Vous reprendrez bien un peu de controverses autour de la vaccination anti HPV ?

Paris, le samedi 4 mai 2019 – Autour des vaccins, les théories du complot et autres mensonges avérés qui associent ces produits (même les plus anciens et donc les mieux connus) à toutes sortes de complications fantaisistes peuvent être facilement contredites par des arguments scientifiques ; même s’il est bien plus complexe de faire entendre raison à ceux qui sont convaincus par ces discours. Mais parallèlement à ces allégations fumeuses et dangereuses, on trouve face aux partisans les plus sans nuance de la vaccination un discours qui invite à la modération, voire (ce qui est parfois plus dérangeant) à la circonspection.

Contre les vaccinolâtres

Ces observateurs sont mus par plusieurs orientations. D’abord, ils invitent à se méfier d’une certaine forme d’intégrisme positiviste, d’idéalisation sans recul de la vaccination qui refuserait d’admettre la possibilité de failles. Il s’agit de pousser à une réflexion scientifique et non dogmatique, s’émancipant des présupposés faciles du bon sens qui voudraient qu’un dépistage soit forcément bénéfique et une vaccination toujours utile. « Nombre de décisions médicales découlent probablement de la subjectivité de récits d’expériences. Ces récits ont leur importance, la transmission de ces expériences est nécessaire. Cependant, elles ont d’autant plus de valeur lorsqu’on s’attelle à les confronter à l’objectivité froide des faits, des chiffres, des équations statistiques. Cela devient alors un exercice compliqué, pertinent, primordial. Mais terriblement difficile car il implique la remise en question, la reconnaissance de ses erreurs, la rectification du tir » écrit par exemple le médecin blogueur Sylvain Fèvre.

Les conséquences de l’obligation

Ces professionnels de santé qui ne participent pas aux discours automatiquement favorables aux vaccins nourrissent également des différences quant à la pertinence de l’obligation pour inciter à la vaccination. Ici, il ne s’agit donc pas de remettre en cause le bien-fondé, l’efficacité ou l’utilité de la vaccination, mais plutôt de s’interroger sur des choix de politique de santé publique. Il apparaît cependant que d’une manière paradoxale, contrairement à ce que certains redoutaient, il n’est pas acquis que l’obligation soit nécessairement contraire à la restauration de la confiance comme le révèlent des tendances récentes autour de l’entrée en vigueur de l’obligation vaccination. Enfin, ces praticiens "modérés" exercent une vigilance aiguisée vis-à-vis des conflits d’intérêts.

Des arguments multiples

Si concernant certaines vaccinations, de telles attitudes apparaissent inopérantes, face à la vaccination contre le HPV elles s’observent au contraire de manière fréquente et sont assez largement partagées. Les raisons expliquant pourquoi face à cette vaccination les réticences et les appels à la prudence ont été multiples, portés par des personnalités médicales raisonnables et pour la plupart non hostiles à la vaccination en général, sont nombreuses. Ces défenseurs d’une autre vision mettent ainsi notamment en avant la rareté du cancer du col de l’utérus. « Ce n’est (…) pas le cancer le plus fréquent, il arrive au 21ème rang des cancers et représente 2,9 % de l’ensemble des nouveaux cas de cancers chez les femmes », rappellent quinze médecins qui sur internet et leurs blogs respectifs cette semaine ont lancé un contre appel incitant à relativiser le caractère urgent de l’incitation à la vaccination contre le HPV. Beaucoup par ailleurs rappellent à juste titre que « le HPV n’est pas le seul facteur favorisant le cancer du col ». Cet argument (comme celui qui rappelle que le vaccin ne couvre pas tous les types de HPV) ne discrédite cependant pas l’intérêt de la vaccination (on vaccine bien contre "la méningite" alors que les vaccins ne sont pas universellement efficaces…) mais rappelle l’importance de maintenir une pratique de dépistage même chez les femmes vaccinées. Or, sur ce point, certaines données sont plutôt rassurantes : une étude publiée dans le BMJ Open en 2018 signalait ainsi qu’il n’y a pas moins de dépistage du cancer du col en cas de vaccination anti HPV de rattrapage et qu’au contraire les vaccinées pourraient même être plus observantes que les non vaccinées.

Enfin, (parmi d’autres multiples arguments), l’existence de nombreux conflits d’intérêts, réels, est considérée par certains observateurs comme une raison suffisante pour inspirer la défiance. Or, à cet égard, la mise en évidence récente d’irrégularités dans la revue Cochrane ayant conclu à l’absence d’effets secondaires majeurs de la vaccination contre le HPV a pu conforter beaucoup de pourfendeurs des liens d’intérêts.

Appel des 50…

Ainsi, alors qu’en 2014 déjà, 420 médecins signaient dans le JDD une pétition incitant à la réserve vis-à-vis du Gardasil, quinze praticiens aujourd’hui lancent une nouvelle offensive contre cette vaccination. Il s’agit d’une réponse à un appel récemment lancé par des Académies, des collèges professionnels, des sociétés savantes, des associations, des consortiums scientifiques et des personnalités médicales, au total cinquante entités phares du monde de la santé s’étant prononcées en faveur d’une vaccination universelle contre le HPV. Les initiateurs de cette tribune souhaitaient notamment créer un sursaut au niveau des pouvoirs publics, alors que la France présente un fort "retard" en matière de vaccination contre le HPV.

… réponse des 15 !

Face à eux quinze praticiens* qui se proclament « indépendants de l’industrie pharmaceutique » dénoncent « l’"appel" des 50" au nom de l’intégrité et de la raison ». Les signataires réclament en outre un « moratoire » « face aux incertitudes sur l’efficacité et la sécurité des vaccins anti-papillomavirus ». Une telle entrée en matière s’écarte quelque peu d’une volonté de modération et de nuance. Et de fait, on trouve dans leur argumentation différents éléments qui ne sont pas parfaitement inspirés par ces vertus (de la même manière que les arguments catégoriques des défenseurs de la vaccination ne paraissaient guère habités par la notion de doutes ou d’incertitudes scientifiques). Néanmoins, certains points mis en avant peuvent retenir l’attention. Les 15 praticiens à l’origine de cet appel semblent ainsi notamment animés par un refus de créer un sentiment de culpabilité au sein des familles. Ainsi, peut-on lire. « Si vous décidez de ne pas faire vacciner votre/vos filles contre le HPV, vous ne commettez aucun crime (…). Il sera beaucoup plus utile de les inciter à utiliser des préservatifs lors de leurs premiers rapports sexuels (pour éviter une MST), de les inviter à demander ensuite une contraception (…), et de leur conseiller de se faire faire un frottis à partir de 25 ans ».

Où doit s’appliquer le principe de précaution ?

On retrouve par ailleurs dans leur argumentation des éléments souvent répétés concernant par exemple le fait que « le développement d’un cancer du col de l’utérus peut être prévenu par un frottis systématique de dépistage tous les deux ou trois ans entre 25 et 65 ans ». Outre le fait que ce dépistage ne permet pas de dépister tous les cancers (mais pas plus que le vaccin ne les prévient tous… ce qui pourrait être un argument en faveur de leur combinaison), on rappellera qu’aujourd’hui le dépistage est loin d’être un réflexe unanime chez les femmes. Dès lors faut-il continuer à préconiser le dépistage en espérant que le message portera ses fruits ou se "résigner" à proposer des alternatives (comme la vaccination), de la même manière que l’on trouve face à ceux qui ne parviennent pas à être parfaitement observants vis-à-vis du préservatif en dépit des risques qu’ils prennent d’autres manières de les protéger de l’infection par le VIH comme la PrEP ? Les auteurs assurent encore que « les effets secondaires du vaccin à long terme sont inconnus ». Si de fait, le recul est encore insuffisant et si on ne peut prévoir l’ensemble des conséquences épidémiologiques et biologiques (mutation du virus), on peut se demander où doit s’appliquer le principe de précaution : en décidant de protéger les femmes contre un risque de cancer du col avec un vaccin dont les premières données en terme de sécurité sont plutôt rassurantes ou en choisissant, ce qui s’entend également, de conserver une certaine prudence puisque d’autres moyens de prévention existent face à cette pathologie qui reste rare ? Enfin, les signataires assurent que l’efficacité du vaccin n’est pas avérée : à cet égard on peut déplorer l’absence dans leurs différents documents de référence à l’Australie (sauf lecture trop rapide de notre part). Or, les premières données épidémiologiques dans ce pays semblent bien confirmer l’efficacité d’une stratégie alliant vaccination et dépistage pour faire reculer le cancer du col.

Arguments d’autorité vus sous tous les angles

Mais l’argument le plus largement développé concerne les conflits d’intérêt avérés de nombreux signataires de l’appel des cinquante. Les quinze praticiens ont ainsi analysé méticuleusement les liens associant plusieurs auteurs de l’appel aux laboratoires commercialisant les deux vaccins disponibles. Ils signalent également comment certains chiffres mis en avant dans l’appel émanent en réalité d’argumentaires des laboratoires. « Les estimations citées dans "l’appel des 50" sont tirés d’une étude conçue et financée par MSD » écrivent-ils ainsi, notant que les études officielles sur le sujet ont longtemps manqué. Certains parmi les auteurs du contre appel ironisent sur « l’avis d’autorité » que constitue l’appel des 50. « Chacun sait que l’avis d’autorité est le plus petit niveau de preuve de l’intérêt d’un produit de santé » remarque Hippocrate et Pindare (dont certains posts dénotent une réticence plus large au sujet de la vaccination). S’il est certain que l’argument d’autorité ne peut s’imposer face au raisonnement scientifique, peut-on émettre l’idée que la mise en évidence de conflits d’intérêts, ce que l’on pourrait décrire comme un "contre argument d’autorité", ne peut suffire pour démonter une argumentation, quand de multiples données paraissent confirmer l’utilité de la vaccination ?  Et de la même manière si présenter des liens d’intérêt est un élément qui doit inviter à la distance, ne pas en avoir n’est pas plus un gage d’excellence scientifique dans ses analyses.

Guerre idéologique et pas seulement scientifique

Ainsi, on le voit la controverse demeure vive et n’est pas uniquement médicale, scientifique et statistique mais également politique, les 15 signataires paraissant vouloir afficher clairement et idéologiquement leurs différences avec ceux qu’ils considèrent comme inévitablement et d’emblée interdits de se prononcer en raison de leurs activités avec des laboratoires. Et si l’on peut discuter avec les auteurs du contre appel sur la réelle urgence de la vaccination ou encore sur son caractère « indispensable » (soit obligatoire) on peut se montrer plus inquiet quand on lit qu’à leurs yeux la vaccination contre le HPV n’est carrément peut-être pas « souhaitable ».

Affaire à suivre.

 

Pour nourrir votre réflexion, vous pouvez relire les blogs de :
Sylvain Fèvre : http://sylvainfevre.blogspot.com/2019/04/projet-de-vaccination-universelle.html
Le résumé des controverses autour de la revue Cochrane consacrée au vaccin HPV par le docteur Maisonneuve : https://www.h2mw.eu/redactionmedicale/2018/09/temp%C3%AAte-chez-cochrane-une-revue-syst%C3%A9matique-incompl%C3%A8te-sur-le-vaccin-hpv.html
L’argumentaire des quinze médecins contre la vaccination universelle : https://spark.adobe.com/page/4cbZuGBONhmDC/
Le commentaire de Jean-Daniel Flaysakier sur les études concernant la sécurité du vaccin : http://www.docteurjd.com/2018/05/21/vaccin-anti-hpv-baisse-des-lesions-precancereuses-pas-deffets-secondaires-graves-en-exces/

 

*Jean-Baptiste Blanc, Rémy Boussageon, Philippe De Chazournes, Sylvie Erpeldinger, Sylvain Fèvre, Marie Flori, Marc Gourmelon, Jean-Claude Grange, Christian Lehmann, Claudina Michal-Teitelbaum, Joël Pélerin, Armel Sevestre, Bertrand Stalnikiewicz, Amine Umlil, Martin Winckler

Aurélie Haroche

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Vos réactions (5)

  • Plus de cas et de mortes en Australie

    Le 04 mai 2019

    Je n'ai pas bien compris l'allusion de l'auteur aux résultats supposés bons en Australie. Selon les données du Cancer Council de ce pays, en 2007, il y a eu 649 nouveaux cas de cancer du col dans le pays, et 152 mortes, ce qui correspondait à une baisse régulière depuis des années, attribuée au dépistage par frottis (ici : https://urlz.fr/9DNY). En 2015, il y a eu 857 nouveaux cas, et en 2016 il y a eu 259 mortes, soit une augmentation de 70% par rapport à 2007 (ici : https://urlz.fr/9DO2).

    Quels sont donc "les premières données épidémiologiques dans ce pays (qui) semblent bien confirmer l’efficacité d’une stratégie alliant vaccination et dépistage pour faire reculer le cancer du col" ?


    Dr Jean Doubovetzky

  • Une invitation à bien relire le travail des "15"

    Le 04 mai 2019

    Plusieurs de vos affirmations, que vous imputez, publiquement, aux "15" signataires sont inexactes.
    Pour ne citer qu'un seul exemple, vous soutenez que "les 15 signataires paraissant vouloir afficher clairement et idéologiquement leurs différences avec ceux qu’ils considèrent comme inévitablement et d’emblée interdits de se prononcer en raison de leurs activités avec des laboratoires". Alors qu'en réalité, ces "15" ne sont pas contre le fait que tel ou tel professionnel de santé ait des liens et conflits d'intérêts avec les laboratoires pharmaceutiques. Ils demandent simplement que ces professionnels de santé respectent la loi en portant à la connaissance du public ces liens et conflits d'intérêts lorsqu'ils s'expriment publiquement sur un produit de santé.

    L'un des signataires de l'appel des "50" a d'ailleurs déjà été sanctionné par l'Ordre des médecins pour son manquement à cette exigence de déclaration de ses liens d'intérêts. Ce que vous évitez de signaler dans votre article.
    Vous n'évoquez nullement la conclusion de ces "15" : ils demandent une commission d'enquête parlementaire. Serait-ce pour vous une preuve d'une volonté "idéologique" ?
    Pour le surplus, je vous invite à vous interroger notamment sur ce qu'est un critère intermédiaire ? Sur les éléments d'analyse critique d'un essai clinique, d'un article scientifique, etc. ?
    La loi (au sens large) consacre le droit de toute personne à une information claire, loyale et appropriée dans le but de recueillir son consentement libre et éclairé.

    Je n'ose imaginer que le JIM serait de mauvaise foi. Je n'ose pas non plus supposer que le présent commentaire serait censuré.
    L'avenir pourrait exiger de la presse de déclarer ses propres liens et conflits d'intérêts en pareilles circonstances.
    Une affaire à suivre, effectivement.

    Amine Umlil (pharmacien)

  • Une question de bénéfices risques (En réponse au Dr J Doubovetsky)

    Le 04 mai 2019

    Au docteur jean doubovetsky

    Merci d’avoir pu nous donner les liens officiels du cancercouncil.com.au
    Ainsi vous lirez les figures 7-3 et 7-4 et l’incidence pour 10000 personnes et la limite du programme (stabilité fin des années 90)
    par PAP test remplacés depuis par Screening spécifique HPV et vaccination qui ne protège que pour 70 %.
    D’ailleurs la conclusion que l’on peut lire dans le lien que vous avez donné est je cite jusqu’au bout la phrase que vous avez coupé « In 2016, there were 259 deaths caused by cervical cancer in Australia. Cervical cancer death rates in Australia have halved since the National Cervical Screening Program began in 1991. »
    La mortalité et le nombre de cas (incidence) n’est pas à relier. Ou alors la médecine ne fait plus de progrès.
    Leur objectif en Australie est d’éliminer totalement la circulation du virus (l’IST Numéro 1 au monde) d’ici 2035
    Ce n’est pas en faisant des frottis tous les 5 ans qu’ils y arriveront mais bien en couplant avec la vaccination.

    Toujours dans votre article 7-2 C53 note 127-130
    de plus vous parlez de mortalité mais il existe aussi les conséquences graves des cancers comme la stérilité chez des jeunes filles et autres chez les filles et les garçons, cancer de la langue.
    Les australiens vaccinent les hommes.
    Quand ça arrive à un de vos patients voire que ça touche à quelqu’un de sa famille on regarde les statistiques d’une autre façon.

    En revanche dans votre article que vous nous avez donné il est mentionné qu’il n’a pas été noté d’incidents graves de la vaccination.

    La médecine est une question de bénéfices risques.
    Les australiens sont les premiers à s’engager dans la réduction aussi importante du cancer du col et associés parmi les pays riches et sont en passe de gagner leur pari. Nous sommes encore en train de parler fake news.

    Je suis médecin généraliste et ne reçois aucun labo et n’ai donc aucun contact et de liens avec l’industrie pharmaceutique pour clore toute suspicion.

    Dr Fréderic Langinier

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