Un médecin rwandais jugé pour génocide à Paris

Paris, le mardi 14 novembre 2023 – Le procès hors norme du Dr Sosthène Munyamana, accusé d’avoir participé au génocide au Rwanda de 1994, s’est ouvert ce lundi à Paris. L’ancien gynécologue et urgentiste clame son innocence.

Depuis six mois, le Dr Sosthène Munyamana est à la retraite. Une retraite tout sauf paisible pour cet ancien gynécologue et urgentiste, qui a notamment exercé à Bordeaux et aux urgences de l’hôpital de Villeneuve-sur-Lot dans le Lot-et-Garonne, puisqu’il passe désormais le plus clair de son temps à organiser sa défense. Depuis ce lundi, le médecin rwandais, actuellement sous contrôle judiciaire, est en effet jugé par la cour d’assises de Paris pour les pires crimes qui soient : ceux de génocide et de crime contre l’humanité, en raison de sa participation supposée au massacre des Tutsis par les Hutus commis en 1994 dans son pays natal.  

Au cours de ce procès hors normes, qui doit durer jusqu’au 19 décembre et qui sera intégralement filmé, l’accusation tentera de prouver que derrière ce médecin sans histoires apprécié de ses pairs et de ses patients, se cache en réalité celui qu’on surnomme « le boucher de Tumba ». Il est en effet accusé d’avoir activement participé aux massacres qui ont eu lieu dans la ville de Tumba dans le nord du Rwanda en 1994.

Une première plainte en 1995

Si l’image que l’on a du génocide rwandais est généralement celle de hordes de tueurs désorganisés, ce massacre systématique était en réalité planifié par des notables locaux. Médecin gynécologue à l’hôpital de Butare, proche du Premier ministre du gouvernement génocidaire de l’époque, le Dr Munyamana était l’un de ces notables. Il aurait ainsi participé à des rondes et des barrages routiers au cours desquels des Tutsis ont été arrêtés et tués. Il aurait surtout organisé l’emprisonnement et le massacre de centaines de Tutsis dans un local administratif dont il avait la clé à Tumba.

Il aura donc fallu plus de 29 ans pour que le Dr Munyamana soit enfin confronté à la justice. Il avait pourtant fait l’objet d’accusations par des membres de la communauté rwandaise locale dès son installation à Bordeaux en septembre 1994. Le médecin s’était réfugié en France, où il avait passé une partie de ses études de médecine, après la chute du gouvernement génocidaire, mais avait rapidement été rattrapé par son passé. Une première plainte est déposée contre lui par le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR) le 18 octobre 1995, mais il faudra attendre 2011 pour que le médecin rwandais soit mis en examen. Un délai extrêmement long dû à la complexité du dossier et au manque de collaboration des autorités rwandaises, notamment lors de la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Rwanda entre 2006 et 2009. Entre temps, le Dr Munyamana se voit refuser le statut de réfugié, tandis que la France s’oppose à son extradition vers le Rwanda en 2010.

Accusé de génocide mais défendu par ses confrères et ses patients

Après une instruction de 26 ans, l’ordonnance de mise en accusation contre le Dr Munyamana a enfin été rendue le 15 décembre 2021. Long de plus de cent pages, le document précise qu’il « ne peut pas procéder de façon exhaustive à un exposé de toutes les dépositions recueillies dans le cadre de cette procédure, celles-ci se chiffrant à plusieurs centaines », signe du caractère hors norme du dossier que s’apprête à juger la cour d’assises de Paris. Ce sont plus d’une soixantaine de témoins qui devraient se succéder à la barre durant ces cinq semaines de procès.

Le Dr Munyamana, qui risque la réclusion criminelle à perpétuité, continue de clamer son innocence et affirme qu’il a en réalité protégé des Tutsis durant le génocide. Sa défense s’appuiera notamment sur l’ancienneté des accusations, qui fait nécessairement perdre de la crédibilité aux témoignages, ainsi que sur le fait que l’accusation s’est un temps appuyé sur des documents des Nations Unies qui se sont avérés être des faux. L’ancien urgentiste, qui a laissé le souvenir d’un médecin efficace et consciencieux à Bordeaux et à Villeneuve-sur-Lot, pourra également compter sur l’appui de son comité de soutien, composé d’anciens confrères, de patients mais également d’immigrés rwandais. « Le procès va se jouer sur la crédibilité des témoignages » reconnait Maître Simon Foreman, avocat du CPCR.

Six autres personnes ont déjà été jugées et condamnées par la France pour leur participation au génocide rwandais, au nom de la compétence universelle qui permet à la justice française de juger tout fait de génocide ou de crime contre l’humanité commis partout dans le monde. Un autre médecin rwandais, le Dr Eugène Rwamucyo, doit être jugé l’an prochain pour sa participation supposée au génocide.

Entre avril et juillet 1994, ce sont entre 800 000 et un 1 000 000 de Tutsis qui ont été massacrés par leur compatriotes Hutus dans l’un des pires crimes de masse de l’histoire contemporaine.

PS : Dans une précédente version de l'article, les termes "Hutus" et "Tutsis" ont été confondus dans certains passages du texte. Nous nous excusons pour cette confusions malheureuse.

Quentin Haroche

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