Le médecin érudit est mort

Paris, le samedi 17 juin 2023 - Bien sûr, il y a le JIM, qui grâce à la sagacité et à la vigilance de ses rédacteurs médecins et pharmaciens permet d’éviter de se perdre dans la profusion des informations médicales disponibles aujourd’hui. La sélection réalisée par la presse professionnelle est une aide précieuse. Cependant, l’exercice de la médecine est inévitablement transformé par la révolution que connaît l’information scientifique ; l’image du médecin ne peut demeurer inchangée. L’influence de cette explosion des données médicales sur le rôle et la position des professionnels de santé et sur les rapports avec les patients est l’objet de la réflexion du docteur Grégoire Pigne, fondateur de Pulse Life… qui plutôt cependant que de pleurer une époque révolue revient sur les outils mais aussi les évolutions de pensée qui nous permettront d’appréhender sereinement les changements.

Par le Dr Grégoire Pigne, médecin, oncologue-radiothérapeute, Cofondateur et CEO de PulseLife

Aucun médecin diplômé au début du 21ème siècle n’aurait pu l’imaginer… les données de recherche médicale sont multipliées par deux tous les 72 jours. L’évolution de ces données est exponentielle et le niveau de connaissances scientifiques atteint un niveau inédit.

C’est évidemment une bonne nouvelle qui illustre les progrès constants de l’homme dans la compréhension et le traitement des maladies. Mais c’est aussi une situation qui constitue un défi majeur pour la communauté médicale.

Noyés sous un flot continu d’informations, un médecin est aujourd’hui dans l’impossibilité de mettre à jour ses acquis et de pratiquer une médecine optimale et conforme aux dernières évolutions de la science. Le médecin érudit est mort.

Cette dynamique et les progrès de la science vont inéluctablement perdurer. Mais ce n’est pas une fatalité. C’est aux acteurs du secteur d’innover pour aider les soignants.

Hypercroissance des connaissances

Revenons en arrière pour mieux mesurer la situation à laquelle font face les professionnels de santé. En 1950, il fallait environ 50 ans pour voir doubler les données de recherche médicales. En 1980, elles sont multipliées par deux tous les 7 ans, en 2010, tous les 3 ans et demi et en 2020, tous les 72 jours.

Le soignant du 20ème siècle pouvait ainsi se limiter à la lecture occasionnelle d'articles relatifs à sa discipline pour mettre à jour ses acquis. Le soignant d’aujourd’hui, quelle que soit son expérience, n’est plus en mesure de le faire sans aide extérieure.

Outre le flux grandissant, c’est aussi la variété des informations et des sources qui se sont démultipliées. Informations médicamenteuses, résultats d’études cliniques, données médicales consolidées ou non, stratégies thérapeutiques, méthodologies d’évaluation et de diagnostics… tout cela s’enrichi et évolue à un rythme effréné.

Depuis plusieurs années, on observe donc sur la pratique des soins les conséquences de ce chamboulement.

 D’une part, les médecins se sont spécialisés afin de concentrer l’actualisation de leurs connaissances sur un périmètre qu’un cerveau humain peut maitriser. Ils ont ainsi progressivement réduit leurs capacités à prendre en charge des pathologies variées. C’est d’autant plus dommageable dans un contexte où la pénurie des médecins croît.

D’autre part, de nombreux praticiens se sont tournés vers des outils de recherche qui ne sont pas fondés sur des données fiables. Une étude mondiale de 2018 révélait que 48% des médecins utilisent Google, Wikipédia ou d’autres moteurs de recherche similaires. En France, une étude de 2022 auprès de 500 médecins généralistes révèle qu’ils sont 95% à utiliser les moteurs de recherche web et 64% n’en sont pas satisfaits.

Si l’expérience, la formation et l’intuition de nos médecins demeurent des garde fous, ils ont plus que jamais besoin d’outils adaptés et fiables.

Quelles pistes d’amélioration ?

Les solutions pour palier à cette situation ne sont pas multiples mais elles existent. Tout comme la technologie est en partie à l’origine de l’explosion des connaissances médicales, c’est la technologie qu’il faut mettre à profit pour en tirer tous les bénéfices. Elle seule peut permettre aux soignants de maîtriser cette croissance exponentielle.

Dans cette masse d’information, l’IA en particulier peut apporter de nombreux bénéfices dans l’identification et la compréhension des données médicales pertinentes. Elle est ainsi capable d’apporter des réponses fiables et instantanées à toutes les questions que se posent les médecins dans leur pratique quotidienne.

A condition d’être connectée aux sources documentaires fiables qui font référence dans le secteur, l’IA peut se muer en véritable assistant digital sur-mesure pour chaque soignant. Pour leur permettre de se former en continu, de s’informer à la volée, et de répondre à des questions légitimes lors des consultations.

Outre sa capacité à délivrer la bonne information et à comprendre le contexte de recherche du soignant, l’IA apprend continuellement de l’utilisateur et évolue ainsi en une solution sur-mesure, adaptée aux spécialités du soignant et à ses centres d’intérêts.

Pour être adoptée et garantir qu’elle serve l’intérêt du patient, cette technologie doit avoir la confiance du corps médical, être intuitive et simple à l’usage, gratuite et accessible à tous, derrière un ordinateur, en déplacement ou au chevet du malade.

Mais elle doit aussi être acceptée du patient…

Le patient a lui aussi un rôle à jouer

C’est compréhensible, les patients ont généralement toute confiance en leurs médecins. Durant les 16 minutes que dure en moyenne une consultation, ils attendent de leur part des réponses immédiates et des explications limpides. Des signes d’hésitation, un moment de réflexion ou pire, une recherche d’information sur le web déclenche irrémédiablement des soupçons, des craintes.

Les médecins craignent ce jugement, car reconnaître ses doutes c’est risquer de perdre la confiance du patient. Dire « je ne sais pas » met en danger la relation de confiance médecin-patient. Mieux vaut savoir ou du moins en avoir l’air.

Pourtant, au rythme auquel les connaissances médicales évoluent, un bon médecin est un médecin qui se pose des questions et/ou vérifie ses connaissances. Le questionnement est signe de professionnalisme pour assurer les meilleurs soins aux patients en l’état actuel de la science.

Les patients doivent prendre conscience qu’aujourd’hui, le diagnostic et les protocoles de soins qui leur sont proposés, sont nourris de connaissances, d’expériences, et de milliers de données, provenant des quatre coins de la planète et évoluant chaque jour.

Les patients doivent prendre conscience que voir leur médecin vérifier, contrôler, s’assurer que ses connaissances sont à jour devant eux n’est pas un défaut mais un impératif.

Demain, la santé sera toujours confiée à des humains, des médecins, infirmiers, pharmaciens assistés par la technologie. Non par facilité mais par nécessité. Si le médecin érudit est mort, le médecin assisté par la technologie peut à nouveau maîtriser la connaissance médicale et fournir les meilleurs soins à ses patients.

Les opinions exprimées ci-dessus sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles du JIM ou du Medscape Professional Network.

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Vos réactions (4)

  • L'érudition à la mode de jadis est morte, et c'est tant mieux.

    Le 17 juin 2023

    Je n'ai jamais été assez érudit pour exercer.
    On s'est toujours moqué de cette habitude, prise depuis mes débuts, de ne jamais rédiger une ordonnance sans le Vidal ouvert sur mon bureau. Je me suis équipé d'un ordinateur aussitôt qu'ils sont apparus sur le marché. J'ai toujours usé d'une abondante bibliothèque médicale, été abonné à de nombreuses revues, participé chaque semaine à des réunions de formation. J'ai collaboré avec tous les spécialistes possibles, puis moi-même enseigné. Et pourtant je n'ai jamais pu épuiser les connaissances nécessaires pour exercer la médecine sans faille, et plus le temps a passé, plus j'ai découvert l'ampleur de mon ignorance, et surtout son accroissement irrattrapable.
    A présent, cette course effrénée au savoir est devenue inutile : depuis une bonne décennie, l'accès aux connaissances est possible sans avoir besoin de les apprendre. C'est encore une tâche difficile, mais elle promet de devenir bientôt aisée et très performante. Ce qu'il faut acquérir maintenant, ce n'est pas une érudition classique, une accumulation de savoirs trop vite obsolètes, mais une compétence à utiliser les formidables moyens numériques et la capacité à juger les données, à estimer les conduites à en tirer.
    En médecine comme ailleurs, c'est toute l'éducation qui est à re-concevoir, et la formation professionnelle à développer dans ce sens. Le chantier, gigantesque et mal parti, est pourtant là.

    Dr Pierre Rimbaud

  • Les lois de l'évolution

    Le 17 juin 2023

    En retraite depuis 15 ans, je constate que, si les fondamentaux n'ont pas vraiment changé, les moyens sont de plus en plus performants et de plus en plus réservés aux spécialistes autant par leur prix que par la nécessité d'expérience et le temps de mise en œuvre par exemple.
    L'arrivée des IA va encore compliquer autant l'exercice médical que la relation avec le patient, mais, surtout, il est à craindre que l'IA prenne le dessus (je me rappelle une série de dessin qu'un médecin informaticien Pr Johnson en 1990 qui montrait un singe puis un singe avec un outil, un homme avec un outil... un homme avec un ordinateur et enfin un singe devant un immense ordinateur), par hyperconfiance, par paresse pour l'utilisateur et par idéologie ou autres défauts communs aux producteurs d'études médicales qui nourrissent l'IA. La médecine de soins va peut-être retrouver le goût de la relation humaine.

    Dr R Chevalot

  • L'intelligence artificelle

    Le 26 juin 2023

    L'IA ne nous apprendra rien car ce sont des études passées à l'instant T, la médecine n'est pas figée. Internet est plus intéressant car offre plus de sources différentes.
    Nous avons pu voir l'évolution des traitements dans le monde entier et donc apprécier les indispensables qui passaient partout.
    Simplement il faut comprendre l'anglais. L'IA n'est pas plus vérifiable que d'autres sources.
    En France les bons informaticiens ne sont pas légion, l’informatique dans les hôpitaux en est la preuve ; ce sont des gens qui ont une appétence en informatique c’est comme les médecins on ne veut pas les payer.
    Donc le travail de groupe avec discussion est plus que l'IA.
    Regarder le film « Le fugitif » et lire le parfum d'Adam de l'académicien et médecin Jean-Christophe Rufin nous indique plus la direction à suivre que toute l'IA.

    Dr G B

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