Le nouveau clivage : le passeport vaccinal

Paris, le samedi 20 février 2021 – Qu’il s’agisse d’interroger la pertinence du confinement, d’engager une réflexion sur la nécessité de cibler les mesures en fonction de la vulnérabilité, de redouter ou non une nouvelle vague ou encore d’évaluer la gravité pour notre démocratie des restrictions des libertés individuelles, les scissions ont été constantes depuis le début de l’épidémie de Covid-19. Ces controverses mettent en évidence des clivages politiques souvent brouillés, même si certains auront pu être quelque peu alertés en constatant que ceux qui paraissent s’inquiéter le plus de la limitation des libertés publiques ne se sont pourtant pas toujours illustrés pour leur défense ! L’idée d’instaurer un passeport vaccinal apporte un nouveau sujet à ces débats épidermiques.

Un sujet saillant

Plusieurs pays ont évoqué ces dernières semaines leur adhésion à un système de passeport vaccinal. Il s’agirait grâce à un certificat validé internationalement de conditionner la possibilité de certains déplacements et l’accès à différents espaces (lieux culturels, restaurants, etc.) au fait d’avoir été vacciné contre la Covid-19. L’initiative séduit grandement de nombreuses compagnies aériennes qui y voient l’espoir d’une reprise pour leur économie fortement malmenée par la crise sanitaire. En France, ce 17 février, le Conseil économique, social et environnemental a lancé une consultation publique sur ce sujet.

Au temps du père de Proust

Le passeport vaccinal n’est pas une idée neuve. Pour le Monde, l’historienne de la médecine, le docteur Joëlle M. Abi-Rached nous en rappelle les antécédents, qui sont notamment marqués par la volonté d’indépendance de la Grande-Bretagne. « Cette idée n’est pas nouvelle. Elle découle du « passeport sanitaire », une invention française du XIXe siècle (et pas sans controverses) mais dont le but était tout autre. Le détenteur du passeport sanitaire était considéré « immunisé » au sens médiéval du terme (du latin immunis) c’est-à-dire « exempt » de symptômes et ce, jusqu’à preuve du contraire. En outre, l’inoculation ne figurait pas sur ce document dont l’usage était plutôt de permettre aux autorités de détecter des cas suspects ou déclarés, et par conséquent d’éteindre toute menace épidémique aux portes de la France ». Ainsi, ce passeport serait plutôt l’équivalent de notre test PCR qui s’impose aux frontières de nombreux états. De fait, le docteur M. Abi-Rached poursuit : « C’est durant la conférence sanitaire internationale de 1893 à Dresde, qu’Adrien Proust, professeur d’hygiène à la faculté de médecine de Paris, médecin chef à l’Hôtel-Dieu et père du romancier Marcel Proust, suggère de généraliser cette procédure à l’échelle internationale (…) Pour Adrien Proust, toute épidémie se contrôle d’abord aux frontières. Il voyait dans le passeport sanitaire une version plus ciblée de la quarantaine et l’équivalent de l’« observation » au lazaret. Le passeport sanitaire était donc un moyen de tracer les personnes considérées asymptomatiques et de les isoler au cas où elles devenaient symptomatiques, l’objectif étant d’éviter l’apparition de « foyers » d’infections. Cette procédure permettait « d’agir vite et efficacement » avant qu’il ne soit trop tard. En revanche, l’inoculation préventive n’était possible que pour la peste, et n’était recommandée que pour les personnes les plus exposées (telles que le personnel qui désinfectait les navires). De plus, Adrien Proust considérait que l’inoculation était moins efficace qu’une « surveillance sanitaire » stricte pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le sérum antipesteux n’était pas obligatoire ; en outre, il ne protégeait pas les personnes infectées mais asymptomatiques, et enfin, il n’induisait qu’une immunité de courte durée ».

Des doutes trop nombreux pour accepter l’idée d’un sésame

Voilà des éléments qui font écho à notre situation actuelle. L’opposition à un passeport vaccinal est en effet d’abord pragmatique et la première des critiques insiste ainsi sur le fait que cette idée apparaît prématurée. Prématurée, parce que les données confirmant que la vaccination permet d’éviter la transmission du virus sont encore trop parcellaires et par ailleurs des différences pourraient exister en fonction des vaccins (ce qui pourrait induire des passeports vaccinaux avec des portées diverses ?). Dès lors le passeport vaccinal ne représenterait qu’un sésame individuel et égoïste, sans réponde à une logique collective de diminution de la circulation de SARS-CoV-2. Par ailleurs, toujours concernant l’efficacité des produits, la fiabilité du passeport pourrait être rapidement remise en question s’il apparaissait que les variants compromettent significativement la réponse des vaccins, tandis qu’on ignore d’une manière générale la durée de protection conférée par la vaccination (ce qui s’éloigne grandement d’une vaccination contre la fièvre jaune qui est désormais réputée efficace à vie).

Un passeport vaccinal pour privilégiés

Au-delà de ces considérations scientifiques essentielles mais qui pourraient être résolues ce qui permettrait de reconsidérer la question de la pertinence du passeport vaccinal, le débat apparaît néanmoins également tout à fait prématuré parce qu’aujourd’hui, seule une petite minorité de personnes, même en Europe a pu avoir accès à la vaccination. « En subordonnant la libre circulation dans l’UE à la vaccination, la proposition part du principe que tout un chacun dispose de l’égalité d’accès aux vaccins. Nous savons pourtant très bien que ce n’est pas le cas. Le déploiement très différencié des campagnes de vaccination entre Etats membres rend aujourd’hui certains ressortissants plus susceptibles d’être vaccinés que d’autres : ainsi, les Danois seraient plus libres de circuler que les Français, les Allemands le seraient bien avant les Néerlandais, etc. Il y a également d’importantes différences géographiques au sein des Etats membres : les personnes vivant en dehors des grandes zones urbaines sont moins susceptibles d’avoir accès aux vaccins, et des disparités existent entre régions dans l’organisation de la première vague de vaccinations. (…) En outre, qu’en est-il des Européens dont le statut officiel, pour une raison ou une autre, ne correspond pas à leur lieu de résidence ou à leur citoyenneté actuelle ? Il s’agit ici des millions de migrants intra-européens et des autres millions de résidents irréguliers dans l’espace européen » détaillent dans une tribune publiée par Le Monde Alberto Alemanno, titulaire de la chaire Jean-Monnet en droit européen à HEC et Luiza Bialasiewicz, professeur en gouvernance européenne à l’université d’Amsterdam. Ces derniers auraient également pu évoquer dans ce même esprit les grandes disparités sociales dans l’accès à la vaccination qui se font jour notamment en France. Cette position des deux spécialistes du droit européen est partagée par de nombreux médecins. Ainsi, le professeur Axel Kahn (généticien et président de la Ligue contre le cancer) énonce catégoriquement sur le site du CESE : « Il serait une discrimination anticonstitutionnelle tant que tous les candidats au vaccin n'ont pu se faire vacciner… ». S’ajoutent encore comme diverses restrictions le fait que certaines personnes ne peuvent pas se faire vacciner ou encore la difficulté de modifier le droit du travail pour imposer la vaccination aux personnes travaillant dans certains lieux dont l’accès serait réservé aux sujets immunisés.

L’évidente clé de la liberté

Cependant, dans un monde idéal où l’efficacité du vaccin serait certifiée (même contre les variants) et où chacun aurait un accès facile à la vaccination (et où une réponse serait apportée à la question des contre-indications) le passeport vaccinal concernant la Covid devrait-il s’imposer ? Pour certains, la question ne fait pas débat. Le professeur Gilbert Deray, néphrologue (vacciné), qui depuis le début de l’épidémie prend très régulièrement position sur les sujets liés à la gestion de la crise, défend depuis plusieurs semaines la pertinence et la nécessité du passeport vaccinal. Ses commentaires ne laissent pas de doute sur le fait qu’à ses yeux, la question n’est pas même prématurée et ne nécessite pas d’attendre que l’ensemble de la population ait pu avoir accès au vaccin. « Je préfère un restaurant ouvert avec que des vaccinés plutôt qu’un restaurant fermé ! », plaidait-il ainsi récemment sur France 5. « Au Danemark un « coronapas » vaccinal pour voyager et participer aux activités collectives va permettre de réouvrir les commerces et retrouver une vie normale. Le passeport vaccinal est la clé pour retrouver nos libertés » commentait-il encore sur Twitter début février. Le professeur Laurent Alexandre (lui-même également vacciné) se montre un aussi fervent défenseur de ce dispositif, clamant comme à son habitude provocatrice : « 62 % de mes followers sont favorables à l’ouverture des restaurants aux citoyens vaccinés ayant reçu les deux injections anti Covid-19 Et 38 % sont jaloux des vaccinés et préfèrent que tout le monde soit puni ». Leur foi est telle que leur argumentation démonstrative est parfois succincte. 

Contraire à l’éthique

Cet enthousiasme immodéré n’est cependant pas unanime. Le docteur Gérald Kierzeck se montre pour sa part bien plus réservé. Relayant le lancement de la consultation lancée par le CESE, il commente : « Que pensez-vous du passeport vaccinal. (…) Pour moi c’est médicalement inutile et éthiquement inacceptable ». De son côté, le docteur Claudina Michal-Teitelbaum, dont les analyses sur la crise ont souvent été citées dans ces colonnes, observe : « Instaurer des passeports vaccinaux pour accorder des faveurs est à la fois sans fondement scientifique, une aberration de santé publique (liberté de contaminer les autres) et éthiquement et socialement inacceptable ».

Des grilles de lecture attendues… mais pas toujours

Bien sûr, comme toujours, le débat est partiellement brouillé. Les personnes qui ont tendance à avoir un discours critique sur la vaccination sont évidemment moins à même d’être en faveur du passeport vaccinal et c’est ce qui pourrait sous-tendre en partie la position du docteur Michal-Teitelbaum. Au-delà, on constate également sans surprise que le fait d’adhérer à l’idée du passeport vaccinal s’inscrit dans une vision très « alarmiste » de l’épidémie de Covid-19. De fait, la conviction de la gravité de la Covid-19 et du caractère indispensable de mesures très fortes (confinement notamment) impliquent plus facilement d’espérer un passeport vaccinal. Sur ce point, on relèvera la réponse de Karine Lefeuvre, professeur à l’École des hautes études en santé publique et membre du Conseil consultatif national d’éthique à la question de Libération : « En France, le carnet de vaccination international pour la fièvre jaune est indispensable pour voyager dans certains pays ou département d’outre-mer. De même, un carnet de santé notant les vaccins à jour est nécessaire pour l’accueil des enfants en crèche… Où est la différence ? Karine Lefeuvre : Elle se situe dans le degré de risque entre les effets d’autres grandes pandémies et ceux du Covid-19, moins graves ». Néanmoins, aucun automatisme n’est à présumer. Ainsi, le professeur Axel Kahn, qui a pourtant régulièrement défendu la nécessité de dispositifs très stricts et qui a une vision très pessimiste de la gravité de l’épidémie conserve aujourd’hui ses distances avec le passeport vaccinal.

Liberté de choisir vs solidarité collective

Encore et toujours, des conceptions très différentes de la liberté, des libertés individuelles et de la solidarité collective entrent en jeu. A cet égard, on relèvera cette observation du professeur Gilbert Deray s’exprimant à propos du passeport vaccinal : « Je ne crois pas qu'il faille l'imposer sur le plan légal, il faut surtout expliquer encore et encore (...) C'est la notion de collectivité et d'altruisme qui doit entraîner le pays ». Mais d’autres voient dans ce passeport vaccinal, non seulement une obligation vaccinale déguisée, en particulier pour certains travailleurs (alors que le Président de la République en France a assuré qu’il ne souhaitait pas imposer d’obligation vaccinale) mais aussi une nouvelle menace amoindrissant la liberté de choisir. L’avocate Sabine Sultan Danino commente sur le site Contrepoints : « Au-delà du problème de libertés dont s’accommodera sans l’ombre d’un doute « l’état d’urgence sanitaire », c’est cette logique continue d’infantilisation du citoyen qui laisse perplexe. Indirectement des personnes a priori défiantes, seraient forcées de se faire injecter un vaccin non obligatoire, non pas pour préserver leur santé corporelle mais pour préserver leurs libertés. Sans aller sur le terrain scientifique, ou sur l’efficacité d’une telle exigence, la mesure n’est pas sans poser un problème du point de vue des libertés fondamentales, et aussi tout simplement du point de vue de l’intégrité physique. Il y aurait désormais, dans le monde du coronavirus, deux catégories de citoyens ne disposant pas des mêmes droits : les citoyens qui se font vacciner et les citoyens qui ne se font pas vacciner. L’idée fait son chemin dans un silence politique quasi absolu et la disparition de tout esprit critique » dénonce-t-elle.

Fatalité ?

Plutôt qu’un silence, c’est la confusion et la gêne qui semblent dominer. Ainsi, si le gouvernement multiplie les dénégations affirmant que l’idée n’est nullement à l’ordre du jour, on détecte l’expression d’une fatalité dans certains discours. « Le jour où 20% de la population française refusera de se faire vacciner, il faudra qu’ils assument (…) Quand tous nos voisins européens l’auront mis en place, on n’aura pas le choix pour voyager, et éviter les quarantaines » constatait ainsi un ministre (sous couvert d’anonymat) cité par France Inter cette semaine. Pour Gilbert Deray, également, cela ne fait aucun doute : « Le passeport vaccinal va s’imposer pour voyager. Les compagnies aériennes et les pays qui auront contrôlé la Covid19 vont l’imposer. En France la vaccination est la seule solution pour reprendre une vie normale à 2021 et préserver vies et économie » écrivait-t-il le 19 décembre, au-delà même de sa position personnelle. Et l’adhésion des Français à ce dispositif mis en évidence par certaines enquêtes d’opinion pourraient d’autant plus le conforter.

Sera-ce la victoire de la médecine face aux virus et aux réticences infondées scientifiquement ou plutôt le triomphe de la peur et d’un hygiénisme liberticide ?

Peut-être ces textes permettront d’apporter une réponse :

Joëlle M. Abi-Rached : https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/02/12/covid-19-l-idee-du-passeport-sanitaire-n-est-pas-nouvelle-mais-au-xixe-siecle-son-but-etait-tout-autre_6069680_3232.html
Alberto Alemanno et Luiza Bialasiewicz, https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/01/26/covid-19-le-passeport-vaccinal-europeen-une-idee-au-mieux-prematuree-au-pire-irreflechie_6067602_3232.html
Le CESE : https://participez.lecese.fr/project/passeport-vaccinal/questionnaire/que-pensez-vous-du-passeport-vaccinal
Gilbert Deray : https://twitter.com/GilbertDeray
Laurent Alexandre : https://twitter.com/Doc_Alexandre
Gérald Kierzeck : https://twitter.com/gkierzek
Claudina Michal-Teitelbaum : https://twitter.com/MartinFierro769
Karine Lefeuvre : https://www.liberation.fr/societe/sante/passeport-vaccinal-il-y-a-un-risque-evident-de-rupture-degalite-20210215_2VG3ZFIJQVAOTPIBL75VKOIMCI/

Aurélie Haroche

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Vos réactions (15)

  • Passeport ou simple carnet de santé?

    Le 20 février 2021

    Pour voyager beaucoup de pays demandent certaines vaccinations (fièvre jaune par ex.).
    Avoir son carnet de vaccination international est une chose acquise, reste à ce que l'on légifère à l'instar d'autres pays pour exiger telle ou telle vaccination. Avec une campagne mondiale de vaccination anti-COVID, nous poser la question de son efficacité et mettre en question des mesures liées à cette protection acquise semble paradoxal.

    Dr Christian Marty

  • Et les guéris ?

    Le 20 février 2021

    Les discussions se concentrent sur les vaccinés. Qu’en sera-t-il des cas guéris confirmés sérologiquement?

    Dr Claude Deville de Goyet

  • Passeport vaccinal

    Le 20 février 2021

    Je suis pour à partir du moment où toutes les personnes volontaires à la vaccination seront vaccinées.
    Le anti vaccins assument.
    C’est donc simple et sans polémique.

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