Un fait divers pourrait relancer en Espagne le débat sur l’avortement des mineures

Madrid, le lundi 13 janvier 2020 – L’histoire de la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) en Espagne a connu bien des péripéties. Strictement interdit sous la dictature franquiste (après avoir été très brièvement autorisé en Catalogne en 1936), l’avortement est dépénalisé en 1985 en cas de viol, de malformation du fœtus et de risques importants pour la santé physique ou psychique de la mère (sans aucune date limite). L’interprétation de plus en plus large de cette dernière condition entraîna peu à peu une nette augmentation des IVG, parfois de façon très tardive. Face à l’hypocrisie de cette situation, le parti socialiste a fait adopter en 2010 une loi autorisant l’avortement sans condition jusqu’à quatorze semaines de grossesse. Concernant les mineures de 16 ans, le texte prévoyait le recueil du consentement des parents sauf dans les cas de risque de « violence intrafamiliale, menaces, pressions, mauvais traitements ou que se produise une situation de détresse et d’abandon ».

Assez adulte pour se marier, trop jeune pour avorter ?

Cependant, en 2015, tout en renonçant à un projet visant à restreindre de manière plus drastique l’accès à l’IVG, le gouvernement du Parti Populaire de Mariano Rajoy supprima les exceptions permettant de se passer du consentement des parents. Maria Dolores Pan qui avait défendu le projet avait expliqué vouloir « rendre aux pères et aux mères la capacité de conseiller leur fille et d’être à ses côtés dans ce moment si difficile de la vie ». Cependant, beaucoup avaient d’une part remarqué que dans un pays où l’âge légal à partir duquel une fille peut se marier sans autorisation nécessaire de ses parents est de 16 ans, il apparaissait quelque peu incohérent de soutenir qu’au même âge une adolescente ne pouvait choisir seule de mettre fin à une grossesse. Surtout, les spécialistes avaient assuré que les situations dans lesquelles le consentement des parents n’était pas obtenu demeuraient très rares, témoignant d’un dialogue réel entre les générations sur ces sujets à l’exception de quelques cas particuliers. « Jusqu’en 2015, la loi a bien fonctionné et seules 12 % des mineures de plus de 16 ans qui venaient avorter dans nos cliniques ne disposaient pas de l’accord de leurs parents » explique citée par le Monde Francisca Garcia, présidente de l’Association des cliniques accréditées pour l’interruption de grossesse.

Neandertal

Ces dernières années, les associations féministes ont à plusieurs reprises tenté d’obtenir un infléchissement de la loi. Cependant, le débat autour de l’avortement demeure toujours délicat en Espagne. Ainsi, le printemps 2019 avait été marqué par un défilé de plusieurs milliers de personnes contre l’IVG à Madrid, tandis qu’un responsable du parti populaire, Adolfo Suàrez Illana s’était fait remarquer par des déclarations désavouées par une partie même de son propre camp. « Les hommes de Neandertal pratiquaient aussi l’avortement, mais ils attendaient que l’enfant naisse pour lui couper la tête », avait-il ainsi asséné.

Clandestinité

Cependant, le changement de majorité en faveur de la gauche et un sombre fait divers pourraient contribuer à donner au débat un éclairage différent. Le 24 septembre, l’Espagne avait appris avec effroi la découverte du cadavre d’un nouveau-né, jeté quelques heures plus tôt dans la rivière Besos, par son père âgé de 16 ans. Aujourd’hui, l’affaire connaît une nouvelle dimension avec la révélation que sa mère, également âgée de 16 ans, avait tenté de mettre fin à sa grossesse. Les services sociaux avaient cependant refusé de répondre à sa demande, car elle ne disposait pas de l’accord de ses parents. La jeune fille avait donc choisi de cacher sa grossesse, et d’accoucher seule dans un hôtel avec l’aide de son jeune compagnon, qui sans la prévenir avait décidé immédiatement après la naissance de noyer l’enfant. « Au-delà de cette histoire terrible, il existe une souffrance chez de nombreuses jeunes filles qui sont contraintes d’avoir recours à la clandestinité pour mettre fin à leur grossesse, avec des cachets abortifs achetés sur Internet, des avortements dangereux » remarque Francisca Garcia. Elle espère que cette histoire tragique conduira la coalition de la gauche radicale à mettre en œuvre sa promesse de rétablir le droit des mineures à avorter sans l’accord de leur famille.

Personne majeure de confiance

Seuls deux autres pays d’Europe interdisent l’avortement aux mineures sans le consentement de leurs parents, le Danemark et l’Italie, mais une commission peut dans certains cas précis se substituer à l’autorité parentale. En France, à la différence des adultes, les mineures qui souhaitent mettre fin à une grossesse doivent obligatoirement être orientées vers un conseiller conjugal et familial. Ce dernier devra l’encourager à alerter ses parents, alors que la loi du 4 juillet 2001 rappelle que le principe est de recueillir le consentement de la famille. Cependant, en cas de maintien du refus de la jeune fille de prévenir ses parents, l’IVG pourra néanmoins être réalisé, si la jeune fille est accompagnée d’une personne majeure de confiance.

Aurélie Haroche

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