Le suivi des victimes d’inceste en question

Muriel Salmona
Paris le 7 décembre 2021 - « En raison du très grand nombre d’appels, votre opérateur téléphonique vous dira peut-être que « votre appel ne peut aboutir », mais le numéro fonctionne bien. N’hésitez pas à rappeler ». Le message figurant en bonne place sur le site de la Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants (CIIVISE) est un sans doute l’un des premiers signes permettant de mesurer l’ampleur du drame de l’inceste en France.

Car plus de deux mois après le lancement d’une plateforme dédiée aux témoignages des victimes d’actes incestueux, la CIIVISE a annoncé avoir reçu plus de 6 200 récits traitant aussi bien des conséquences des agressions sexuelles commises par un ascendant que les lacunes du suivi judiciaire et psychologique en France.

La santé mentale de victimes brisées

Le 17 novembre dernier, la commission ad hoc a délivré une première analyse à partir des témoignages reçus. C’est tout d’abord l’ampleur du traumatisme qui est mis en lumière par la commission.

Ainsi, 9 victimes sur 10 estiment que leur santé mentale est restée profondément affectée par l’acte subi. Dans plus d’un tiers des cas, les victimes ont commis une tentative de suicide.

C’est également la vie sexuelle des victimes qui est atteinte. Un tiers des personnes abusées dans l’enfance déclarent n’avoir aucune sexualité depuis. Les femmes et les hommes présentent, sur ce plan, des symptômes différents : une femme sur trois reconnaît des problèmes gynécologiques, avec dérèglement du cycle menstruel dans un cas sur cinq, tandis qu’un homme sur deux présente une sexualité compulsive.

Les lacunes du suivi psychologique

Le chiffre révélé par la commission est terrible : une victime sur deux n’a bénéficié d’aucun accompagnement psychologique après son agression. Une statistique qui explique sans doute la proportion terrifiante de tentatives de suicides chez les victimes.

Pour la psychiatre Muriel Salmona, interrogée par La Croix, le silence entourant l’inceste ne peut expliquer à lui seul ce retard des soins. Ainsi, elle dénonce depuis de nombreuses années « la perte de chance imposée aux victimes, faute de soins de qualité gratuits et accessibles partout ».

Malgré l’ouverture de nouveaux centres, la création de postes en pédopsychiatrie et la récente décision du gouvernement de rembourser à 100 % les consultations des psychologues, de nombreux patients font face à la question de l’éloignement géographique. « Aujourd’hui, les patients doivent donc faire parfois jusqu’à 100 ou 200 km pour trouver un de ces centres » précise notamment la praticienne.

Quel chiffre pour l’inceste en France ?

Dans son premier rapport publié en octobre 2021, la commission a estimé à près de 22 000 le nombre d’enfants victimes d'agressions sexuelles commises par leur père. Or en 2020, les poursuites, au sein du cercle familial, pour viol incestueux ou agression sexuelle sur mineur se limitent à 1 697 personnes. En 2018, les condamnations pour ces deux infractions se limitent à 760.

Une situation terrifiante alors que la pédopsychiatrie peine à recruter. Actuellement, plus de 1 000 postes sont vacants et la moyenne d’âge des pédopsychiatres en activité est de 63 ans.

C.H.

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article