Harcèlement : victoire historique des internes du CHU de Poitiers

Paris, le lundi 18 juillet 2022 – Ce ne sont pas des admonestations symboliques qui ne changeront rien mais bien de véritables sanctions qui sont une reconnaissance de la gravité des faits. Le 14 juin 2022, la chambre disciplinaire du Conseil de l’Ordre a prononcé des peines d’interdiction d’exercer contre plusieurs médecins responsables du service de gynécologie du CHU de Poitiers.

Le chef de pôle écope d’un an ferme, l’ancien chef de service de trois mois ferme et neuf avec sursis et un troisième praticien de six mois ferme et six mois avec sursis. Enfin, un blâme concerne un quatrième médecin.

Le harcèlement en guise de méthode pédagogique

Ces deux professeurs et leurs confrères sont accusés d’avoir fait régner un véritable climat de terreur au sein du service, infligeant aux internes, en guise de méthode pédagogique, une maltraitance psychologique quotidienne.

Si les sanctions sont exemplaires et sont saluées par beaucoup, notamment le président de l’Intersyndicat national des internes (ISNI), la route fut très longue pour d’une part que les langues se délient et que d’autre part cette reconnaissance de leur souffrance soit apportée aux jeunes médecins.

Des staffs qui virent aux « procès »

Les témoignages les plus anciens concernent en effet des faits qui remontent en 2013. Cependant, les premiers signalements datent de 2017. A l’époque, les internes avaient été ébranlés par la tentative de suicide d’une des leurs et avaient pu constater que tous étaient régulièrement traversés par des idées sombres et venaient travailler dans l’appréhension. Humiliations, brimades : les journées se répétaient dans un climat insupportable.

Candide Chatel interne entre 2013 et 2016 avait par exemple raconté de détestables réunions de staff. « Entre internes, on surnommait ces réunions 'les procès'. Il y avait des cris, des dossiers jetés sur les tables, des humiliations pour les chefs de clinique. J’ai vu un des externes se prendre un coup de pied dans l’épaule par un des chefs. Il était assis, le chef était debout, il lui a mis un coup de pied dans l’épaule et lui demandait de répondre à sa question ».

Suspensions de stage momentanées, rappel à l’ordre, peu de choses changent après l’enquête interne. Aussi, fin 2020, de nouveaux témoignages affluent.

Un long processus

Mais en l’absence de mesures claires contre les responsables des pressions et autres insultes, parler est parfois à double tranchant : « Ces praticiens là arrivent à reprocher aux internes d’avoir parlé en leur disant que ce sont des enfants pourris gâtés, qu’ils n’ont plus rien à leur apprendre. Finalement, les internes se demandent si le fait de témoigner a été une bonne chose » racontait à France TV en 2021 un jeune médecin d’un autre service.

Au printemps 2021, une médiation est mise en place par la direction de l’hôpital ; tandis que l’alerte donnée à l’Agence nationale de Santé aboutit à une saisine du ministère. Cependant, les jeunes internes regrettent la lenteur de toutes ces interventions et constatent que si un des médecins mis en cause a démissionné, ce ne sont que de ses fonctions administratives.

Une étape majeure

Finalement, l’Ordre s’empare de l’affaire et des sanctions exemplaires ont donc été prononcées. Cette décision constitue sans doute une étape décisive dans la lutte contre le harcèlement à l’hôpital. Quand ce phénomène a commencé à être publiquement dénoncé, notamment après le suicide du professeur Jean-Louis Mégnien, beaucoup avaient souligné que l’une des premières difficultés était l’absence de condamnations et sanctions claire. Le cas du CHU de Poitiers semble rompre avec cette logique.

Cependant, parallèlement, l’enquête pénale a été classée sans suite. Gaetan Casanova, président de l’ISNI déplore dans le Quotidien du médecin :  « Manifestement, les faits étaient insuffisamment caractérisés (…) ça me laisse tout de même un goût amer ».

Léa Crébat

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Vos réactions (4)

  • Les noms de ces médecins hospitaliers?

    Le 18 juillet 2022

    Quels sont donc les noms de ces "médecins" hospitaliers? Il faut que les femmes qui fréquentent ce service soient informées...

    Dr Jacques Grosbois

  • Hallucinant

    Le 18 juillet 2022

    Soutien à ces jeunes futurs médecins qui ont eu le courage de parler au risque de tout perdre. En espérant qu’ils auront la force de se reconstruire pour ne pas reproduire ces schémas malsains. Comment peut-on en arriver là ?!?

    Dr Martine Dennebouy

  • O Tempora, O Mores

    Le 20 juillet 2022

    O Tempora, O Mores...
    Après plus de 45 ans dans les hôpitaux (externat, internat et clinicat à Paris, puis responsable 31 ans d'un service de médecine en province). Je ne savais pas que de tels faits pouvaient se produire! Bien sûr j'en ai vécu des conflits, dont certains se sont terminés par des changements de services et/ou d'établissements. Mais "harcèlement et violence", je n'en ai jamais vu dans ma carrière. "Ces gens" sont ils médecins ? On est en droit d'en douter! La sanction la plus sévère doit leur être appliquée. Quelle misère...

    Dr François-Xavier Lebas

  • Le milieu médical est un milieu violent

    Le 31 juillet 2022

    Je félicite ces internes, qui ont eu de sacrées c******s !
    Contrairement au Dr Lebas, je ne suis restée que 7 ans et demi à Paris, dont 6 et demi comme interne et externe, et j'en ai vu des choses. Certes moins violentes, elles n'en étaient pas moins, à mes yeux, inacceptables.
    De la copine interne gynéco à qui on a fait écrire tout un chapitre pour un livre pour ensuite le lui voler (càd enlever son nom sur l'article après en avoir récupéré le fichier word) ; cette même copine a aussi été humiliée en staff par un chef mégalo de St Joseph qui l'a faite pleurer (alors que son topo était très bien) et ensuite l'a appelée "la pleureuse" pendant 6 mois ; quant à moi j'ai reçu des pressions à la fin de mon internat avec menace de ne pas me le valider (càd que je me serais retrouvée à 29 ans avec bac+12 mais 0 diplôme sauf un bac+5 en pharmacie sans valeur) car je n'avais pas suivi certains cours de fac puisque j'avais fait 2 DU (et c'était noté comme étant possible et équivalent dans les docs de la fac...).

    Quand j'étais à Robert Debré, mon collègue de la pharmacie m'a dit que "tout le monde pleurait en bas" et oser partir à 16h ça voulait dire poser sa demi journée ! Au début mon collègue a cru que c'était une blague car il faisait des heures sup tous les jours ! Le collègue qui l'a vu partir a demandé à voir sa feuille de congés (de quel droit ?!) et lui a dit "mais tu n'as pas posé ta demi journée !" Et je ne parle pas de tous les repos de garde où il fallait travailler... sinon on nous disait qu'on était des fainéants...

    Dr Emilie Teyssieres

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