Torpillage d’un centre pour toxicomanes dans le XVIème arrondissement de Paris

Paris, le lundi 20 juin 2022 – Face à la colère des riverains, le gouvernement a annulé l’ouverture d’un centre d’accueil pour consommateurs de crack.

Ils étaient plusieurs centaines ce vendredi à manifester devant les locaux de l’ancien hôpital Chardon-Lagache dans le très chic XVIème arrondissement de Paris. Ces habitants des beaux quartiers n’ont pas l’habitude de battre le pavé, mais le combat du jour leur tenait à cœur, puisqu’il s’agissait de s’opposer à l’ouverture dans les locaux de l’hôpital d’un centre d’accueil pour toxicomanes et notamment de consommateurs de crack. « Nos enfants sont en danger » pouvait-on lire sur plusieurs pancartes, alors que ce centre médico-social devait s’ouvrir à proximité du lycée Jean-Baptiste Say.

La protestation a rapidement tourné à la célébration, quand les manifestants ont appris que l’Agence Régionale de Santé (ARS) d’Ile-de-France avait finalement décidé d’abandonner le projet. « Le projet Chardon-Lagache ne sera pas validé, au vu des inquiétudes exprimées et en l’absence de concertation suffisante » a ainsi annoncé le ministère de la Santé dans un communiqué. Soulignant « qu’il existe un besoin de santé pour ces populations », le ministère ne désespère pas de relancer le projet, sans doute en un autre lieu et affirme que « la concertation est toujours en cours ».

Un coup politique pour favoriser le candidat LREM ?

Lancée en janvier dernier par l’ARS d’Ile-de-France en partenariat avec les associations Aurore et Gaia, le projet qui vient d’avorter visait à créer un centre d’accueil prolongé pour toxicomanes comptant 35 « lits d’accueil médicalisés ». Contrairement à ce que certains détracteurs du projet ont pu prétendre, il ne s’agissait pas d’une salle de consommation, le centre devant accueillir des consommateurs « stabilisés » ayant « déjà effectué un parcours de soins ». Pour justifier la création de cette structure dans l’ouest parisien très loin des lieux de consommation habituels, l’adjointe à la mairie de Paris Anne Souyris en appelait à la « solidarité territoriale ». Jusqu’à il y a encore un mois, l’ARS continuait d’affirmer que le projet avait « vocation à être retenu ».

Mais la médiatisation grandissante du projet finira par conduire à sa perte. Les riches habitants du XVIème arrondissement se sont fortement mobilisés contre l’ouverture de ce centre, une pétition en ce sens recueillant même plus de 8 000 signatures. Le maire LR de l’arrondissement Francis Szpiner et son concurrent LREM aux élections législatives Benjamin Haddad ont tous les deux tenté de prendre la tête de la fronde. A l’annonce de la décision d’annulation de l’ouverture du centre, le candidat LR a d’ailleurs dénoncé un coup politique, accusant la ministre de la Santé de « mettre sa fonction au service d’un candidat » et d’offrir une victoire symbolique à son opposant à deux jours du 2ème tour. Un coup politique qui aurait porté ses fruits, puisque c’est bien Benjamin Haddad qui a été élu député du XVIème arrondissement ce dimanche.

La lutte contre la toxicomanie dans l’impasse

L’échec de la création de ce centre pour toxicomanes illustre bien les grandes difficultés qu’ont les autorités à créer des structures d’accueils pour ces populations face à l’opposition des riverains. Ces derniers mois, plusieurs projets d’ouverture de salles de shoot ont dû être annulés dans l’est parisien face à l’opposition des habitants des quartiers concernés. La politique parisienne de lutte contre la consommation de crack est par ailleurs minée par des luttes politiques entre la mairie, la préfecture de police et la région.

L’impasse dans laquelle se trouve la politique anti-toxicomanie désespère les spécialistes du sujet. « Nous demandons aux autorités d’ouvrir rapidement l’établissement envisagé et aux hommes et femmes politiques de cesser les amalgames et les récupérations » s’insurge le Pr Amine Benyamina, président de la Fédération française d’addictologie.

Cette déroute montre également les errements du gouvernement sur la question de la toxicomanie, ballotée entre une aile gauche qui veut mettre l’accent sur la prise en charge médicale des toxicomanes et une aile droite qui prône la fermeté. En septembre, le gouvernement avait ainsi donné son feu vert à la création de nouvelles salles de shoot, renommées haltes soins addiction. Depuis, presque tous les projets envisagés ont été soit annulés, soit suspendus, le plus souvent torpillé par le gouvernement lui-même. Les principales victimes de cette inaction sont bien sûr les toxicomanes, abandonnés à leur sort et pour le moment installés dans un camp de fortune Porte de la Villette et surtout les riverains qui méritent tout autant de vivre tranquillement que les habitants de l’ouest parisien.

Nicolas Barbet

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Vos réactions (1)

  • Saugrenu...

    Le 21 juin 2022

    ...d'appeler "lutte contre la consommation de crack" l'ouverture de centres dédiés à cette consommation.

    Dr PR

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