Suicide du Pr Mégnien : l’AP-HP et trois professeurs de médecine condamnés

Paris, le jeudi 16 novembre 2023 – Huit ans après les faits, l’AP-HP, trois professeurs de médecine et l’ancienne directrice de l’HEGP ont été condamnés pour le suicide du Pr Mégnien.

C’est un drame qui avait bouleversé le monde médical et levé le voile sur des pratiques de harcèlement moral malheureusement fréquentes à l’hôpital. Le 17 décembre 2015, le Pr Jean-Louis Mégnien, cardiologue de 54 ans, se donnait la mort en se jetant par la fenêtre de son bureau du 7ème étage de l’hôpital européen Georges Pompidou (HEGP) où il exerçait depuis de nombreuses années. Huit ans plus tard, cette sinistre affaire a connu un épilogue judiciaire partiel, puisque le tribunal correctionnel de Paris a reconnu ce mercredi l’AP-HP, trois professeurs de médecine et l’ancienne directrice de l’HEGP Anne Costa comme responsables de ce suicide et les a condamnés pour harcèlement moral.

Tout au long des cinq semaines de procès qui se sont tenues en juin et juillet dernier, les témoignages des anciens collègues du Pr Mégnien et la lecture de ses échanges de mails ont permis aux juges de comprendre la véritable « descente aux enfers » qui a poussé ce cardiologue à commettre l’irréparable. Tout a commencé en 2013 par un vulgaire conflit de chefferie : le Pr Mégnien se voit alors préféré un autre médecin pour remplacer son mentor, le Pr Alain Simon, à la tête du centre de médecine préventive cardio-vasculaire (CMPCV) de l’hôpital européen Georges Pompidou.

Récit d’une descente aux enfers

Alors que le Pr Mégnien vit très mal cette mise à l’écart, comme en témoignent ses mails de l’époque, il est alors victime d’une véritable « placardisation », orchestrée, si l’on en croit les conclusions du tribunal, par le Pr Simon et la directrice de l’hôpital Anne Costa. Le Pr Mégnien « n’a plus été salué et s’est vu exclu des lieux d’expression, étant évincé des réunions de travail et des moments de convivialité » retient le tribunal comme faits constitutifs d’un harcèlement moral.

Le cardiologue a également été « déconsidéré auprès de ses collègues et de ses patients et écarté de sa structure et de sa collectivité de travail ». Le tribunal évoque notamment le « transfert forcé du Pr Mégnien au 2ème étage » de l’hôpital, loin du CMPCV où il exerce. Un changement de bureau, survenu en 2015 alors que le Pr Mégnien revenait de neuf mois d’arrêt de maladie pour un burn-out, qui aurait été l’élément déclencheur de son suicide.

Le tribunal correctionnel de Paris s’est montré particulièrement sévère avec le Pr Simon, condamné à huit mois de prison avec sursis (le procureur avait demandé un an) et 10 000 euros d’amende. C’est lui, l’ancien mentor et ami, qui aurait mené cette entreprise de mise à l’écart de son confrère. Il lui est notamment reproché d’avoir « tenu des propos visant à discréditer le Pr Mégnien » et d’avoir été à l’initiative du déménagement de son bureau, envisagé alors même que « l’état apparent du Pr Mégnien ne cessait de se dégrader ».

Sévères sont également les conclusions du tribunal à l’égard d’Anne Costa. L’ancienne directrice de l’HEGP est reconnue coupable d’avoir « imposer la délocalisation du Pr Mégnien, sans entourer cette sanction déguisée des garanties inhérentes à la loi disciplinaire » et d’avoir « persister à imposer cette décision sans tenir compte des alertes suicidaires reçues et du retentissement apparent de cette attitude inflexible sur la santé du Pr Mégnien ». Elle a été condamnée aux mêmes peines que le Pr Simon.

Le Pr Simon et l’AP-HP font appel

Le tribunal s’est montré plus clément envers les deux autres professeurs de médecine jugés dans cette affaire. Pour avoir soutenu la décision du Pr Simon d’écarter le Pr Mégnien du service, le Pr Eric Thervet a été condamné à quatre mois de prison avec sursis et 5 000 euros d’amende. Unanimement reconnu comme « conciliateur et pacificateur » dans ce sinistre conflit, le Pr Michel Desnos, chef de pôle, a tout de même été condamné à 5 000 euros d’amende pour ne pas s’être opposé plus vivement à l’éviction de son confrère.

Enfin, l’AP-HP a été condamnée à 50 000 euros d’amende, loin des 150 000 encours. Une peine « modérée » conforme aux réquisitions du procureur qui avait estimé qu’il s’agissait davantage d’un « dossier individuel » que d’un cas de « harcèlement institutionnel ». Il est ainsi reproché au groupe hospitalier francilien de « ne s’être jamais opposé à ce qui a été mis en œuvre pour isoler le Pr Mégnien ».

Le tribunal a également pris en compte « la gravité des faits et les antécédents de l’AP-HP » : c’est la cinquième fois en 20 ans que le groupe hospitalier francilien est condamné pour la mort de l’un de ses salariés. Tous les accusés ont par ailleurs été condamnés solidairement à verser 50 000 euros de dommages et intérêts à la famille du Pr Mégnien, qui a laissé derrière lui une veuve et cinq enfants.

A l’annonce du verdict, Maître Christelle Mazza, avocate de la famille du Pr Mégnien, a fait part de son « immense satisfaction ». « C’est un signe fort envoyé au monde médical et à l’institution hospitalière, il faut réhumaniser l’hôpital et faire en sorte que ce type de drame ne se reproduise pas » a-t-elle souligné.

« La décision ne correspond absolument pas à la réalité des faits, il faut arrêter de transformer chaque accident de vie en infraction pénale, ou alors plus personne ne fera plus rien ! » a commenté pour sa part Maître Marie Burguburu, avocate du Pr Simon. Ce dernier, ainsi que l’AP-HP, ont indiqué vouloir faire appel de la décision du tribunal correctionnel de Paris. Il y aura donc bien un deuxième procès Mégnien, plus de huit ans après la mort du cardiologue.

Quentin Haroche

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Vos réactions (3)

  • AD NAUSEAM...

    Le 17 novembre 2023

    Nous sommes désespérément dans un monde de sales brutes.
    Et là, nous connaissons tous bien cet immonde d'une hideur qui soulève le dégoût.

    Dr F. Lascoutounax

  • Double peine

    Le 19 novembre 2023

    Une sinistre association médico-administrative qui rappelle que les frontières entre collaborations et complicités peuvent être floues .
    Bien des hospitaliers doivent avoir en tête des "trium-vereux" de même nature dans des établissements de bien plus petite taille que l'HEGP , avec ou sans le mastodonte AP-HP , à la ville comme aux champs . Un rat y reste un rat , un blaireau reste un blaireau , un petit chef aussi.

    Quelque soit l'issue des appels pour les intervenants cités , on imagine que l'exfiltration de Mme Costa de l'HEGP à Poitiers n'est pas une promotion et qu'au quotidien le fardeau indélébile du passé doit s'exprimer et inciter aux profils (enfin) bas . L'ombre du doute oblige , présomption d'innocence ou pas .

    Restera à tergiverser pour les défenses sur l'imputabilité à grand renfort de " oui mais avant tout ça " , la poule et l'oeuf . C'est comme pour les vaccins.

    Dr J-P Bonnet

  • Hélas

    Le 19 novembre 2023

    Les condamnés font appel.
    Espérons que cela leur portera malheur.
    Combien de praticiens dans les hôpitaux français sont déconsidérés ?
    Et on renvoie toujours aux problèmes personnels.....
    Les plus teigneux finiront au service de qualité (situation authentique), voire à l'ARS (tout aussi authentique), loin des patients

    Pr A. Muller

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