Théories du complot : menaces sur la santé publique

Paris, le mardi 9 janvier 2018 – Vendredi, évoquant l’entrée en vigueur de l’extension de l’obligation vaccinale, le ministre de la Santé, Agnès Buzyn n’a pas caché les enjeux en présence. Elle ainsi espéré qu’ « enfin, notre pays reviendra à la rationalité qui a toujours été la sienne », mais a rapidement admis : « Contre les théories du complot, j’en suis bien consciente, il n’existe aucun vaccin ».

Le profil de celui qui croit en un complot autour des vaccins

Si rarement un représentant des pouvoirs publics aura si frontalement nommé cet aspect majeur de l’hostilité aux vaccins, les résultats de l’enquête réalisée par l’IFOP pour la Fondation Jean Jaurès (auprès de 1 000 personnes par le biais d’un questionnaire auto-administré) confirment que les thèses complotistes ont une influence importante en ce qui concerne la vaccination. Il apparaît en effet que 55 % des Français sont en accord avec l’affirmation selon laquelle « le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins » (17 % tout à fait d'accord et 38 % plutôt d'accord). Ainsi, même si le libellé de la question ne signifie pas, stricto-sensu, qu’une majorité de Français est convaincue que les vaccins ont un rapport bénéfice-risque défavorable, il existe une défiance importante quant à la pertinence des recommandations des pouvoirs publics en la matière. C’est de toutes les "thèses" sur lesquelles les sondés ont été interrogés (de l’assassinat de Kennedy [!] jusqu’au caractère non sphérique de la Terre en passant par l’existence d’un Nouvel Ordre Mondial) celle qui rencontre la plus large adhésion, et la seule, avec l’implication de la CIA dans la mort de John F. Kennedy, celle qui suscite un accord chez une majorité de sujets. On constate que l’adhésion est la plus marquée parmi les professions intermédiaires (62 %) et chez les détenteurs d’un CAP et BEP (64 %), quand elle est la plus faible chez les cadres et les professions intellectuelles supérieures (48 %) et les titulaires d’un diplôme du second ou troisième cycle des études supérieures (42 %). On retrouve également des différences marquées en fonction des appartenances politiques : ceux qui se déclarent proches de Debout la France (69 %), du Front National (70 %) de la France insoumise et d’Écologie les Verts (63 %) sont les plus prompts à adhérer à ce discours. Cette sur représentation des extrêmes politiques se retrouve face à la plupart des autres thèses.

Sida : près d’un tiers des sondés convaincus par la création du virus en laboratoire

Les vaccins ne sont pas la seule problématique sanitaire qui soit touchée par la tentation du complot. Les enquêteurs ont également évalué auprès des sondés l’idée selon laquelle « le virus du Sida a été créé en laboratoire et testé sur la population africaine avant de se répandre à travers le monde » : 32 % sont en accord avec cette thèse ! Cette dernière séduit notamment les ouvriers (44 %), bien plus largement que les cadres et les professions intellectuelles supérieures (26 %). Ici encore, les titulaires d’un CAP et d’un BEP (45 %) sont bien plus enclins à y prêter foi que ceux disposant des plus hauts niveaux d’étude (17 %). On retrouve en outre la même partition politique, avec des extrêmes de tous bords bien plus sensibles à une telle idée que les autres électeurs.

De nombreux éléments favorables à l’émergence de théories complotistes sont ici en présence : la complexité des mécanismes viraux mal appréhendée par la population et le sentiment d’étrangeté vis-à-vis de la maladie contribuent à nourrir des thèses fantaisistes. En outre, l’idée d’une entité supérieure manipulatrice est toujours potentiellement attrayante : elle permet de construire une représentation simpliste du monde, en se donnant le sentiment d’être plus informé que les autres.

Problème de santé publique

Recevant ces résultats édifiants, le journaliste Thomas Huchon, du site Spicee, spécialisé dans la démystification des théories du complot, observe sur Europe 1 concernant la forte adhésion à l’idée d’une conspiration pour cacher la nocivité des vaccins que « Cela devient un problème de santé publique ». Plus généralement, le spécialiste considère que le salut réside sans doute dans l’éducation, ce que suggèrent il est vrai certains résultats concernant les personnes les plus enclines à faire leurs les idées les plus incongrues. Néanmoins, le poids des convictions politiques (et parfois religieuses) ne doit pas également être minimisé ; même si en la matière on ne sait si le fait d'adhérer aux idées d'un groupe facilite l'accord avec ces  thèses ou si c’est l’adhésion aux dites thèses qui oriente vers un groupe politique en particulier.

Éducation : un vaccin efficace ?

D’une manière globale, les résultats de l’enquête de la Fondation Jaurès signalent que « le complotisme est un phénomène social majeur ». De fait, « Seul un Français sur cinq y semble hermétique », en ne prêtant foi à aucune des thèses complotistes les plus fréquemment relayées dans les médias et sur la toile. On constate par ailleurs que « les jeunes sont nettement plus perméables aux théories du complot, sauf certaines d’entre elles, portant par exemple sur le réchauffement climatique ou l’immigration ».

De telles observations ne manquent pas d’être inquiétantes, sauf à espérer que l’éducation puisse effectivement, comme certains l'estiment, être un vaccin prometteur contre les théories du complot.

Résultats détaillés de l’enquête de l’Institut Jaurés : https://jean-jaures.org/sites/default/files/redac/commun/productions/2018/0108/115158_-_rapport_02.01.2017.pdf

Aurélie Haroche

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Vos réactions (21)

  • La nouvelle insulte : complotiste

    Le 09 janvier 2018

    Quand quelqu'un s'interroge sur les liens entre le pouvoir, les décideurs et l'industrie, accusez le d'être un complotiste. C'est une méthode éprouvée pour gagner du temps.

    Dr Joël Delannoy

  • Transparence vs complotisme

    Le 09 janvier 2018

    La meilleure arme contre le "complotisme" accusant l'industrie et le ministère de la Santé de cacher les effets indésirables des vaccins, c'est, selon nous:
    - l'indépendance de l'expertise (à lire l'excellent dossier paru dans "Alternatives Économiques" de ce mois de janvier sur les conflits d'intérêts),
    - la transparence lors de l'élaboration de la politique vaccinale,
    - la prise en compte des alertes sur les possibles effets indésirables avec financement de la recherche.

    Didier Lambert
    Président association E3M

  • Pas de complot...mais

    Le 09 janvier 2018

    Non, les vaccins ne sont pas nocifs et les autorités sanitaires ne sont pas de mèche avec les labos pour cacher leur nocivité. Mais... mais, les autorités sanitaires sont coupables d’avoir permis que les labos cessent la production des vaccins obligatoires, produits pourtant depuis des lustres. Cela, joint à la répétition des scandales sanitaires impliquant les diverses agences, de la canicule au Mediator en passsant par le Valproate et l’amiante, et j’en passe, nourrit bien évidemment une défiance colossale, même parmi les plus instruits et rationnels. Or, on ne fait rien pour réformer drastiquement ces agences, sauf changer leurs appellations.

    Dr A. Fourmaintraux

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