Effet secondaire du Covid-19 : l’affaire de la chloroquine

Professeur Raoult

Paris, le samedi 29 février 2020 – Nous tentons régulièrement, si non d’analyser, tout au moins de commenter dans ces colonnes les méfaits de la perte de crédibilité de la parole des experts et des autorités sanitaires. La défiance de plus en plus souvent constatée de l’opinion publique peut avoir des effets redoutables, notamment quand de fausses informations potentiellement dangereuses commencent à bénéficier de la même aura que des données vérifiées. Les raisons de cette "crise" sont multiples. Certains considèrent notamment que la gestion de l’épidémie de grippe H5N1 par les autorités, qui avaient notamment conduit ces dernières à mettre en place un plan de lutte court-circuitant la médecine de ville et reposant sur un scénario catastrophiste, a contribué à altérer la confiance du grand public.

C’est ce que rappelle sur son blog le docteur Christian Lehman, qui porte le nom évocateur En attendant H5N1. Les prises de position de certains experts renommés s’émancipant de l’indispensable prudence et oubliant de se baser sur des preuves solidement étayées représentent également un facteur notoire de la défiance. A cet égard, l’exemple cette semaine du Professeur Didier Raoult pourrait être un cas d’école. Le docteur Jean-Yves Nau n’hésite pas ainsi sur son blog à faire référence à l « affaire de la cyclosporine » au début de l’émergence du Sida. Il note « Aujourd’hui il nous faut, toute proportion gardée, évoquer l’ "affaire de la chloroquine"».

Se jeter dessus

L’affaire de la chloroquine commence quand le 25 février, une vidéo du professeur Didier Raoult, directeur de l’Institut Méditerranée Infection à Marseille suscite un intérêt croissant en quelques heures. Cet extrait d’une conférence de presse intitulé sobrement : « Coronavirus : fin de partie » évoque l’efficacité de la chloroquine face au Covid-2019. En se basant sur des expériences réalisées in vitro et surtout des résultats « sur plus de cent patients », le praticien n’hésite pas à asséner : « Avec 500 mg de chloroquine par jour pendant dix jours de chloroquine, il y a une amélioration spectaculaire ». Aussi, conclut-il : « C’est probablement l’infection respiratoire la plus facile et la moins chère à soigner de toutes les infections virales ». Il ira plus loin dans des déclarations suivantes qualifiant le médicament « d’extrêmement sûr » et n’hésitera pas à lancer : « Tous les gens qui ont connaissance de ces bienfaits devraient se jeter dessus » !*

Et rester sur sa faim

De tels propos ainsi énoncés, sans aucune réserve, du haut d'une autorité magistrale, n’ont pas manqué de susciter des réactions immédiates. Les nombreux scientifiques qui utilisent Twitter n’ont ainsi pas tardé à proposer leur décryptage bibliographique. Ainsi, Tania Louis, docteur en biologie, et vulgarisatrice s’est d’abord enthousiasmée, remarquant que parmi les nombreuses nouvelles inquiétantes concernant le Covid-19, cette vidéo du Professeur Raoult, dont la renommée pouvait constituer un premier gage de confiance, suscitait un espoir. Mais bien vite, une analyse plus approfondie l’a conduite à prendre plus de distance. Elle a en effet constaté qu’il n’existait aucuns travaux respectant les règles en vigueur qui permettent de préconiser un traitement par chloroquine. Etape par étape, elle a détaillé sur Twitter l’échec de sa recherche bibliographique. Passant d’articles sans rapport sur le sujet à des données uniquement accessibles en Chinois, elle finit par constater qu’il n’existe qu’une simple lettre à l’éditeur faisant référence à un « consensus d’experts de différentes structures chinoises ». « Bref on est revenu au point de départ… Et on n’a toujours pas l’ombre d’une donnée ! Désolée, ça ne sera pas un exemple de recherche bibliographique gratifiante » regrette-t-elle. Elle note encore : « Pour l’instant il est toujours impossible de se faire un avis éclairé. Ou bien on croit aveuglément (…) les résumés de Didier Raoult, ou bien on se méfie. A ce stade, le fait qu’un échantillon "de plus de 100 patients" ait été évoqué m’incite à me méfier » relève-t-elle. Enfin, l’issue de la recherche la conforte dans sa première impression : « Au bout d’une heure (…) : on n’a aucune donnée brute consultable sur laquelle se faire une opinion. Il y a peut-être un effet de la chloroquine sur le COVID-19 mais rien ne nous permet de vérifier un minimum cette information ». Elle invite également à prendre conscience du caractère particulier de la technique de pré-publication à propos de laquelle elle rappelle qu’il s’agit « d’une démarche courante dans certaines disciplines, mais pas en biologie. L’apparition d’un nouveau virus a changé la donne, mais du coup il faut vraiment être vigilant et très critique sur ce qu’on peut lire ».

Des risques non nuls d’automédication sauvage

D’autres scientifiques et professionnels de santé ont été conduits à la même conclusion circonspecte. Parallèlement à cette lecture prudente de la littérature et de l'article publié en ligne par BioScience Trends Advance le 19 février 2020 (à l’instar de celle qui a été faite par la rédaction du JIM dans son analyse de l'article en question des auteurs chinois), beaucoup constataient parallèlement les conséquences directes des messages sans nuance du professeur Raoult avec des sollicitations de plus en plus nombreuses des pharmaciens, voire même l’arrivée en officine d’ordonnances préventives de chloroquine  En outre, le SAMU commence à enregistrer une forte hausse du nombre d’appels émanant de personnes inquiètes. Une situation dénoncée par Christian Lehmann qui insiste clairement dans un billet récent sur les effets secondaires potentiels de la Nivaquine et dénonce la « légèreté » des propos du spécialiste marseillais . « Ce qui est problématique dans cette affaire, c’est la volonté de faire le buzz. Et ce que cette volonté entraîne ensuite chez une population inquiète. Les cabinets de médecine générale, mais surtout la régulation du 15, sont submergés d’appels inquiets au sujet du coronavirus, malgré des informations plutôt claires publiées par les autorités de santé et un numéro vert dédié. (…) Les propos de Didier Raoult se veulent rassurants, mais il fait preuve d’une grande légèreté en insinuant que la messe est dite, l’affaire est pliée, circulez il n’y a à rien à voir "Fin de partie!" (avec le point d’exclamation qui va bien).  Et surtout, au détour d’une phrase, Didier Raoult classe la chloroquine parmi ces médicaments anciens à tester "dénués de toute toxicité", ce qui n’est absolument pas le cas. (…) Dans le contexte actuel de méfiance généralisée par rapport à la parole scientifique, de défiance par rapport aux gouvernements, de prise de conscience (tardive et parfois disproportionnée) de l’influence de Big Pharma, et alors que la crainte des débuts laisse place à une véritable panique chez certains à chaque nouveau cas recensé, le risque que des gens inquiets s’automédiquent (parce qu’"on nous cache tout on nous dit rien" "le gouvernement veut tuer les vieux pour régler le problème des retraites") en prenant de la Nivaquine n’importe comment n’est pas nul.
Donc si vous avez de la Nivaquine chez vous, n’y touchez pas sans avis médical. N’en prenez pas en pensant vous protéger. Attendez que les données médicales soient examinées, validées (ça va aller vite vu l’urgence) et qu’une stratégie de prise en charge cohérente soit adoptée » insiste l’auteur d’En attendant H5N1.

Ambiguïtés autour de la réaction du ministère

Une telle levée de boucliers a-t-elle incité le professeur Raoult à revoir sa communication ? Sans doute pas. Ses plus récentes déclarations témoignent au contraire d’une présentation à son avantage des réactions du ministère de la Santé, qui contrastent avec d’autres signaux. En effet, le 27 février, le ministère de la Solidarité publiait, notamment sur son fil Twitter une alerte sans ambages : « Désintox : aucune étude rigoureuse, publiée dans une revue internationale à comité de lecture indépendant, ne démontre l’efficacité de la chloroquine (Nivaquine) pour lutter contre l’infection au Coronavirus ». Une prise de position claire qui contraste avec les propos plus mesurés d’Olivier Véran évoquant sur BFM une conversation à ce sujet avec le professeur Raoult : « Il m’a fait part de ses observations et des études qu’il mettait en évidence, que j’ai fait remonter à la direction générale de la santé qui est en train de faire toutes les analyses (...) On sait qu’il y a des études intéressantes en effet sur un impact in vitro mais les études sur le patient restent encore à déterminer ». Le contraste est encore plus saisissant quand on lit le résumé de ce même entretien proposé par Didier Raoult dans une interview donnée aux Echos (relayée notamment par Jean-Yves Nau). Il assure ainsi que le ministre a réagi de « De façon très positive, car c’est un homme intelligent. Je pense qu’il a pris les mesures nécessaires pour faire descendre l’information à la direction générale de la santé afin que celle-ci se penche enfin sur la question. Cependant, le ministre m’a dit que personne avant moi ne lui avait encore parlé de la chloroquine, ce qui montre qu’il y a un problème, en France, en tout cas à Paris (le professeur Raoult a manifesté qu’il était convaincu de la supériorité de son service sur tous les autres, ndrl), sur la façon dont sont abordées les maladies infectieuses… ».
Le choix du professeur Raoult, qui compte tenu de la notoriété dont il bénéficie (liée à ses importants travaux) pourrait être tenu à une prudence particulière, de persister dans une communication méconnaissant les précautions d’usage révèle, mais cela était plus qu’attendu, que le combat pour une information scientifique raisonnée est plus que jamais nécessaire dans un contexte de menace épidémique.

*On signalera que dans un communiqué publié le 27 février l'Institut Hospitalo Universitaire Méditerrannée Infection liste les publications (limitées) disponibles, soit les résultats des travaux menés in vitro et les observations cliniques d'un comité de praticiens chinois; des pistes intéressantes quant à l'efficacité possible de la chloroquine mais peut-être pas suffisantes pour justifier une communication dithyrambique.

Vous pourrez relire :
Le blog de Christian Lehman : http://enattendanth5n1.20minutes-blogs.fr/archive/2020/02/26/chloroquine-et-coronavirus-mefiez-vous-des-raccourcis-pour-f-950046.html
Le fil Twitter de Tania Louis : https://twitter.com/SciTania/status/1232614130651222016
Le blog de Jean-Yves Nau : https://jeanyvesnau.com/

Aurélie Haroche

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Vos réactions (17)

  • Ah bon c'est pas encore sur pubmed ?

    Le 29 février 2020

    Aucune donnée brute dans la littérature ? La recherche bibliographique n'a rien donnée ? On ne retrouve pas d'essai randomisé double aveugle contre placebo ? Pas de meta-analyse ?
    Non mais ils sont idiots ou bien ? On parle d'un virus apparu il y a moins de 2 mois ! Évidemment que rien n'est publié sur pubmed à part des lettres à l'éditeur.
    Mais même si on est pas obligé de croire les "consensus d'expert chinois" dire que ce qu'il dit est faux car non appuyé de donnée brutes sauf en chinois c'est le truc le plus bête que j'ai lu aujourd'hui. La chloroquine est effectivement très bien tolérée dans l'immense majorité des cas, même si on trouvera toujours des ES grave. Le vrai souci et c'est peut être pour ça qu'on minimise cette possibilité... c'est qu'on en a pas ! Y a pas de stock de cette molécule en occident.

    AB

  • Sur la gravité du Covid 19 : il a raison

    Le 29 février 2020

    On connait les excès du Pr Raoult. Il est curieux de s'en offusquer à cette occasion.
    Mais sur la gravité du Covid 19 : il a raison c'est un virus respiratoire qui n'est pas plus dangereux et mortel que beaucoup d'autres ( il y en a des dizaines).
    Quant aux effets secondaires de la chloroquine ils sont très bien connus et je voudrais bien savoir comment les patients pourraient s'en procurer sans ordonnance (hors internet).

    Dr J-loup Rey, épidémiologiste

  • Perte de crédibilité... hélas !

    Le 29 février 2020

    "Perte de crédibilité de la parole des experts et des autorités sanitaires. La défiance de plus en plus souvent constatée de l’opinion publique peut avoir des effets redoutables, notamment quand de fausses informations potentiellement dangereuses commencent à bénéficier de la même aura que des données vérifiées."
    Souvenez-vous de l'intervention de notre président en mars 2017 !

    //www.jim.fr/e-docs/quand_macron_et_dupont_aignan_encensent_le_professeur_joyeux_164562/document_actu_pro.phtml

    Dr Martine Fagart

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