Qui se prépare à un Nuremberg de la Covid ?

Paris, le vendredi 3 septembre 2021 – On n’apprend jamais rien de l’Histoire. Pourtant, le souvenir des affres de la Terreur, des dérives de l’épuration, de la mascarade mortelle des procès staliniens devrait être suffisamment marquant pour être édifiant. Cependant, à chaque nouvelle crise, beaucoup se délectent à l’idée qu’il y aura une heure pour la vengeance (qui n’aura de justice que le nom, mais qui permet aux vainqueurs d’assouvir en toute impunité leur soif de pouvoir et de violence).

Le devoir d’inventaire n’est pas l’épuration

La crise épidémique semble encore loin d’être achevée et n’en sortiront probablement ni vainqueurs, ni vaincus. Mais déjà les esprits s’échauffent en pensant à l’après. Bien sûr, exercer une forme de devoir d’inventaire semble indispensable et cette entreprise a déjà commencé avec les travaux des commissions parlementaires. Il s’agit d’une réflexion précieuse pour déterminer les failles et les dysfonctionnements. Elle peut conduire légitimement à identifier des responsabilités. Mais c’est une autre forme « d’épuration » que d’autres imaginent non sans cacher leur impatience.

Archivage

Ne nous leurrons pas, ce fantasme du « procès », d’une forme de « Nuremberg du Covid » ne concerne pas uniquement (même si très majoritairement) ceux que l’on peut ranger dans la sphère des complotistes, qui minimisent de façon disproportionnée la gravité de l’épidémie ou voient dans les vaccins une manipulation planétaire. Le terme de « procès » fleurit facilement pour moquer mais plus certainement pour intimider ceux dont on ne partage pas les mêmes idées. Ceux dont on veut suggérer qu’ils auraient une responsabilité directe sur les décès. Ainsi, par exemple, cette semaine, le vulgarisateur scientifique Maitre Pandaï a commenté une interview de la Présidente de la Société française de pédiatrie, le professeur Christelle Gras-Le Guen : « Archivage pour les procès de cette horreur, évidemment signée par l’obscurantiste en chef de la Société française de pédiatrie » a-t-il tweeté. Qu’avait donc dit de si outrageant la présidente de la SFP pour mériter une telle menace de procès (et un « archivage » terme que l’on retrouve fréquemment chez les antivaccins) : elle a uniquement rappelé, comme tant d’autres, que la Covid n’est, même avec le variant Delta, pas une maladie grave pour les enfants et que les conséquences psychiatriques du climat anxiogène à l’école lié à l’épidémie sont bien plus préoccupantes. Et alors que chaque année, quelques dizaines d’enfants continuent à mourir de maladies infectieuses en France, elle n’a pu que rappeler : « Le protocole sanitaire doit évidemment être appliqué. Mais on ne doit pas en faire quelques chose de rigide parce qu’au bout du compte le virus ne tuera que très peu à l’école, et quand bien même il circulerait, ça ne serait pas épouvantable ». Rare (mais pas unique), ce type de message violent de la part de ceux qui se sont forts de lutter contre la désinformation visant les personnes dont ils jugent la pensée inadaptée (parce que nuancée par rapport à la leur) est cependant particulièrement dommageable pour leur crédibilité. Ne pas hésiter à utiliser les méthodes qu’ils devraient réprouver pour leur contradiction totale avec la pédagogie et la discussion est en effet regrettable.

Nuremberg 2.0.

Cependant, vouer aux gémonies son interlocuteur parce que sa pensée se démarque de la vôtre est bien plus souvent l’apanage de ceux dont les théories sur l’épidémie et la vaccination flirtent clairement avec le complotisme. Le site Heidi News a d’ailleurs récemment consacré un article au « procès Nuremberg 2.0., grand fantasme des complotistes ». « Taper Nuremberg 2.0. dans un moteur de recherche est un exercice édifiant. Les mises en garde agressives se multiplient sur internet envers ceux qui sont considérés comme les grands organisateurs de la « pandémie » et leurs complices » » explique Heidi News. Au-delà des menaces qui peuvent être lancées par n’importe qui sur Twitter, un homme est au « cœur de ce phénomène, l’avocat allemand Reiner Fuellmich, qui explique avoir mis en place le « comité d’enquête allemand corona » dont l’objectif ultime est la tenue d’un procès international tel celui de Nuremberg (les comparaisons avec le génocide des juifs pendant la seconde guerre mondiale sont récurrentes dans le discours de Fuellmich).

Désigner les coupables…

Bien sûr, une telle entreprise est impossible. Mais certains font semblant d’y croire. Ainsi, Heidi News rapporte : « Sur le site du média France Soir, ancienne gloire du journalisme français ayant fait faillite puis basculé dans le complotisme, on apprend dans une vidéo de Reiner Fuellmich postée le 28 juillet que « 118 témoins du monde entier ont été entendus » par le Comité d’enquête allemand corona, sans que l’identité, ni les fonctions de ces personnes soient vérifiables ». Le relais de cette vidéo sur France Soir n’est pas totalement surprenant. Sans avoir besoin de recourir à des intermédiaires, France Soir s’est en effet illustré de façon remarquable dans le domaine de l’appel à la vengeance (déguisée en justice). Dans une tribune publiée le 22 août, signée par un « médecin résistant », le site qui se qualifie désormais de « blog » se fait fort de dénoncer « le lavage de cerveau distillé par les médias propagandistes « mainstream », financés par les milliardaires asservis au pouvoir, imposant une propagande inique, lavant le cerveau des Français, au gré d’une désinformation permanente, non sans rappeler le conditionnement d’Alex à la fin du film "Orange mécanique" de Stanley Kubrik, ou décrit dans "le Meilleur des Mondes" d’Aldous Huxley. Ô sombre et clairvoyante prémonition ! ». Dans cet article, plusieurs noms de médecins, de scientifiques et de vulgarisateurs sont épinglés : « l'association Citizen4science, le Collectif FakeMed, les docteurs en médecine Damien Barraud, Stéphane Gaudry, Karine Lacombe, Hervé Maisonneuve, Jérôme Marty, François Morel (alias Doc Primum), Nathan Peiffer-Smadja, les docteurs en science Thomas Durand de la chaîne La Tronche en biais et Alexander Samuel, ainsi que Sonic urticant (pseudonyme d'un enseignant en mathématiques), et Messieurs Thibault Fiolet, Patrick Detlefsen et Xavier Hugonet. L'Ordre des médecins et les ARS sont également dénoncés » énumèrent dans une tribune en réponse publiée par l’Express une partie de ceux ainsi visés.

… pour leur promettre la Veuve !

Le texte de France Soir n’évite aucun cliché : proposant une hagiographique défense du professeur Raoult, évoquant les prétendus conflits d’intérêt de ceux qui ont mis en garde contre l’inefficacité de l’hydroxychloroquine ou encore dénonçant la dangerosité des vaccins. Bien sûr, il rappelle son droit à défendre une position différente de celle présentée dans la majorité des médias, et nous avons très régulièrement nous aussi insisté sur l’importance de protéger ce droit. Mais comment ne pas sourire quand il s’offusque à propos des études sur l’hydroxychloroquine : « Ces derniers souhaitaient tirer au sort les malades afin de les séparer en deux groupes, ceux bénéficiant du traitement, et ceux recevant un placebo, procédure éthiquement insoutenable ». Et surtout comment ne pas s’indigner quand l’article s’achève en faisant référence à un des épisodes les plus violents de l’histoire de France, très éloigné de la conception de la justice : « Un procès devra se tenir. La Veuve s'impatiente. Tout a été dit ».

Faut-il attendre un drame ?

Cette menace claire a révolté toutes les personnes citées dans cette tribune et au-delà. Le professeur Karine Lacombe, qui depuis qu’elle s’exprime sur l’épidémie, a été très régulièrement l’objet de menaces la ciblant et ciblant ses enfants, a clairement évoqué sa crainte d’une escalade de la violence et d’un risque de passage à l’acte. Son inquiétude est d’autant plus forte que le texte de France Soir a été impunément partagé par des personnes très influentes sur les réseaux sociaux, dont le Pr Didier Raoult. Dans une tribune publiée dans l’Express, Karine Lacombe et plusieurs des personnalités visées en appellent clairement à l’Etat face à ces tentatives d’intimidation.

« Depuis un an et demi, nous portons une parole pour défendre la science que l'on tente d'instrumentaliser et de mettre sous silence à des fins politiques dans la crise sanitaire, tout en dénonçant le harcèlement et les menaces que nous subissons quotidiennement. (…) Nous sommes individuellement et collectivement inquiets de ces menaces et du risque réel de passage à l'acte de personnes radicalisées. Ce texte de France Soir marque un tournant dans cette escalade de menaces et de violence avec incitation à commettre des crimes. Le directeur de publication, Xavier Azalbert est directement responsable de ces propos. Nous dénonçons également les personnes qui relaient et applaudissent cette publication sur les réseaux sociaux, dont certains sont des personnalités publiques à forte audience comme Didier Raoult qui a près de 840 000 followers sur Twitter, ou Idriss Aberkane (près de 100 000) qui a suggéré d'investir dans l'achat de guillotines. Or l'on oublie la propension de certains à suivre aveuglément les idées de leurs meneurs. Rappelons que l'appel à la haine, les menaces de mort et la provocation aux crimes sont des délits pénaux. Nous sommes individuellement et collectivement inquiets de ces menaces et du risque réel de passage à l'acte de personnes radicalisées, d'autant que nombre d'entre nous (ou de ceux nous représentons à travers les 2 collectifs visés) ont subi et continuent de subir des menaces de mort et agressions physiques depuis le début de la crise. Professionnels de santé pour la plupart d'entre nous, nous ne pouvons que nous sentir particulièrement menacés pour l'avenir au vu des attaques que subissent nos confrères médecins et pharmaciens notamment lors des manifestations hebdomadaires. Des violences qui ne sont pas que verbales ou matérielles. Viennent s'ajouter, dans ce contexte, les demandes recrudescentes de la part de la complosphère de procès de "Nuremberg 2". La phrase de France Soir : "La Veuve s'impatiente" lui fait écho et l'exploite de manière aussi inquiétante que sordide. Nous ne comprenons pas l'inaction des pouvoirs publics dans ces conditions malgré nos précédentes alertes et initiatives. Faut-il qu'un drame se produise pour que des mesures soient prises ? Des actions immédiates sont nécessaires pour faire cesser ces appels réguliers à la haine et la violence et désormais promesses de mises à mort portant sur nos personnes. Ce communiqué a pour objet de dénoncer la production de France Soir, Xavier Azalbert et tous ceux qui les relaient, nous exposant outre à la désinformation, au danger, à la haine et à la violence, attisant également ces sentiments dans la population. Il appelle solennellement les autorités à prendre leurs responsabilités pour stopper sans plus attendre les fauteurs de troubles dans leur entreprise de destruction » écrivent les signataires.

Rassurez-vous, vous aurez un procès et la guillotine n’existe plus !

S’il n’y a pas encore eu de réponse des autorités (dont la position est de fait difficile), France Soir s’est fendu d’une explication de texte, qui est loin de pouvoir apaiser l’indignation, quand il choisit de se réclamer de Saint Just. « Rappelons que ce n’est d'ailleurs qu’après avoir mentionné qu' ”un procès devra se tenir” que l'allégorie a été utilisée, dans une symbolique historique, elle fait suite à une citation de Saint-Just, grand guillotineur sous la Terreur. Cette mention d'un procès préalable est bien sûr omise par nos contradicteurs, qui en tirent une interprétation erronée virant au procès d'intention : il est évident que la peine capitale n'étant pas de mise en France, en appeler à la justice en 2021 ne peut en rien être une "menace de mort" (…). "Le médecin résistant" qui signe le texte appelait seulement chacun à faire face à ses responsabilités, dès lors que la politique dite de santé publique officielle a causé de nombreux dégâts, dont il espère que les concernés et leurs relais auront à répondre un jour ».

Parallèlement, on pourra regretter qu’alors que ceux qui s’emploient vaillamment à défendre la raison étaient ainsi attaqués, le journal Libération a choisi cette semaine de publier un article controversé sur les « zététiciens » (qui schématiquement promeuvent l’art du doute), dont fait partie le youtubeur scientifique Thomas Le Grand (ciblé par France Soir). Plutôt que de féliciter leur travail et leur courage, l’article se concentrait plutôt sur leur prétendu « dogmatisme » qui pourrait conduire certains à être rattrapés par la droite ultralibérale… Voilà qui confirme qu’il faut parfois autant se méfier de ses ennemis que de ses amis.

Plutôt que de lire dans ces édifiantes accusations une énième manifestation de la complexité des enjeux liés à l’information scientifique et à la liberté d’expression, plutôt que d’y déceler les dangers de l’idéologie et du complotisme, on pourra surtout y voir une nouvelle confirmation de la désolante propension à la violence et à la vengeance (surtout illégitime) de l’âme humaine.

On pourra relire les différents attendus de cette guerre :

Le fil de Maître Pandaï La tribune de France Soir
La tribune de l’Express

Aurélie Haroche

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Vos réactions (13)

  • 2.0

    Le 04 septembre 2021

    Édifiant! Bravo pour cette analyse.

    Dan Maarek (pharmacien)

  • La violence et la justice

    Le 04 septembre 2021

    Ne pas confondre Justice et violence !
    Si madame Lacombe n'a rien fait de répréhensible, elle ne sera pas condamnée.
    En revanche, si les soupçons de conflit d'intérêt ou de corruption venaient à être confirmés, il serait légitime qu'un procès puisse se tenir.
    De même si les interdictions de prescrire tel ou tel médicament s'avèrent ne pas avoir eu d'autre objectif que de favoriser d'autres médicaments éventuellement plus dangereux mais intéressant économiquement ceux qui décidaient ou ceux qui soutenaient ces interdictions, alors, comment la Justice pourrait-elle ne pas s'intéresser à ces cohortes corrompues?

    Dr Michel Merlin

  • Que font les procureurs ? Que fait l'Ordre ?

    Le 04 septembre 2021

    Avant guerre, la presse était très violentes avec quasiment des appels au meurtre.
    Récemment un professeur a été assassiné après colportage de rumeurs sur les réseaux sociaux.

    La loi sur la presse et les media d'information implique la responsabilité de leurs propriétaires, rédacteurs et rédacteurs en chef.
    Qu'attend le procureur de la République pour assigner ce beau monde ? Un coup de téléphone du ministre de l'intérieur et de celui de la justice ?Après lecture de l'article ci dessus les faits me semblent pour le moins avérés, avec matière à poursuites pénales.
    Et puisqu'il s'agit de médecins mis en cause par cette presse, notre Conseil de l'ordre devrait s'empresser de porter plainte lui aussi : non seulement il augmenterait sa crédibilité auprès de nous -les médecins- mais aussi auprès du public.

    Dr F Chassaing

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