Levothyrox : ceux qui profitent de la crise et ceux qui n’en profitent pas

Paris, le mercredi 18 octobre 2017 – Toute crise suscite rapidement les appétits de (celles et) ceux qui n’ont guère de difficultés à trouver de quelle manière ils pourraient profiter d’une situation problématique pour d’autres. C’est ainsi que depuis quelques semaines se multiplient sur le web les annonces promettant une livraison de lévothyroxine qui ne soit pas la nouvelle formule du Lévothyrox commercialisée par Merck depuis le début du printemps. Ces propositions peuvent être présentes sur des sites spécialisés dans la vente de médicaments en ligne (des plateformes non françaises le plus souvent dont la nationalité n’est pas toujours explicitement affichée), mais aussi sur des portails généralistes dédiés au commerce, tels Ebay ou encore Le Bon Coin. Les médicaments délivrés sont divers : il peut s’agir d’Euthyrox, mais aussi du Synthroid (traitement distribué au Canada) ou encore d’Eutirox (produit délivré en Espagne). La provenance exacte (stocks de pharmaciens? de grossistes?) demeure par ailleurs floue. Les prix sont très variables et tous très éloignés du tarif officiel pratiqué en pharmacie : on peut ainsi atteindre 75 euros les 28 comprimés sur les sites les plus "raisonnables", tandis que quelques annonces (vite retirées) n’ont pas hésité à dépasser les milliers d’euros sur Ebay ou Le Bon Coin. Enfin, concernant les conditions imposées pour recevoir le traitement, elles sont elles aussi très variables. Inexistantes sur les portails d’annonce généralistes, elles paraissent parfois répondre aux réglementations sur d’autres plateformes (une ordonnance est le plus souvent exigée, un questionnaire médical peut être soumis), mais l’imprécision est majoritairement la règle, notamment sur la question des dosages. Un site préconise par exemple de sectionner les comprimés, ce qui pourrait être contre-productif quand on connait (et on la connaît mieux que jamais !) la grande sensibilité du traitement.

Gare au risque de faux médicaments

Ces pratiques révulsent et inquiètent. Président du Conseil central de l’ordre des pharmaciens, André Delgutte rappelait la semaine dernière dans le Parisien et l’Express le caractère totalement illégal de ce type de vente. « En France, il est interdit de vendre en ligne des médicaments prescrits sur ordonnance. Or c’est le cas pour Levothyrox comme Euthyrox » insiste le responsable qui souligne que la nationalité étrangère du site ne saurait permettre de contourner cette règle. « La règle c’est le pays de destination », souligne-t-il. Le pharmacien ne cache pas par ailleurs son inquiétude : « J’ai un gros clignotant rouge qui s’allume lorsqu’on m’en parle. Ce sont des sociétés basées à l’étranger, des nébuleuses dont on ne sait pas grand-chose, et les risques sont grands. On ne peut pas vérifier si les médicaments sont des vrais ou non, et donc s’ils sont correctement dosés. Beaucoup sont sûrement des faux » s’alarme-t-il. Cette préoccupation est partagée par d’autres observateurs : une association de patients projette ainsi de porter plainte contre ces portails qui profitent de la détresse des patients.

Perquisition à l'ANSM

L’existence de ces offres et le succès qu’elles rencontrent confirme la pérennité de la crise en dépit des différentes actions des pouvoirs publics. De nouveaux rebondissements sont de fait relayés chaque jour, notamment sur le front judiciaire. Ainsi, une perquisition a été conduite hier dans les locaux de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) quelques semaines après une intervention similaire auprès des laboratoires Merck. Cette action est menée dans le cadre de l’enquête ouverte par l’Office central de lutte contre les atteintes de l’environnement après le dépôt de 163 premières plaintes. À ce jour, 365 plaintes ont été recueillies. « Ce qui est intéressant avec ces perquisitions, qui sont prévisibles, c'est de voir si on parvient à saisir des documents authentiques ou si des documents disparaissent ou sont trafiqués », a observé Maître David-Olivier Kaminski, avocat de plusieurs plaignants.

Pendant ce temps-là en Allemagne...

L'agitation médiatique qui perdure autour de l'affaire, à la faveur par exemple de ce type d'épisodes judiciaires, ne concourt pas à une prise de recul pourtant nécessaire sur l'affaire. « C’est une situation étrange, personne n’ose parler d’un phénomène incontrôlable. Si on parle de problème d’adaptation d’excipients, c’est de la poudre de perlimpinpin! Il n’y a pas d’explications. On n’ose pas parler d’effet nocebo, parce que certains disent qu’on prendrait les patients pour des fous. On entend les paroles d’associations, mais les médecins, on ne les entend pas. Tout est là pour le buzz médiatique » remarque Xavier Bertagna, professeur émérite et ancien chef du service d’endocrinologie à l’Hôpital Cochin de Paris cité par Slate. Certains pourtant s'essaient à l'analyse en se concentrant une nouvelle fois sur les erreurs de communication, mais aussi, fait plus rare, sur le réel intérêt du changement de formule. Ainsi dans Sud Ouest le professeur Bernard Begaud (Inserm, Bordeaux) qui note que les prescriptions de Levothyrox sont bien plus fréquentes en France qu'ailleurs constate : « Notre pays travaille toujours à l’ancienne : faute de mieux, l’information est prise en charge par le laboratoire Merck qui envoie un courrier à 100 000 médecins français, insistant curieusement plus sur les changements de présentation de la boite que sur de possibles variations de tolérance, voire d’efficacité. Dans nombre de cas (la majorité ?), ce courrier semblable à tant d’autres, souvent promotionnels, ne semble pas avoir été ouvert, ni en tout cas lu ». Puis après avoir comme d'autres remarqué  que « les autorités sont prises de court par les possibilités de mobilisation que constituent les réseaux sociaux et internet », il conclut avec un brin d'ironie : « Pendant ce temps là, en Allemagne, comme dans nombre d’autres pays, on prescrit toujours l’ancien Lévothyrox, sans a priori s’en trouver plus mal ! »

L'affaire Levothyrox n'a pas fini de faire parler.

Aurélie Haroche

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