« Défendre la médecine de demain sans penser aux jeunes installés, c’est défendre la médecine d’hier »

Paris, le jeudi 25 mars 2021 – A une semaine du scrutin des élections aux URPS (Unions régionales des professionnels de santé), le JIM termine son tour de table (virtuel) des candidats avec le Dr Jean-Christophe Lecomte, tête de liste du syndicat Jeunes Médecins en Nouvelle-Aquitaine (Collège des spécialistes), qui défend une médecine libérale soucieuse d’intégrer les dernières innovations.

JIM : « Jeunes Médecins » s’adresse-t-il uniquement aux libéraux fraîchement installés ?

Dr Jean-Christophe Lecomte : Jeunes médecins, c’est l’évolution d’un syndicat qui était l’ISNCCA (Inter Syndicat National des Chefs de Clinique et Assistants), organisation qui représentait les assistants et les chefs de clinique. Jeunes médecins a donc pour objectif de prolonger notre vision de la médecine à une période plus longue de la vie du médecin, y compris jusqu’au bout de la carrière.

Jeune d’esprit !

« Jeune » doit s’entendre dans le sens d’innovant, comme une volonté de changer les choses.  Nous avons d’ailleurs des sympathisants dans toutes les tranches d’âge.

Jeunes Médecins souhaite donc franchir la barrière des générations mais aussi celle des modes d’exercices en ayant une branche libérale et une branche hospitalière. En effet, alors que beaucoup parlent d’exercice mixte mais en restant dans leur tour d’ivoire, Jeunes Médecins représente à la fois l’hôpital et la ville et veut casser cette vieille opposition.

Une représentation à la fois de la ville et de l’hôpital d’ailleurs très difficile à mettre en œuvre, Jeunes Médecins a ainsi dû batailler jusque devant le Conseil d’Etat pour pouvoir participer à ces élections…

JIM : Quelle serait pour vous la médecine libérale idéale de demain ?

Dr Jean-Christophe Lecomte : Pour être de « demain », la médecine libérale idéale doit intégrer à ses réflexions à la fois sa valeur fondamentale de liberté,  les exigences de la vie moderne et les aspirations des praticiens les plus jeunes.

Défendre la médecine de demain sans penser aux jeunes installés, c’est défendre la médecine d’hier, peut-être celle d’aujourd’hui mais sûrement pas celle de demain !

Et, contrairement à ce que certains syndicats veulent faire croire, les souhaits des jeunes médecins sont tout à fait cohérents avec ceux de leurs confrères plus âgés.

Dans l’idéal et pour demain,  les médecins libéraux devront en premier lieu reprendre leur destin en main en dynamitant les contraintes injustifiées pour prioriser le temps consacré aux patients et aux soins…

Deuxièmement, il faudra que puisse s’exprimer l’esprit d’initiative des médecins et que la reconstruction du système sanitaire se fasse par la réintroduction d’un leadership médical dans l’élaboration des projets de santé.

Je rappelle que l’une des motivations fortes de l’installation reste la possibilité de « mener sa barque » plus librement que dans la plupart des hôpitaux où les contraintes administratives sont encore très fortes.

Le troisième point : il faudra développer la « responsabilité médicale », qui dépasse largement la dimension juridique et recouvre la santé publique et l’implication des médecins dans les territoires.

Cette refonte devra s’appuyer sur des organisations médicales collectives et choisies.

Cette médecine libérale idéale de demain se construira avec Jeunes Médecins !

JIM : Quel argument numéro un mettez-vous en avant pour convaincre les médecins de participer aux élections professionnelles ?

Dr Jean-Christophe Lecomte : La médecine libérale a besoin de changements, pour lesquels les élections aux URPS sont une première étape indispensable et une opportunité historique.

« La médecine libérale a évolué moins vite que son environnement »

D’autant plus que les URPS ont un rôle plus important qu’auparavant et sont devenus des partenaires privilégiés de discussion avec les ARS (Agence Régionale de Santé), l’Ordre et les Caisses.

Pour enfin changer la donne, il faut voter et faire voter Jeunes Médecins !

JIM : Comment jugez-vous les 5 dernières années concernant la médecine libérale ?

Dr Jean-Christophe Lecomte : Globalement, la médecine libérale a évolué moins vite que son environnement et a eu tendance à le subir, qu’il s’agisse de la pression défavorable exercée sur la valeur des actes (par l’Assurance-Maladie, les mutuelles et les assurances), de l’irruption des outils digitaux  dans l’art médical (avis Google, prise de rendez-vous Doctolib…), du mouvement vers la financiarisation (regroupements de cliniques, rachats de plateaux techniques de certaines spécialités…) ou, plus récemment, de la crise sanitaire de la Covid-19. Crise dans laquelle la médecine libérale n’a été sollicitée que très tardivement, l’Etat préférant couper l’une des deux jambes du système de santé et claudiquer plutôt que de courir cette course dans les meilleures conditions…

L’attitude réflexe des libéraux a donc souvent été la lutte contre le changement plutôt que l’évaluation et la conduite du changement par les médecins.

Jeunes Médecins comprend la complexité de la tâche des syndicats qui étaient aux URPS jusqu’à présent. En revanche, il est désormais indispensable et urgent de diversifier les profils des représentants médicaux avec Jeunes Médecins : la médecine libérale a besoin de mieux s’adapter quand les événements se multiplient et s’accélèrent.

JIM : A combien selon vous devrait s’établir le prix de la consultation de base ?

Dr Jean-Christophe Lecomte : Pour participer à la surenchère électorale, je dirais 1 000 € ! Je plaisante bien sûr.

Plus sérieusement, la mise en place, il y a quelques années de la CCAM technique a laissé de côté plusieurs spécialités cliniques comme la pédiatrie, la dermatologie ou l’endocrinologie.

C’est l’Avis Ponctuel de Consultant (APC) à 50 € qui a permis à certaines sépcialités cliniques de reprendre leur souffle. Mais en pratique la mise en place de l’APC reste assez complexe.

Pour une consultation à 60 €

Cet APC, à mon sens, devrait être le standard

Mais même cette valeur resterait déconnectée de l’environnement sanitaire actuel, dans lequel l’activité est pénalisée par les procédures supplémentaires de désinfection et d’aération ainsi que par les coûts des consommables, nécessaires pour les médecins et leurs équipes, qui sont probablement là pour longtemps et auront un impact humain et financier au-delà de la crise.

Je répondrais donc 60 € (APC + une lettre COV de 10 € que nous appelons de nos vœux) avec une réévaluation régulière contractualisée, pour suivre au moins l’inflation. 

ROSP : « trop complexe pour être honnête »

JIM : Quelles évolutions attendez-vous concernant la ROSP et les différents forfaits ?

Dr Jean-Christophe Lecomte : Avant on n’y comprenait pas grand-chose, mais cette année on a atteint des sommets de complexité et de flou !

Au-delà de l’aspect conjoncturel de la Covid, les forfaits sont devenus trop opaques et trop complexes pour être honnêtes.

Aucun médecin libéral ne comprend la totalité des chiffres que lui assigne la Sécurité Sociale.

La Rémunération sur Objectifs de Santé Publique (ROSP) et les différents forfaits doivent être entièrement remis à plat : thématiques ciblées, critères d’attribution, sources utilisées pour le recueil des données, modalités de recours… Cette refonte est indispensable pour leur crédibilité.

Quand au forfait structure, si ses montants étaient intégrés à la valeur de l’acte, les médecins pourraient s’équiper sans subvention, engager des employés en CDI...

Un tarif à l’acte, réévalué régulièrement est le seul financement pérenne possible qui permet de l’investissement. A contrario, un forfait flou dont vous ne connaissez pas l’évolution future amène la stagnation. 

JIM : Que proposez-vous concernant le développement des MSP et des CPTS ?

Dr Jean-Christophe Lecomte : Les Maisons de Santé Pluriprofessionnelles (MSP) et les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS) sont des outils intéressants mais leur cadre est très contraignant et il s’est développé sans les médecins.

De plus, les MSP et les CPTS ne permettent pas de résoudre les véritables problèmes que rencontrent les médecins libéraux lorsqu’ils s’installent : locaux rares, de surface inadaptée pour un exercice en groupe, coûteux, nécessitant des mises aux normes elles aussi onéreuses…

Jeunes Médecins demande des soutiens plus concrets pour les initiatives de création de centres libéraux de consultations avancées dans le cadre de coopérations entre métropoles et territoires.

Jeunes Médecins demande aussi l’instauration d’un prêt à taux zéro avec possibilité de remboursement différé total pendant une durée de 12 à 36 mois pour l’achat et la mise aux normes de locaux professionnels médicaux.

JIM : Que pensez-vous du développement de professions intermédiaires ?

Dr Jean-Christophe Lecomte : Les professions intermédiaires de santé ont reçu un accueil très réservé de la part des syndicats de médecins libéraux.

Cet accueil n’était pas vraiment dû à leur nature mais aux circonstances : en pleine crise sanitaire, en catimini, au détriment des médecins qui auraient conservé les actes les plus complexes et dangereux sans la moindre revalorisation…Jeunes Médecins est prêt à travailler sur le sujet du développement des professions intermédiaires mais de manière coordonnée.

Professions intermédiaires : oui, mais…

Le problème primordial à résoudre est : qui supervisera ces professions intermédiaires : l’ARS, le GHT ou le médecin employeur ? Dans le dernier cas Jeunes Médecins n’est pas opposé à ces nouvelles professions. Qu’on pense aux exemples des cabinets d’ophtalmologie ou de radiologie, le développement de professions intermédiaires pourrait être intéressant, si ce sont les médecins qui définissent leur rôle. Chaque spécialité devrait pouvoir définir, en périmètre et en compétences, comment elle veut faire évoluer certains paramédicaux qui les entourent.

Le développement de telles professions ne pourra également se faire que dans le cadre d’une revalorisation de l’acte. Si le tarif reste à 25 € et que le médecin est déchargé des consultations simples, les professions intermédiaires signifieraient une paupérisation de la profession. Surtout si ces professions intermédiaires sont rémunérées par le médecin et non par une subvention comme cela serait logique dans le cadre d’un exercice libéral. C’est d’ailleurs la non réévaluation du tarif de l’acte qui a contraint la création du système subventionné de l’assistant médical…

Par ailleurs, la rémunération de ces professions intermédiaires devra aussi être à la hauteur : si on propose à un soignant de reprendre le chemin des études pour 2 ou 3 années supplémentaires contre une revalorisation de 150 € par mois, je ne pense pas que ça attirera grand monde…

JIM : Qu’attendez-vous des pouvoirs publics concernant la réforme des retraites ?

Dr Jean-Christophe Lecomte : Le Système Universel de Retraite pénaliserait les médecins libéraux financièrement, remettrait en question l’autonomie de leur régime de retraite (la Caisse Autonome de Retraite des Médecins de France, CARMF) et menacerait les cotisations antérieures mises en réserve.

C’était donc une mauvaise réforme pour les médecins libéraux retraités, pour les médecins libéraux en exercice et pour l’attractivité de la médecine libérale.
Jeunes Médecins attend des pouvoirs publics qu’ils règlent les problèmes des régimes qui ne fonctionnent pas plutôt que de créer des problèmes dans les régimes qui fonctionnent.

Si un régime universel venait à être créé, il faudrait qu’il ne s’applique qu’à 1 ou 2 PASS (Plafond annuel de la sécurité sociale) et qu’un régime complémentaire facultatif soit maintenu… Par contre, le maintien d’un service par la CARMF ne serait pas certain si son adhésion est facultative (bien que ce soit dans l’esprit du libéral).

JIM : Pensez-vous qu’une nouvelle réflexion devrait être engagée concernant le système actuel de sectorisation ?

Dr Jean-Christophe Lecomte : Oui, une nouvelle réflexion doit être engagée concernant le système actuel de sectorisation : nous sommes favorables à ce que tous les médecins puissent s’installer en secteur 2, sans critère d’éligibilité.

Chaque praticien doit pouvoir fixer ses honoraires avec tact et mesure, l’Assurance-Maladie, les mutuelles et les assurances fixant le montant ou le pourcentage de leurs contributions.

JIM : Quel regard portez-vous sur l’organisation de la campagne de vaccination contre la Covid en ville ?

Dr Jean-Christophe Lecomte : Pour le moment, l’organisation de la campagne de vaccination contre la Covid en ville est essentiellement un échec et une source de divisions.

Les multiples injonctions contraires ont atteint leur sommet dans l’opposition créée entre les médecins et d’autres professionnels de santé.

Quand l’Etat est en difficulté, son réflexe est de se réfugier dans le « encore plus d’Etat ». Cela s’est traduit par la volonté de départ de tout organiser à l’hôpital  public alors qu’il était illusoire de penser que ces établissements, déjà embolisés par les patients Covid, allaient pouvoir mener une campagne de vaccination en plus.

En réalité, la bonne attitude serait probablement de mieux impliquer les autres acteurs dont les Unions Régionales des Professionnels de Santé (URPS), qui sont les relais des médecins libéraux.

En outre, je souligne que le facteur limitant dans la campagne de vaccination est (ou a été) probablement plutôt le nombre de doses vaccinales disponibles que le nombre de « vaccinateurs ».

Enfin, il y a encore ici un problème de valeur de l’acte : si on veut amener les médecins de ville à vacciner massivement, alors il ne faut pas que cette campagne se fasse au détriment de leurs revenus avec des actes sous-valorisés.

« Jeunes Médecins demande la création urgente d’une lettre-clé COV »

JIM : Estimez-vous que les indemnisations allouées aux médecins libéraux pour compenser leurs pertes de revenus liées à la crise sanitaire ont été suffisantes ?

Dr Jean-Christophe Lecomte : Il y a une erreur philosophique : ce système correspond à la mise en place d’une sorte de chômage partiel du médecin.

Dans un monde idéal, on aurait permis (notamment grâce à la livraison de moyens de protection) aux médecins de continuer leur activité (à un moment où on avait grandement besoin d’eux d’ailleurs) et il n’y aurait pas eu besoin d’indemnisation.

A vrai dire, ces mécanismes d’indemnisation sont contre-productifs puisqu’ils essaient de pallier à une baisse d’activité au lieu de donner les moyens de maintenir l’accès aux soins.

Quoi qu’il en soit, dans le système actuel,  ces indemnisations n’ont pas du tout été suffisantes.

Si elles avaient été suffisantes, les médecins libéraux n’auraient pas eu besoin de recourir autant au Prêt Garanti par l’Etat (PGE).

C’est pourquoi Jeunes Médecins demande la création urgente d’une lettre-clé COV.

Cette lettre-clé bénéficierait à l’ensemble des médecins libéraux, en s’ajoutant à n’importe quel acte cotable pour compenser les surcoûts induits par la Covid.

En effet, les durées des examens ont été considérablement allongées par les procédures de désinfection et d’aération. Contrairement à d’autres professions, les médecins libéraux n’ont pas pu répercuter ces coûts ni ceux des consommables supplémentaires nécessaires pour leurs équipes et pour eux-mêmes.

Quel est l’objectif de la CNAM ?

JIM : Quelle attitude adopterez-vous durant les négociations ?

Dr Jean-Christophe Lecomte : Il faudrait d’abord demander à la CNAM sa raison d’agir : est-elle là pour permettre aux patients d’accéder aux soins ou pour organiser un rationnement des soins ? Si son objectif est de serrer au maximum la corde des dépenses : elle passera complètement à côté de son objectif. Maintenir un système de santé avec les narines juste au dessus de l’eau, on le voit avec la Covid, ce n’est pas suffisant !

La CNAM est un interlocuteur très difficile, au point qu’elle passe régulièrement à côté des enjeux de la médecine de demain et des besoins des patients.

Pour Jeunes Médecins, les conditions sine qua non pour la reprise des négociations avec la CNAM sont simples. Tout d’abord, ces négociations doivent s’effectuer autour d’une enveloppe budgétaire cohérente avec les enjeux de la crise sanitaire actuelle. Les coups de rabot portés sur le système de santé l’ont fragilisé au point qu’un virus comme le SARS-CoV 2 a mis K.O. à plusieurs reprises le pays qui se targuait d’avoir le meilleur système de santé au monde il y a encore quelques années.

La deuxième exigence est que la CNAM cesse sa stratégie du « diviser pour mieux régner ». Jeunes Médecins s’opposera à toute revalorisation d’une spécialité médicale par un mécanisme de chantage vis-à-vis d’une autre.

Le troisième pré-requis est que les négociations conventionnelles doivent porter sur des avancées, sur le financement de l’innovation, pas sur des rattrapages qui devraient être automatiques et basés sur des indices de prix.

Sans le respect de ces exigences,  la CNAM et les négociations conventionnelles passeront à côté de leur mission.

 

Propos recueillis par Frédéric Haroche le 24 mars 2021

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (1)

  • La CNAM se régale des divisions entre médecins...

    Le 25 mars 2021

    Remarquables réponses et argumentations sur des questions complexes et parfois anciennes ; et excellente évolution, espérons le sincère, du syndicat des CCA, qui avait des positions élitistes et corporatistes dans les décennies passées.

    J’ai particulièrement apprécié le fait de demander à la CNAM de ne plus déshabiller Paul pour habiller Jacques, ce qu’elle fait depuis au moins 25 ans. L’énorme problème du corps médical est qu’il est une Tour de Babel avec des intérêts différents voire divergents. Ayant eu comme patiente une juriste de la CNAM habituée à aller devant les plus hautes juridictions administratives, comme le Conseil d’Etat, elle me disait que la CNAM pouvait aisément diviser pour mieux régner avec autant de clans différents, agissant chacun pour lui seul ! Un vrai régal...

    Dr Bernard Dumas

Réagir à cet article