Spoutnik V en orbite autour de l’Europe

Amsterdam, le jeudi 8 avril 2021 – Toujours pas validé par l’Agence Européenne du médicament (AEM), le vaccin russe Spoutnik V divise les pays européens et les opinions publiques.

Le vaccin Pfizer est livré au compte-gouttes, le vaccin AstraZeneca est de plus en plus décrié : et si la solution pour sortir l’Union Européenne de l’ornière vaccinale était le vaccin russe Spoutnik V ? Cette idée est défendue par de plus en plus de responsables européens, qui appellent à « mettre de côté » nos différents avec la Russie et à passer commande de ce vaccin élaboré par l’institut russe Gamaleia.  Un vaccin contre la Covid-19 qui a été « adoubé » par le journal britannique The Lancet dans un article publié le 2 février dernier et qui est déjà utilisé dans plusieurs dizaines de pays dans le monde.

La question de faire appel au voisin russe divise parmi les pays européens et notamment ses deux plus grandes puissances, la France et l’Allemagne. La chancelière allemande Angela Merkel appelle ainsi depuis plusieurs semaines l’Union Européenne à accélérer les démarches visant à s’approvisionner en vaccin russe, annonçant même le 19 mars dernier que l’Allemagne pourrait faire cavalier seul. Ambiance totalement différente à Paris, où le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a qualifié Spoutnik V de « moyen de propagande » le 26 mars dernier. Sur ce sujet, la France a reçu un soutien de poids en la personne du commissaire européen en charge des vaccins Thierry Breton, qui a déclaré que l’Union Européenne « n’aura pas besoin de Spoutnik V ».

Les Allemands divisés sur le vaccin russe

La possibilité de faire appel au vaccin russe suscite le débat au sein même des pays de l’Union. En Allemagne, le sujet fait renaitre les vieilles fractures du passé. Ainsi, selon un sondage, 60 % des habitants de l’ex-RDA sont prêts à se faire vacciner avec le vaccin russe, contre seulement 49 % des Allemands de l’Ouest du pays. « Enfant, j’ai moi-même été vacciné contre la polio avec un vaccin russe et je suis prêt à me faire vacciner à tout moment avec le Spoutnik V » a récemment déclaré le président de la région de Saxe. Autre ligne de clivage, 70 % des électeurs des partis « populistes » de droite et de gauche sont favorables au vaccin russe, contre 50 % de ceux des partis « traditionnels » (CDU et SPD). Ce mercredi, la Bavière a annoncé avoir signé un contrat pour obtenir 2,5 millions de doses de Spoutnik V.

L’Allemagne n’est pas le seul pays à s’interroger sur l’utilisation du vaccin russe. En Italie, la région de Campanie a signé un contrat d’approvisionnement avec l’institut Gamaleia tandis que la société Adienne Pharma se dit prêt à produire le vaccin dans ses usines de Lombardie. En Espagne, la région de Madrid a annoncé avoir entamé des négociations avec la Russie, avant d’être recadré par le président du conseil Pedro Sanchez, qui a appelé à la solidarité nationale sur la question du vaccin. Enfin en Grèce, la droite majoritaire et la gauche d’opposition s’écharpent au Parlement sur la question.

Crise politique vaccinale en Slovaquie

Pour le moment, la plupart des pays européens disent s’en remettre à l’avis de l’Agence Européenne du Médicament, qui a entamé une procédure de validation du vaccin russe le 4 mars dernier. Mais face au retard accumulé, certains pays ont décidé de se passer de l’accord de l’Union Européenne. C’est le cas de la Hongrie, dont le Premier Ministre Viktor Orban, connu pour ses positions controversées, a commandé des millions de doses de vaccins russes et chinois. Une stratégie en apparence payante, puisque la Hongrie est de loin le pays de l’Union le plus en avance sur la vaccination, avec 26 % de la population primo-vaccinés.

La Slovaquie et la République Tchèque ont un temps envisagé de suivre le même chemin que le voisin hongrois. Mais après avoir été livrés en vaccin russe, les deux pays ont finalement décidé d’attendre l’aval des autorités européennes. En Slovaquie, l’affaire Spoutnik tourne à la crise politique : pour avoir commandé 2 millions de doses sans l’accord de son gouvernement, le Premier Ministre Igor Matovic a dû démissionner le 29 mars dernier. Ce mardi, l’agence slovaque du médicament a dit manqué d’informations pour homologuer Spoutnik V.

Quentin Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (2)

  • Spoutnik en Europe ?

    Le 08 avril 2021

    «...qui a été adoubé par le journal britannique The Lancet ...». Le lancet est une revue médicale qui n'a pas vocation a "valider" comme le dit un homme politique, ou à "adouber" un vaccin. Elle ne fait que publier un article adressé par les auteurs. Entre un article de quelques pages et un dossier de validation d'AMM il y a plusieurs centaines de pages et de matériel de différence.

    Est-il opportun de revenir aux périodes anciennes sans validation scientifique d'un médicament par un organisme collégial et spécialisé comme l'ANSM, alors même que ce vaccin ne pourra être livré avant Juin et pour quelques millions de doses pour toute l'Europe, hormis raisons politiciennes ?

    Est-il opportun de mobiliser des centres pharmacologiques pour le préparer alors que cela prendra plusieurs mois avant qu'ils ne soient opérationnels et que plusieurs vaccins Européens seront homologués cet été (Curevac allemand, Adaptvac danois, Valneva franco-anglais...) qui nécessiteront des centres de préparation et de flaconnages ? Certain petits pays peu riches, sous influence russe et sans logistique permettant de manipuler des vaccins à - 80 °, peuvent se passer de critères rigoureux, mais les autres pays vont probablement y réfléchir.

    Dr Jean-Jacques Le Moine

  • Rodomontades

    Le 10 avril 2021

    La question n'est pas de savoir si le vaccin Spoutnik V est russe ou non. La question est de savoir s'il est efficace, sûr et susceptible d'être fabriqué dans des conditions satisfaisantes et en quantité. La publication du Lancet donne un avis favorable : est-on en droit d'être plus méfiant envers cette publication qu'envers celles relatives aux autres vaccins ? Si oui, sur quels arguments ? Cela étant, laissons l'EMA donner un avis circonstancié sur le Spoutnik V , comme pour n'importe quel vaccin. On peut regretter la lenteur de cette procédure, qui en est responsable ? l'EMA ou les russes ? Les "petites phrases" de Le Drian et Breton sont absolument désolantes. L'efficacité d'un vaccin a-t-elle une coloration politique ? Comment Breton peut-il oser dire qu'on n'a pas besoin du Spoutnik V (ou d'un autre) alors que l'Europe manque véritablement de vaccins et qu'elle a un taux de vaccination bien inférieur à d'autres pays ? Du reste, on peut s'étonner que Breton n'ait pas fait la même remarque pour le vaccin Johnson et Johnson qui présenterait d'ailleurs quelques alertes (?). De fait, l'émergence d'effet secondaires rares ne peut être décelée qu'après vaccination d'un très grand nombre de personnes. Qui sait ce que va donner Johnson et Johnson ou les vaccins en préparation ? Alors, oui, plus il y aura de vaccins disponibles, russes, chinois ou autres, mieux ce sera. En tout cas, l'Europe, incapable d'assurer son autonomie en matière de médicaments, incapable d'avoir mis au point et de fabriquer sur le plan industriel un vaccin, ferait plutôt bien de garder profil bas et d'éviter toute rodomontade.

    Dr Gilbert Bouteiller

Réagir à cet article