Les internes en grève illimitée à partir de demain

Paris, le lundi 9 décembre 2019 – C’est un interne en médecine du travail qui analyse sur Twitter : « Si la grève des gardes par les internes est réellement suivie comme annoncée, j’crois qu’on mesure pas vraiment le cataclysme que ce sera aux urgences dans les jours à venir ». Ce court message est révélateur, non seulement du rôle crucial joué par les internes dans le fonctionnement des services qui paraît ne pas être suffisamment reconnu (et qui serait, selon certains, en outre, une entrave à leur formation) et d’autre part de la détermination des jeunes praticiens.

Fébrilité à l’AP-HM et assignations préventives

Nul n’ignore la place majeure des internes et notamment pas la direction des établissements hospitaliers. Recevant le préavis de grève illimitée à partir de demain d’un grand nombre d’internes, l’Assistance publique – hôpitaux de Marseille (AP-HM) a choisi d’assigner l’ensemble de ses personnels hospitaliers, mais sans toujours respecter l’ordre de priorité établi dans ce cadre (d’abord les seniors, les internes non-grévistes et enfin les grévistes), ce qui a été dénoncé par le Syndicat autonome des internes des hôpitaux de Marseille (SAIHM) et contesté devant les tribunaux administratifs. Il faut dire que la fébrilité de l’AP-HM s’explique par le fait que plus de 50 % des gardes sont assurées par les internes dans les établissements de Marseille et de sa région.

Seul pour un service de 20 patients

Un autre témoignage de l’impossibilité de se passer du concours des internes aura été l’alerte lancée fin octobre par plusieurs patrons de pédiatrie franciliens en découvrant la répartition des postes et constatant que plusieurs n’étaient pas pourvus, ce qui représentait un risque certain de désorganisation des services. Voilà qui révélait clairement combien désormais les internes sont considérés comme des variables d’ajustement. Par ailleurs, dans la presse, les témoignages de services abandonnés à des internes livrés à eux-mêmes se multiplient. « Actuellement, je suis le seul médecin du service de psychiatrie, avec 20 patients à ma charge. Ma cheffe est en congé maternité. Un médecin passe de temps en temps. Quand je m’absente, un interne d’un autre service est appelé en cas d’urgence, sinon les patients ne voient aucun médecin de la journée » décrivait ainsi il y a quelques semaines pour France TV Info, Victor, interne au CHU Carémeau de Nîmes.

Pallier l’interdiction faite aux laboratoires de financer les formations

Ce surinvestissement des internes a nécessairement un impact sur la qualité de leur formation. « Les internes sont indispensables dans certains services comme les urgences. Or ce sont des praticiens en formation et donc à ce titre, ils ne doivent pas être les chevilles ouvrières des services » dénonce sur Europe 1 le patron de l’Intersyndicale national des internes (ISNI), Léonard Corti. Ce dévoiement des années d’internat est également reconnu et regretté par leurs aînés. Ainsi, plusieurs praticiens "seniors" signent dans Le Monde une tribune qui invite à se rappeler des dispositions du code de Santé publique : « Et pourtant, les internes sont des étudiants. Le code de la santé publique dispose : "L’interne est un (…) praticien en formation spécialisée, il consacre la totalité de son temps à sa formation médicale"». Outre le manque de temps pour bénéficier d’une formation solide, les internes s’inquiètent également d’un manque de financement. « Nous, on entre dans le mouvement pour la formation. On a peur que le niveau des médecins de demain soit moins bon qu'aujourd'hui, on veut l'excellence » assurait ainsi Caroline, interne en chirurgie orthopédique, citée par France TV Info. L'ISNI réclame de fait l'investissement de fonds publics, à hauteur de 3 000 à 5 000 euros par an et par interne, ce qui constitue le cœur d’une pétition adressée à Emmanuel Macron. Grâce à ce fonds, les internes espèrent pallier l’interdiction faite aux laboratoires pharmaceutiques de financer la formation des internes, qui si elle est une mesure saluée par nombre de futurs praticiens, génère cependant des obstacles à la participation à des séminaires ou à des congrès.

Dans de sales draps

Les revendications des internes portées par l’ISNI, le Syndicat national des jeunes médecins généralistes (SNJMG) et la Fédération nationale des internes en pharmacie et en biologie médicale (FNSIP-BM) rejoignent également celles défendues par les collectifs d’agents hospitaliers, mobilisés depuis plusieurs mois. Il s’agit d’obtenir la suppression de l’article 3 du projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) qui empêche la compensation par l’Etat des mesures d’urgence sociale (MUES) décidées pour répondre à la crise dite des "Gilets jaunes" et imputées au budget de la Sécurité sociale. Ils attendent également que l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie (ONDAM) soit largement augmenté pour atteindre 4,4 % et plaident pour une reprise de la dette des hôpitaux par l’Etat et non par la Sécurité sociale. Le soutien des internes à ces revendications témoigne de leur confrontation quotidienne à la situation dégradée des hôpitaux publics. « Depuis que je suis arrivé aux urgences, je déchante. Il n'y a pas de draps, pas d'appareil pour mesurer l'hémoglobine… » racontait par exemple pour France TV Info, Karim, interne dans un service d’urgences d’un grand hôpital de Marseille. Il ajoutait encore : «

Quand il n'y a pas assez de brancardiers, je dois les remplacer. C'est normal d'aider, mais pendant ce temps, on n'apprend pas, c'est du gâchis de compétences ».

Dissension autour des heures supplémentaires : acheter ou refuser ?

Outre ce soutien à des demandes plus générales et leurs appels concernant la qualité de leur formation, les internes portent également des revendications salariales spécifiques et concernant leurs conditions de travail. Ainsi, les syndicats militent pour une véritable prise en compte de leur temps de travail. La semaine de travail atteindrait en moyenne entre 55 à 56 heures, selon l’ISNI « avec certains internes qui vont jusqu’à 80 ou 100 heures par semaine ». Cependant, concernant le paiement des heures supplémentaires (au-delà de 48 heures), les syndicats ont adopté une méthode différente. L’ISNI et la FNSIP-BM se battent pour un paiement de ces heures en plus, mais le SNJMG fait valoir : « Nous ne souhaitons pas la rémunération d’heures effectuées au-delà de la limite du temps de travail réglementaire puisque cela consisterait à acheter une dérogation à la limite légale au détriment de la santé des internes et de la qualité des soins » observe le syndicat.

Sept euros nets par heure de garde

Tous en revanche défendent la nécessité d’une revalorisation des indemnités de garde. « Pour une garde de 24 h qui commence à 8 h 30 et se termine le lendemain à 8 h 30, nous sommes payés 240 € bruts, soit environ 190 € nets, ce qui revient à une rémunération horaire de 7 € nets » calcule Antoine Tichadou, président du SAIHM cité par la Dépêche du Midi, une démonstration mathématique qui vaut mieux qu’un long discours pour révéler la légitimité de leur revendication. Parallèlement, les syndicats d’internes veulent une « politique d’aide au logement indexée sur les prix de l’immobilier ».

Non au Tinder des internes !

Enfin, la réforme du troisième cycle des études médicales s’impose comme thème important de cette mobilisation. D’abord, parce que les règles d’accès aux remplacements vont être modifiées. « Les internes pouvaient jusqu'à présent commencer à remplacer des médecins après avoir effectué au moins la moitié de leurs années de formation, alors que désormais, cela ne leur est autorisé que durant leur dernière année d'internat » précise Antoine Tichadou. Une aberration pour l’ISNI qui met en garde contre un risque pour l’accès aux soins « car les remplaçant potentiels seront moins nombreux ». Par ailleurs, les organisations indiquent clairement qu’elles s’opposent à la procédure de « big matching » pour 2020 nouveau système d'affectation pour les choix de stage de la dernière année d'internat, système qualifié de « Tinder des internes » ironise un jeune praticien pour France TV Info.

Et le bien-être, bordel !

Si on le voit, les revendications des internes sont très nombreuses et leur mobilisation forte, difficile de déterminer quel sera l’impact réel dans les services. En effet, outre les politiques d’assignation des établissements, certains internes pourraient être dissuadés de participer, s’inquiétant de menaces de représailles par des chefs de service. Plusieurs jeunes praticiens ont ainsi évoqué sur Twitter les pressions exercées par certains médecins pour dissuader les internes de prendre part à la grève. Mais ils peuvent également compter sur le soutien affiché de nombre de leurs aînés. Ainsi, les syndicats Action Praticiens hôpital (et sa branche Jeunes médecins), Avenir Hospitalier, la Confédération des praticiens des hôpitaux, la Coordination médicale hospitalière, l’Intersyndicat national des praticiens hospitaliers et le Syndicat national des anesthésistes réanimateurs ont signé un communiqué afin de manifester leur solidarité. Plus encore, la tribune initiée dans Le Monde par le docteur Valérie Auslender, médecin généraliste à Sciences Po est un appel pour mieux prendre en compte les souffrances des jeunes internes. « Il faut rompre le cercle vicieux du "on en a tous bavé". C’est à nous, enseignants, responsables, de dépister les plus fragiles, de mieux les encadrer, de les réorienter parfois » écrivent ces praticiens. Une revendication du SNJMG concernant le bien être des internes fait écho à ce vœu. Il attend une « action concrète contre les comportements sexistes, racistes, abusifs ».

Vaste, très vaste, programme.

Aurélie Haroche

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