Suicide : des connaissances à approfondir pour améliorer la prévention

Paris, le lundi 5 février 2018 – Chaque gouvernement, ou presque, fait de la prévention du suicide une "priorité". Mais au-delà des déclarations d’intention, il s’agit d’un sujet difficile et délicat.  Notamment parce que peuvent entrer en contradiction le nécessaire respect de l’autonomie, l’inconditionnelle bienfaisance et l’objectif d’assurer la justice qui sont les « trois grands principes de bioéthique » rappelés par Nathalie Fourcade quand elle était sous-directrice de l’Observatoire de la santé et de l’assurance maladie à la Direction de la recherche des études de l’évaluation et des statistiques (DREES) lors de la séance plénière de l’Observatoire du suicide d’octobre 2016.

Améliorer le suivi des patients hospitalisés pour tentative de suicide

Consciente de ces enjeux, le ministre de la Santé souhaite cependant que la France, dont le taux de suicide, même s’il a reculé de 26 % entre 2003 et 2014, reste l’un des plus élevés de l’Union européenne (après les pays de l’Est, la Finlande et la Belgique) renforce sa prévention en la matière. Ainsi, a-t-elle fait part lors du récent congrès l’Encéphale qui se tenait à Paris de sa volonté de généraliser sur tout le territoire le dispositif Vigilans, un système testé dans le Nord qui concerne le suivi étroit des patients ayant été hospitalisés pour une tentative de suicide. Cette préconisation du ministre de la Santé est en lien avec celle du Conseil national de la santé mentale (CNSM) installé en octobre 2016, comme le signale un rapport de l’Observatoire du suicide publié aujourd’hui par la DREES. Les premiers travaux du CNSM insistent sur l’importance de « fixer des objectifs quantifiés de réduction du nombre de suicides et de tentatives de suicide ». Au-delà de ce principe général, ses « stratégies d’actions », sont outre le suivi des patients ayant été hospitalisés, déjà évoqué, l’amélioration des formations au repérage du risque suicidaire, le renforcement de l’information du public, la mise en place d’un numéro de prévention et la diminution de la possible contagion suicidaire (en travaillant notamment avec les médias).

Le numérique ne fait qu’appuyer des inégalités déjà présentes

Ce sujet de la contagion suicidaire a trouvé de nouvelles résonnances avec les réseaux sociaux. En grande partie consacrée à « l’état des lieux des connaissances sur le suicide des jeunes », le rapport de l’Observatoire relève que « Les outils numériques, notamment les réseaux sociaux, peuvent (…) dans certains cas jouer un rôle dans l’amplification du phénomène de "contagion" des risques suicidaires ». D’une manière générale, les « pratiques numériques » sont fortement ambivalentes et qui ne font qu’aggraver des disparités déjà observées. « Elles ont parfois pour effet de réduire la durée du sommeil [des adolescents], de diminuer leur activité physique et de surexposer aux médias, ce qui les prédispose fortement aux symptômes dépressifs et anxieux ainsi qu’aux idées suicidaires. De plus l’usage des technologies numériques semble creuser les inégalités entre les jeunes face au suicide. Il présente en effet un atout pour les adolescents allant bien et évoluant dans un environnement familial et scolaire sécurisant, mais il constitue un espace exposant les plus vulnérables à la souffrance et au risque suicidaire » relève l’Observatoire du suicide.

Cependant, tout en même temps, les outils numériques pourraient trouver une place dans la prévention. L’Observatoire estime ainsi que « les applications de santé connectée pourraient, par ailleurs, ouvrir la voie à de nouvelles stratégies (de prévention) du suicide des jeunes, en permettant d’aller à la rencontre des adolescents ». Le web est également un champ d’étude important en vue d’améliorer les pratiques de prévention. Ainsi, parmi les projets soutenus par l’Observatoire et l’Institut de recherche en santé publique (IReSP) figurent ceux de Romain Huët (Maître de conférence en sciences de la communication, université de Rennes 2) portant sur « l’analyse linguistique et textuelle des webchats de l’association d’écoute SOS Amitié. Cette recherche apporte une meilleure compréhension des mots utilisés par les appelants et de leurs attentes et sera utile pour améliorer la prévention ».

Mieux savoir pour mieux prévenir

Outre cet accent sur le suicide des jeunes, les travaux de l’Observatoire se sont également concentrés ces deux dernières années sur « l’amélioration du système de surveillance des suicides et des tentatives de suicide » , une meilleure connaissance du phénomène étant à la base d’une prévention plus efficace. On estime, on le sait, qu’un nombre important de suicides n’est pas recensé : les 8 885 décès comptabilisés en 2014 en France seraient ainsi sous-estimés de 10 %. Pour l’obtention de données plus précises et plus fiables, une enquête conduite par Santé publique France en collaboration avec des instituts médico-légaux et le CépiDc-Inserm a tenté d’ « identifier les freins à la transmission systématique au CépiDc de l’Inserm des résultat de l’investigation sur les circonstances d’un décès par ces instituts, en cas de mort suspecte. Celle-ci doit normalement se faire par la rédaction d’un deuxième certificat de décès (…). Il s’avère que peu d’instituts appliquent cette procédure, et encore moins de façon systématique. Cette enquête téléphonique a abouti à des propositions d’harmonisation et fournit des premiers éléments pour la mise en place de l’étude de faisabilité ». Dans le même ordre d’idée, un autre groupe de travail piloté également par Santé publique France a pour « objectif (…) d’améliorer la qualité du codage des tentatives de suicide grâce à l’action auprès des producteurs locaux de données ». La refonte du certificat de décès et l’accélération du déploiement du certificat électronique vont également dans le sens de cet objectif de connaissances plus fines.

Intervenir le plus tôt possible

En guise de recommandation pour les travaux à venir, l’Observatoire estime nécessaire de poursuivre les réflexions sur les enjeux éthiques de la prévention du suicide et sur la connaissance du phénomène chez les plus jeunes. Concernant ces derniers, « les réflexions doivent porter sur l’amélioration de la détection de la dépression et du risque suicidaire » insistent les auteurs du rapport. A cet égard, on retiendra que parmi les projets financés par l’Observatoire le docteur Erick Gokalsing (psychiatre) mène à la Réunion une évaluation destinée à mesurer la pertinence d’un « questionnaire court visant à repérer les adolescents à risque suicidaire qui entrent, pour tout motif, aux services d’urgence (…). Le questionnaire semble remplir son rôle, car il permet de repérer les jeunes qui ont besoin d’une évaluation psychiatrique complémentaire et éventuellement d’une prise en charge » relève le rapport. Ce dernier insiste encore sur l’importance des interventions en milieu scolaire et ce précocement, visant d’une part des effets à plus long terme et d’autre part parce qu’il apparaît que « les troubles des conduites et l’inadaptabilité sociale apparaissent plus précocement que par le passé, en particulier les violences contre soi ou contre les autres ».

Des enjeux et des sujets capitaux pour les soignants et les pouvoirs publics.

Aurélie Haroche

Référence
Rapport de l’Observatoire http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/ons3.pdf

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