Lubrizol : pendant les rumeurs, les analyses se poursuivent

Paris, le jeudi 3 octobre 2019 – Comme souvent face au difficile exercice de la détermination d’un niveau de risque sanitaire, un décalage et une tension se créent entre la volonté de réponses immédiates exprimée par les populations et le temps des investigations. Les recherches concernant les conséquences potentielles de l’incendie de Lubrizol n’échappent pas à la règle.

Première étape

En effet, la publication mardi soir de la liste des substances qui composaient les plus de 5 000 tonnes d’additifs qui sont parties en fumée le 26 septembre dernier n’a constitué qu’une première étape. Désormais, il est nécessaire pour chacune de ces substances de déterminer le risque en cas de combustion et aux niveaux d’exposition en présence. Ce long travail a été confié à l’Institut national d’évaluation des risques industriels (INERIS).

Des taux souvent inférieurs aux limites de quantification

Pour l’heure, c’est l’incertitude qui domine même si certains éléments de réponse, plutôt rassurants sont disponibles. « Aujourd’hui, personne ne sait exactement ce que donnent ces produits mélangés lorsqu’ils brûlent » a ainsi confirmé hier matin, avec sagesse, le ministre de la Santé, Agnès Buzyn. Cependant, les premières analyses qui se sont concentrées sur les « produits les plus communément trouvés après un incendie » semblent écarter un risque majeur. Ainsi, les données concernant les hydrocarbures polycycliques et l’amiante ne mettent pas en évidence de dépassements des seuils d’alerte. Les mesures de l’INERIS rendues publiques hier, réalisées sur neuf sites différents, concernant notamment les mercaptans, le sulfure de méthyle, le benzène, le toluène ou encore le 0 xylène sont quasiment toutes en dessous de la limite de quantification. Des résultats semblables sont retrouvés en ce qui concerne les gaz prélevés sur canisters. L’INERIS détaille pour ces derniers en guise de « premiers éléments d’interprétation » : « Les valeurs les plus fortes sont obtenues à proximité immédiate du site de Lubrizol excepté pour l’acide acétique. Pour cette substance nous n’avons pas identifié de valeurs de références pour des expositions à court terme. Sur les autres points, les valeurs sont inférieures ou égales aux valeurs de références pour des expositions court terme ». L’INERIS insiste encore que « les seuils de la littérature permettent d’écarter un effet dommageable sur la santé », à l’exception éventuellement de gênes temporaires.

Dioxines : proches du bruit de fonds

L’INERIS s’est également concentré sur les dioxines. Les premiers éléments en la matière ont été présentés hier par le directeur général de l’INERIS. Bien que selon lui, la plupart des produits de l’usine « sont peu susceptibles d’émettre des dioxines », la vigilance s’impose. Cependant, les niveaux mesurés sous le panache de fumée sont « relativement faibles » et « proches du bruit de fonds » a-t-il noté. Les résultats d’autres analyses concernant l’alimentation seront présentés prochainement. D’une manière générale, les semaines à venir verront se multiplier les mesures et les présentations de données.

Par ailleurs, des efforts importants continuent à être entrepris pour sécuriser les sites à risque avec une attention particulière concernant l’eau du fleuve. Dès le matin de l’incendie un barrage a été mis en place pour fermer le bassin qui recueille habituellement les eaux d’arrosage et où ont été déversés les milliers de mètres cubes utilisés par les pompiers pour éteindre le feu. « Les polluants sont acheminés vers l’entreprise Ibex au Havre » précise la Direction départementale des territoires et de la mer. Cependant, la préoccupation demeure importante en raison de la possible faillibilité du barrage. « Nous n’avons pas aujourd’hui d’éléments tangibles pour nous prononcer sur l’impact des rejets liés à l’incendie dans les eaux de la Seine » confirme, cité par la presse locale, le GIP Seine-aval chargé d’étudier la qualité des eaux de la Seine.

Psychose, effet nocebo : les mots qui fâchent

Les multiples investigations et les communications quotidiennes des autorités sanitaires ne parviennent pas, on le sait, à apaiser une population, qui continue à être fortement incommodée par les odeurs. L’incendie a d’ailleurs entraîné une centaine de passages aux urgences de personnes se déclarant victimes de ses retombées, selon les informations données aujourd’hui par le porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye. Notant que ces proportions sont "différentes" de celles observées face à d’autres catastrophes industrielles comparables, elle a répété que la qualité de l’air apparaissait tout à fait « respirable » et a invité à ne pas céder à la psychose. Il est probable que de tels conseils seront très négativement perçus à Rouen où nombre de personnes continuent, en dépit de leur faible efficacité, à utiliser des masques filtrants. « Ces masques en papier ne servent pas à grand-chose » remarque le professeur Gilles Dixsaut, président du comité national contre les maladies respiratoires qui n’exclut pas dans Actu Normandie l’effet nocebo pour expliquer certaines manifestations observées chez une partie des habitants.

Commission d’enquête parlementaire

L’effet nocebo pourrait être d’autant plus fort que les fausses nouvelles continuent à circuler : beaucoup de commentaires ont ainsi concerné le message posté par Facebook par un pompier affirmant que l’accès à ses résultats d’analyse biologique lui avaient été refusés. Il s’agit en réalité non pas d’une tentative de dissimulation d’un empoisonnement mais d’une procédure classique s’agissant de la transmission d’informations dans le cadre de la médecine du travail. L’impact de ces fausses nouvelles pourrait être l’un des thèmes de réflexion de la commission d’enquête parlementaire créé hier avec l’aval du gouvernement ; une commission qui devrait plus probablement se pencher sur les possibles manquements de la réglementation (concernant par exemple les programmes d’aménagement urbains de moins en moins soucieux de respecter des distances entre les usines Seveso et les habitations) et plus précisément sur l’usine Lubrizol qui pourrait avoir échappé à certains contrôles alors que l’origine de l’incendie n’est toujours pas connue.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • "L’effet nocebo" / "ne pas céder à la psychose"

    Le 03 octobre 2019

    Évoquer la notion de "psychose" dans une telle affaire qui s'explicite littéralement plutôt par : "Énorme incendie sur un site dit Seveso", fait grand peine à lire sur un site médical comme le JIM.

    Attention aux mots, ils ont une tout autre portée en ces circonstances ; ils invitent à l'humilité bien plus qu'à de pseudo-certitudes dites scientifiques...

    Quant à la piteuse notion "d'effet nocebo" en pareil sujet filmé de toutes parts, regardez bien plutôt les multiples vidéos de l'incendie pour en saisir mieux la portée.

    Un site classé Seveso qui s'évanouit dans l'atmosphère à ce point, ça fait forcément très mal lorsque ça "retombe là où ça retombe".

    Laissons les scientifiques les plus INDÉPENDANTS dire où, quand et comment...

    Dr Frédéric Lascoutounax

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