Vers une légalisation du suicide assisté en Allemagne ?

Berlin, le lundi 10 mai 2021 – Suite à une décision de justice controversée, les autorités allemandes sont contraintes de revoir la législation sur le suicide assisté.

En ce début d’année 2021, de plus en plus de pays s’interrogent sur la nécessité de légaliser l’euthanasie et le suicide assisté. Alors que la Nouvelle-Zélande et l’Espagne ont récemment légalisé ces pratiques et qu’une proposition de loi en ce sens a été débattue (mais non votée) en France, l’Allemagne se penche sur la question. La législation sur la fin de vie n’est pourtant pas une priorité pour la droite conservatrice au pouvoir, bien occupé à gérer l’épidémie de Covid-19 et à préparer des élections législatives qui s’annoncent difficile. Mais la justice lui a forcé la main.

En effet, le 26 février 2020, le tribunal constitutionnel fédéral (équivalent de notre Conseil Constitutionnel), saisi par des médecins et des patients, a jugé que l’article 217 du code pénal allemand, punissant de trois ans d’emprisonnement l’aide au suicide, était contraire à la Constitution allemande. Les juges ont estimé que « chacun a le droit de choisir sa mort » et que « ce droit inclut la liberté de s’ôter la vie et de demander de l’aide pour le faire ». Déjà en 2017, le tribunal administratif fédéral (équivalent de notre Conseil d’État) avait jugé que l’État ne pouvait empêcher l’accès à des produits permettant de se suicider « de manière digne et sans douleur ». Une décision qui n’a jamais été appliqué en pratique, le ministère de la santé rejetant toutes les demandes d’accès à des produits mortifères.

Les médecins très réticents vis-à-vis d’une légalisation du suicide assisté

Depuis le 21 avril dernier, le Bundestag, la chambre basse du Parlement allemand, débat de deux propositions de loi rédigés par des députés de gauche à la suite de cette décision de la justice constitutionnelle. Ces propositions prévoient que toute personne souhaitant se suicider et qui remplirait certains critères médicaux aurait le droit de se voir prescrire du pentobarbital de sodium pour se donner la mort. Le débat pourrait s’inviter aux élections fédérales de septembre prochain. Le parti Vert (Grune), qui monte dans les sondages, milite pour une légalisation du suicide assisté. Selon les différents sondages, entre 67 et 81 % des Allemands sont favorables à une telle réforme.

Le 4 mai dernier, le Congrès annuel des médecins allemands, réunissant (en ligne) 250 délégués élus par leurs pairs, s’est prononcé sur cette question et les conséquences à donner à la décision du tribunal constitutionnel. Après un débat houleux, les délégués ont supprimé l’article du code de déontologie interdisant à tout médecin d’aider un patient à se suicider.

Le spectre de l’Aktion T4

Cependant, les médecins ont réitéré leur opposition de principe au suicide assisté, expliquant qu’il était préférable de mieux informer les patients en fin de vie sur les alternatives au suicide et de mener une politique de prévention du suicide. « Aider les patients à mettre fin à leurs jours ne fait pas partie des missions des médecins » a rappelé le Dr Klaus Reinhardt, président de l’Ordre fédéral. Le Congrès des médecins a également envoyé un message aux députés, rappelant que toute loi légalisation le suicide assisté devrait contenir une clause de conscience permettant aux médecins de refuser d’y participer.

En Allemagne plus que dans n’importe quel autre pays, le débat sur l’euthanasie est particulièrement sensible. Tout le monde se souvient comment, entre 1939 et 1941, le régime nazi avait mené l’Aktion T4 et « euthanasié » environ 100 000 malades mentaux dans des chambres à gaz, avant que les protestations de la population allemande et des Églises ne mettent fin au massacre. Un crime contre lequel des médecins allemands ont largement participé.

Quentin Haroche

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Vos réactions (3)

  • Hypocrisie

    Le 10 mai 2021

    Il est pour le moins incohérent d'interdire l'assistance au suicide, si le suicide n'est pas interdit !
    Il faut décider : a-t-on le droit, oui ou non, de mettre fin à ses jours ?
    Si oui, la moindre des choses est d'encadrer ce droit, comme tous les autres, en permettant aux médecins d'intervenir dans son exercice - et notamment de juger s'il relève d'une pleine conscience ou bien de circonstances pathologiques curables.
    Si non, tout suicide doit être judiciarisé, avec des conséquences pénales pour les suicidants !

    Décidément, encadrer médicalement le suicide, ne serait-ce que pour contribuer à la prévention des tentatives évitables, ne devrait être considéré que comme un progrès.

    Dr Pierre Rimbaud

  • Suicide assisté : pourquoi pas ?

    Le 16 mai 2021

    L'argument des honteuses mises à mort sous le régime hitlérien est incompréhensible, car il ne s'agit pas d'exterminer qui que ce soit. Dans une société où le grand âge (disons plus de 85 ans) devient de plus en plus fréquent, "la notion de mettre fin à sa vie" prend un sens pragmatique évident, y compris en dehors d'une affection létale à court terme. Cette situation est inédite dans nos sociétés actuelles.
    La notion de "sédation profonde" est en soi une hypocrisie extraordinaire pour aider les grands malades épuisés par la douleur et la déchéance à mourir. On peut parfaitement comprendre qu'il est des situations où la vie n'a plus de sens pour un être humain, et s'il a toute sa tête et le désir de "partir", la seule solution est le suicide : mais il est inaccessible à un certain nombre d'entre eux qui ne sont pas en mesure de se jeter par une fenêtre du 4ième étage...il serait normal de les aider, c'est...humain!

    Dr Astrid Wilk

  • Assister un suicide ?

    Le 16 mai 2021

    En tant que soignant, je crois qu'acquiescer à l'assistance du désir de mort sous prétexte qu'après 85 ans on a assez vécu, outrepasse ma conception probablement outrancièrement conservatrice, dans laquelle il m'est impossible de déterminer la limite du désir d'autrui, et donc de dire oui à décider de faire s'achever une vie, fut-elle de quelqu'un qui aurait assez vécu.

    En tant que soignant, je suis ok pour accompagner la fin de vie, aider à ne plus souffrir, par contre la limite de décréter que je participerai à achever une existence m'est indépassable. Et je dis cela, ayant posé en stage infirmier en 2e année un cocktail lytique, comme on l'appelait, à la mère de la surveillante chef du service, bardée de métastases. Mais on savait alors que même si ça aurait pour conséquence de la faire plonger, le but premier était de soulager la douleur. Et donc cela ne m'a pas empêché de dormir.
    Il me semble qu'on veut convaincre que pouvoir choisir sa mort est un grand aboutissement de l'accomplissement individuel, mais pour moi ça arrange bien de ne pas investir dans du vrai soin et accompagnement. C'est sûr que ça coûte, la présence humaine non comptabilisée en nombre de toilettes, actes médicaux et paramédicaux, à l'ère de la T2A.

    Et je ne peux éviter de penser à l'ambivalence certaine du désir de mort: il me semble qu'on a bien plus envie de mourir quand on n'est pas soigné, que quand on l'est vraiment, et je me rappelle avoir entendu parler qu'au Kentucky, les gens allaient chercher leur kit euthanasique, mais seulement 50 pour cent l'utilisaient, ce qui en dit long.
    Est-ce du même ressort que la maltraitance instituée d'enfermer des personnes âgées en Ehpad au nom de la sécurité hygiénique, en leur empêchant de voir leurs proches parfois au seuil de la mort ?... Au point que l'état doive légiférer pour faire cesser ces abus (cf "l'adieu interdit" de Marie de Hennezel).

    Bref, est-on encore en relation avec un sujet, ou un objet quantitatif dont on décide de l'apparition et la disparition de notre champ de conscience ?
    Pour ma part, l'éthique qui est la mienne fait que je ne peux consentir à cela, je suis là pour soigner.

    L. Saint-Martin (infirmier)

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