certains essaient d’en faire un sujet de polémique : je suis surpris d’avoir entendu M. Jadot vouloir créer une polémique parfaitement déplacée sur le sujet (alors que je connais des communes dirigées par EELV qui n’ont pas pleinement équipé en capteurs de CO2 leurs écoles » a lancé le ministre de l’Éducation.

Assis dans la salle des profs

Enfin, on pourra citer parmi les autres mesures la recommandation de prioriser les activités physiques et sportives à l’extérieur, d’annuler tous les évènements festifs et réunions parents/professeurs… et de boire son café assis dans la salle des professeurs, préconisation qui a suscité de nombreux commentaires ironiques.

Jean-Michel Blanquer à bonne école

Avec un tel protocole, Jean-Michel Blanquer ne pouvait échapper à de nouvelles critiques sur les insuffisances de sa gestion de l’épidémie. Beaucoup considèrent au-delà que le ministre de l’Éducation nationale a toujours minimisé tant le rôle joué par l’école dans la circulation du virus, que la gravité potentielle de la maladie pour les plus jeunes. Mais il faut dire que sur ces différents points les controverses se sont multipliées dans la communauté scientifique.

Aujourd’hui, elle reste encore profondément divisée quant aux contraintes à faire peser sur les enfants.

Ainsi, l’obligation étendue du port du masque aux enfants dès 6 ans a suscité l’irritation de l’infectiologue Jean-Paul Stahl (CHU de Grenoble) qui sur France Info a commenté « Il faut être conscient qu’on leur fait porter (le masque NDLR) pour protéger les adultes qui refusent la vaccination », alors que beaucoup d’autres médecins considèrent qu’il n’était que temps d’élargir les obligations du port du masque aux plus jeunes. De même, concernant la vaccination des plus jeunes, les déclarations contradictoires se sont succédées ce week-end. On pourra par exemple citer le spécialiste des maladies infectieuses Eric Caumes qui sur CNews a jugé : « Toutes les personnes qui ont poussé à la vaccination des enfants étaient encore sur l’image du Delta mais là ça a changé, c’est le Omicron. Et sur le Omicron, le problème n’est pas du tout le même, c’est un rhume chez les enfants, pour l’immense majorité d’entre eux. Et donc on ne va pas vacciner les enfants contre un rhume ». Totalement en désaccord, le président de l’Association des médecins urgentistes de France (AMUF), Patrick Pelloux est allé jusqu’à préconiser une obligation vaccinale pour les plus jeunes, tandis qu’au lendemain de la publication de données de pharmacovigilance américaines très favorables quant à la vaccination des enfants, l’infectiologue Nathan Peiffer-Smadja a insisté sur Twitter : « La vaccination des enfants de 5 ans et plus est une urgence ! Le rapport bénéfice-risque individuel et collectif est très favorable. Je ne comprends pas pourquoi il y a eu tant d’atermoiements mais maintenant il faut procurer des créneaux pour tout le monde immédiatement ».

Comme s’il y avait en la matière deux écoles.

Aurélie Haroche

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