Les hôpitaux de nouveau obligés de jouer les équilibristes pour assurer la prise en charge du plus grand nombre

Paris, le mardi 4 janvier 2022 – Comme souvent depuis le début de l’épidémie, la France est comme coupée en deux. La tension hospitalière, c’est-à-dire le nombre de lits de soins critiques occupés par des patients atteints de Covid, ne dépasse pas 48 % en Normandie et 50 % en Bretagne, atteint 55 % dans les Pays de Loire et 60 % dans le Centre, tandis qu’elle flirte avec les 90 % en Auvergne-Rhône-Alpes (87%) et culmine à 108 % en Provence Alpes-Côte-d’Azur et 133 % en Corse. Aux facteurs qui depuis le début de l’épidémie expliquent les différences entre les régions, s’ajoutent aujourd’hui des taux de vaccination bien plus élevés dans l’Ouest que dans le Sud Est. Le président de la commission médicale d’établissement de l’Assistance publique – Hôpitaux de Marseille, Jean-Luc Jouve, rappelle ainsi Sur France TV Info que la Provence-Alpes-Côte-d’Azur « est la région la moins bien vaccinée de France » et Marseille « la ville la moins bien vaccinée » du pays. Dans certains quartiers et arrondissements, la couverture vaccinale ne dépasse pas 40 % !

Déprogrammations et transferts de patients

Au-delà de l’impact de la vaccination sur la situation dans les hôpitaux, les tensions se font sentir dans toute la France, avec un niveau de tension hospitalière globale de 70,9 %. Aussi, dans un grand nombre d’établissements, des déprogrammations ont dû être décidés. Ainsi, l’Agence régionale de Santé (ARS) d’Ile de France a demandé hier aux établissements de santé franciliens de « déprogrammer le maximum des activités chirurgicales et médicales qui peuvent l’être » en préservant « pour l’instant » la cancérologie, les greffes ou la chirurgie cardiaque. Pour les établissements de santé et leur direction, ces appels à la déprogrammation représentent tout autant un casse-tête organisationnel qu’un dilemme éthique ainsi résumé par le directeur du Centre Hospitalier Ariège Couserans (CHAC), Jean-Claude Thieule dans la Dépêche du Midi : « C'est un équilibre fragile entre de la déprogrammation pour extraire des ressources humaines afin de se mobiliser pour la prise en charge Covid, et un aspect éthique primordial pour ne pas déprogrammer des opérations essentielles ». Dans certaines structures, à ces déprogrammations, doivent même s’ajouter des transferts de patients comme à Lyon. « L’évolution est importante depuis quinze jours. On a observé lors de la première semaine des vacances de Noël, une très forte pression sur la réanimation avec un taux de saturation proche de 100 %. Ce qui a nécessité le transfert de plusieurs patients vers d’autres hôpitaux et la déprogrammation d’opérations non-urgentes » explique ainsi Jean-Christophe Richard, chef du service de médecine intensive, de réanimation et de surveillance continue médicale de l’hôpital de la Croix-Rousse, cité par 20 minutes.

Inquiétude des patients atteints de maladies chroniques

Ces annulations préoccupent inévitablement les patients atteints de maladie chronique. « La déprogrammation de malades non Covid injustement exposés à des retards de prise en charge et à des pertes de chance ou à des renoncements aux soins […] nous ramène à une situation déjà connue à plusieurs reprises depuis le début de l’épidémie », avait ainsi déploré le 16 décembre dernier la principale fédération de représentants de patients, France Assos Santé. En outre, à cette inquiétude liée aux déprogrammations s’ajoute la colère suscitée par l’indisponibilité du Sotrovimab et du Paxlovid. Dans une tribune publiée dimanche dans le JDD, six présidents d’associations de personnes immunodéprimées (Ellye, Transhépate, France Rein, Vaincre la mucoviscidose, SOS hépatites et Renaloo) s’irritent : « Les immunodéprimés dont l’état va s’aggraver en raison de la non-disponibilité de ces traitements risquent de se voir refuser l’accès des services de réanimation, en faveur de patients dont le pronostic sera meilleur ».

Nous soignerons tout le monde, mais vaccinez-vous !

Dans un tel contexte, même si les questionnements autour de la prise en charge des personnes non vaccinées suscitent majoritairement le rejet des professionnels de santé, ces derniers ne peuvent que multiplier les appels à la vaccination. Ainsi, 500 médecins ont signé un appel dans la Provence dont le message insiste : « Il faut nous faire confiance, il faut vous faire vacciner, sinon nous, de notre côté, on n'y arrivera pas » résume Jean-Luc Jouve. « On ne juge pas du tout les gens qui ne souhaitent pas se faire vacciner. Ce qu'on leur dit, c'est que sans vaccin, on va être débordé. On pourrait éviter des formes graves, on pourrait éviter qu'il y ait des lits de réanimation qui soient bloqués pendant quinze jours, trois semaines, jusqu'à soixante jours. Cela permettrait d'opérer beaucoup plus de gens. Imaginez quelqu'un qui bloque un lit soixante-cinq jours. Un [patient] post-opératoire a besoin de deux jours de réanimation. Donc c'est autant d'annulations qui sont faites pendant ce temps-là » détaille le chirurgien sur Europe 1.

Les non vaccinés majoritairement concernés

Car même si le nombre de personnes vaccinées (en particulier les immunodéprimés ou ceux dont le schéma vaccinal ne comportait pas de rappel) admises en réanimation n’est pas nul, les non vaccinés constituent la majorité des sujets en soins critiques. « Actuellement 10 % de la population française n’est pas vaccinée mais ils constituent 60 % des cas Covid en réanimation. Si nous sommes arrivés à éradiquer des maladies graves comme la variole ou la polio, c’est grâce à la vaccination » insiste Jean-Christophe Richard. Sur France 24, le professeur Gilles Pialloux (hôpital Tenon) détaille : « La grande majorité des cas qui nous arrivent sont des non-vaccinés : 7 sur 10 environ. Nous avons également des personnes vaccinées mais immunodéprimées, donc fragiles, ainsi que des personnes à distance de leur deuxième dose et qui n’ont pas encore fait le rappel ». « Les personnes non vaccinées représentent plus de deux tiers de nos patients, avec des personnes qui sont très âgées ou des patients immunodéprimés » renchérit encore sur France Bleu, Joël Pannetier, directeur du centre hospitalier du Mans.

Delta à la manœuvre, pour l’instant

L’autre constatation des équipes est que le variant Delta semble majoritairement responsable des admissions en réanimation. « Nous sommes clairement que sur des cas Delta en réanimation. Le taux de mortalité pour les patients atteints de Delta et placés en réanimation reste très élevé : 35 % » indique par exemple à Lyon Jean-Christophe Richard. « Nous sommes encore sous un régime de vague Delta, c'est-à-dire qu'on a des réanimations bien pleines et des hospitalisations Covid qui, elles, arrivent encore à tenir le nombre de lits nécessaires » acquiesce le président de la commission médicale de l’AP-HM. Si la prise en charge des patients contaminés par le variant Delta représente donc un nouveau défi, une certaine ambivalence s’exprime vis-à-vis de la vague Omicron. « L’impression, mais nous restons prudents, est que les patients (infectés par Omicron ndrl), pris en charge dans ces services (de médecine ndrl), présentent une forme moins grave de la maladie, ne nécessitant pas d’assistance respiratoire. On pourrait penser qu’Omicron est effectivement moins embêtant que Delta » remarque Jean-Christophe Richard. Mais Jean-Paul Jouve est moins optimiste : « Quand le variant Omicron va arriver, s'il est comme aux États-Unis ou au Royaume-Uni, ce qui devrait être le cas, à ce moment-là, on va être en très grande difficulté sur les lits d'hospitalisation conventionnelle. On va devoir déprogrammer non seulement de la chirurgie mais aussi de la médecine ».

Hôpital malade

Qu’il s’agisse du variant Delta qui menace les services de soins critiques ou Omicron qui pourrait impacter la médecine, le principal problème de l’hôpital demeure le manque de moyens. De fait, même importante, la vague actuelle est moins forte dans la majorité des cas que les précédentes. On a ainsi connu bien plus d’hospitalisations à l’Assistance publique-hôpitaux de Marseille en novembre 2020, tandis qu’à la Croix-Rousse, le nombre de patients atteints de Covid est « moitié moindre que lors des pics des deuxième et troisième vagues ». Mais cette nouvelle vague touche un hôpital exsangue, dont le nombre de lits en soins critiques n’a pas progressé et qui connaît des problèmes d’effectifs majeurs.

De plus, bien sûr, la Covid accroît inévitablement l’absentéisme. A titre d’exemple, en deux jours, le service des ressources humaines de l'hôpital de Perpignan a enregistré 40 demandes d'autorisation spéciale d'absence, pour cas contact ou garde d'enfant malade. Au total, 300 agents sont absents, dont une moitié de personnels soignants, relate l’Indépendant. L’hôpital d’Ajaccio rapporte lui aussi un taux d’absentéisme sans précédent. Cependant, les contaminations ne sont pas seules en cause, l’épuisement est également évoqué par beaucoup de directions hospitalières. « Notre personnel est désabusé, il ne voit plus la fin. Cela fait quelques mois que l'on voit de plus en plus de soignants qui tirent leur révérence, sans même passer par la case mise à disposition. Ils changent complètement de voie malgré une revalorisation salariale annoncée par le gouvernement » explique par exemple Françoise Vesperini directrice de l’hôpital de Falcunaghja à Corse Info. A Carcassonne, où le Centre hospitalier a enregistré 30 arrêts maladies en une semaine, liés en grande partie au Covid, Alain Guinamant, directeur de l'établissement de santé note dans la Dépêche du Midi : « Depuis l'été dernier, on constate un absentéisme installé et chronique chez les soignants qui accumulent fatigue et lassitude depuis maintenant presque deux ans d'épidémie ». Un hôpital malade que les pouvoirs publics peinent encore et toujours à soigner.

Aurélie Haroche

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