ANEMF est opposée à la mise en place d’une année d’internat obligatoire dans un désert médical

Paris, le samedi 18 juin 2022 - L’organisation des études de médecine sont actuellement en plein bouleversement, avec une réforme de la première année de médecine qui a connu quelques accrocs et une réforme du concours de l’internat qui prendra forme en 2024. Par ailleurs, les étudiants en médecine interpellent régulièrement le gouvernement sur la détérioration de la santé mentale des futurs médecins, sur leur précarité et sur des cas de harcèlement de plus en plus médiatisés. Pour évoquer ces différentes problématiques, le JIM a interrogé Alexis Loupan, étudiant en quatrième année de médecine et président de l’Association nationale des Etudiants en Médecine de France (ANEMF)

JIM.fr : Deux ans après sa mise en place, quel regard portez-vous sur la réforme de la première année de médecine ? Ne pensez vous pas qu’un numerus clausus caché subsiste ?

Alexis Loupan : Il y a un numerus clausus caché au sens où il y a un numerus apertus qui limite le nombre de places que chaque université alloue en deuxième année. S’il n’y a plus de numerus clausus en tant que tel, il y a toujours une forme de sélection.

Au final, le bilan de la réforme de la première année est mitigé. Il y a une volonté louable de diversifier le profil des étudiants qui rentrent en deuxième année. Le problème c’est qu’il y a certains étudiants en LAS (NDLR : licence accès santé, l’autre voie d’entrée en 2ème année avec la PASS) qui n’ont pas un profil scientifique, qui sont très éloignés des sciences dures et qui vont entrer en deuxième année avec un niveau académique insuffisant pour poursuivre leurs études.

Mais surtout, laisser passer un grand nombre d’étudiants en deuxième année implique des capacités d’accueil et de formation revues à la hausse, ce n’est toujours pas le cas et cela met en péril notre qualité de formation.

JIM.fr : Les critiques contre la réforme de la première année se sont notamment concentrées sur les oraux. Faut-il selon vous réformer ces oraux, voire les supprimer ?

Alexis Loupan : C’est le grand manquement de la réforme. On constate un grand manque de préparation des organisateurs et des étudiants. Des épreuves ont été très mal vécues et contestés par les étudiants. Il y a un manque de communication sur les attendus. Les étudiants se présentent à un oral extrêmement important sans savoir ce qu’on attend d’eux, cela ne devrait pas arriver.

« Il fallait supprimer les ECN »

Les oraux ne doivent pas être supprimés mais doivent remplir leur objectif, c’est-à-dire diversifier les profils et permettre que les étudiants ne soient pas sélectionnés uniquement sur des QCM. C’est un objectif intéressant, mais l’oral doit être organisé de façon équitable et ne pas être plombé par un manque de préparation.

JIM.fr : A partir de 2024, les ECN seront remplacés par un nouvel examen. Fallait-il selon vous supprimer les ECN et si oui pourquoi ?

Alexis Loupan : Il fallait les supprimer. Les ECN, c’est trois ans de bachotage bête et méchant, avec un fort impact sur la santé mentale des étudiants. L’examen est basé sur des apprentissages par cœur qui n’ont aucun sens, par exemple cela ne sert à rien de connaitre la posologie de toutes les spécialités puisqu’à la fin on n’en choisit une seule. Remplacer cela par l’apprentissage d’un socle commun plus restreint, cela va dans le bon sens, la réforme était nécessaire selon nous.

JIM.fr : Le nouvel examen repose sur une procédure d’appariement qui a récemment été explicitée. Ne craignez-vous pas que le nouveau système soit trop complexe ? Existe-t-il, selon vous, un danger de retour de la cooptation ?

Alexis Loupan : Il y a des garde-fous pour éviter que les oraux aboutissent à des dérives de cooptation. Parmi les deux examinateurs, il y en aura toujours un extérieur à la faculté. Cela aurait été inquiétant si on avait été jugé uniquement par les professeurs de sa faculté. Rappelons par ailleurs que l’écrit, avec des QCM et une correction standardisée, compte encore pour 60 % de la note. Il faudra veiller à éviter les mêmes écueils que pour les oraux de première année.

On a encore des interrogations sur l’application pratique de la réforme, mais pas sur les règles du jeu, qui sont assez bien établies : il faut valider le rang A (socle commun) à 14/20 tandis que le rang B correspond à la spécialité choisie. Il y a encore des interrogations sur les pièces justificatives à fournir pour justifier de son parcours en fin de 6ème année (stage à l’étranger, job d’été, niveau de langue…). On relance régulièrement les services là-dessus pour clarifier la situation. Mais encore une fois, les règles du jeu nous paraissent claires.

JIM.fr : Le gouvernement souhaite créer une nouvelle année d’internat pour les généralistes qui serait effectuée dans un « désert médical ». Que pensez-vous de cette proposition ? Plus globalement, que pensez-vous des différentes propositions visant à limiter la liberté d’installation des médecins ?

Alexis Loupan : L’ANEMF est clairement opposée à la mise en place d’une année d’internat obligatoire dans un désert médical. Nous ne sommes pas opposés à tout type de réforme sur le principe, mais nous voulons absolument savoir dans quelles zones nous seront envoyés, quelle sera la rémunération. Nous ne connaissons aucun de ces préalables et c’est pourquoi nous avons décidé de nous mobiliser contre cette réforme. Il y a un grand niveau d’impréparation, l’objectif de la réforme est clairement d’utiliser la main d’œuvre captive que représente les internes. Ils seront envoyés en zone sous dense sans encadrement suffisant. C’est un danger pour les patients et une dérive éthique.

« Les externes demandent simplement de bénéficier de la même rémunération que les autres stagiaires »

Plus globalement, l’ANEMF considère qu’il n’est pas efficace de limiter la liberté d’installation. Cela risque de décourager les futurs médecins. On ne fait que rajouter de l’incertitude pour les étudiants sur leur avenir et cela ne résout pas le problème des déserts médicaux. Il vaut mieux prendre des mesures pour conforter et inciter les jeunes médecins à s’installer et surtout à rester dans les zones sous denses.

JIM.fr : L’ANEMF a récemment interpellé le gouvernement sur la précarité des étudiants en médecine. Est-ce financièrement possible selon vous d’augmenter la rémunération des externes ?

Alexis Loupan : L’Etat s’est engagé à investir dans le système de santé, on attend des actes. Pour rappel, un stagiaire est normalement payé 390 euros par mois. Les externes demandent simplement à bénéficier de la même rémunération. Je suis moi-même externe à l’AP-HP, je ne suis payé que 208 euros par mois alors que je vois des patients et j’accomplis des gestes qualifiés tous les jours. C’est une mesure de justice sociale et surtout une urgence pour lutter contre précarité des étudiants en médecine.

Par ailleurs, les externes qui se déplacent durant leur activité, notamment dans les zones sous denses, devraient être défrayés comme n’importe quel agent de la fonction publique, c’est-à-dire aux frais réels kilométriques. Actuellement, les étudiants sont indemnisés 130 euros par mois pour leur déplacement, le reste est sur leurs deniers personnels.

JIM.fr : Plusieurs études récentes ont fait état de la dégradation de la santé mentale des étudiants en médecine. Quelles mesures vous semblent adéquates pour combattre le mal-être des étudiants ?

Alexis Loupan : On ne peut pas dissocier cette question de la précarité. On ne peut pas être serein si on n’a pas de quoi vivre. 10 % des étudiants sont constamment à découvert, 25 % hésitent à poursuivre leurs études pour des raisons financières et 20 % font état d’idées suicidaires. Les étudiants en médecine sont fragilisés, il faut donc les protéger contre le harcèlement et les agressions, que ce soit à la faculté ou en stage et les protéger contre la précarité en leur assurant une sécurité financière. Dix ans d’études sous-payés, une surcharge de travail et des situations de harcèlement et d’agressions qui ne sont pas sanctionnées, cela n’est pas tolérable.

JIM.fr On dit régulièrement que les étudiants en médecine seraient souvent victimes de « maltraitance » ou de « harcèlement », notamment par leurs supérieurs. Les choses se sont-elles améliorées ces dernières années ? Quel dispositif pourrait permettre selon vous de juguler ce phénomène ?

Alexis Loupan : On constate que beaucoup de cas d’harcèlement sont signalés et ne sont pourtant pas traités. Le Ministère de l’Enseignement Supérieur nous a promis la formation de référents dans tous les établissements d’ici 2023, ce n’est pas encore fait donc on va suivre ça avec vigilance. Ensuite, on demande que chaque cas avéré de harcèlement ou d’agression soit sanctionné. Si un hôpital ou une faculté n’est pas suffisamment diligent pour sanctionner des cas de harcèlement, la responsabilité de l’établissement doit être engagée et il doit être sanctionné financièrement.

Sur les violences sexuelles, « il y a beaucoup de belles paroles mais peu d’actes »

Les mentalités ont évolué mais les dispositifs peinent à suivre. Cela fait plusieurs années que l’on discute sur ce sujet avec les doyens, il y a beaucoup de belles paroles mais peu d’actes. On nous promet par exemple la mise en place de dispositifs et de procédures qui n’arrivent pas.

JIM.fr : Quel regard portez-vous sur l’affaire de la faculté de médecine de Tours (pour rappel, le doyen est accusé d’avoir « protégé » un étudiant accusé de viol) et sur la réaction de l’administration ?

Alexis Loupan : L’ANEMF était montée au créneau et avait tout fait pour médiatiser l’affaire. Nous voulions mettre l’université de Tours face à ses responsabilités. Pourquoi n’avoir rien fait alors que des étudiantes victimes présumées de viol avaient alerté le doyen ? Nous avons heureusement obtenu du Ministère qu’il diligente une enquête.

Dans ce genre de situation, il faut mettre en place des mesures administratives disciplinaires et de protection des victimes. Cela ne préjuge pas de l’enquête pénale ou de la culpabilité du mis en cause. On se félicite de cette enquête mais si cela n’est pas suivi de la mise en place de procédures efficaces pour que cela ne se reproduise plus jamais, cela n’aura servi à rien et il risque d’y avoir des affaires similaires tous les ans. Encore une fois, on regrette qu’aucune mesure concrète de terrain n’ait été entreprise à la suite de cette enquête.

Propos recueillis par Quentin Haroche

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Vos réactions (2)

  • Qui nous soignera ?

    Le 18 juin 2022

    "L’examen est basé sur des apprentissages par cœur qui n’ont aucun sens, par exemple cela ne sert à rien de connaitre la posologie de toutes les spécialités puisqu’à la fin on n’en choisit une seule." Euh... il oublie peut être les généralistes ?
    Sinon on attend de voir les modalités du nouvel ECN, mais le retour d'un oral fait craindre encore une fois une transition difficile.

    Dr Jean-Roger Werther

  • Réformer l'ECN

    Le 21 juin 2022

    Déjà la plupart des posologies ne sont pas au programme de l'ECN.
    Ensuite, cet étudiant semble ignorer qu'un même médicament peut être utilisé dans plusieurs spécialités pour des indications identiques ou différentes (le cardiologue ne doit pas traiter une goutte et adresser au rhumatologue avec un rdv dans 3 mois ?).
    Enfin, il oublie que le généraliste doit maitriser un large éventail de traitements et doit savoir au moins dépister les maladies rares et graves. Or l'ECN actuellement n'a plus dans son programme certaines pathologies dites "rares", les futures générations risquant de passer à côté.
    Le bachotage de l'ECN est l’œuvre du "iECN" avec ses QCM idiots. Les épreuves écrites faisaient appel à un raisonnement clinique minimal, même si elles auraient pu être améliorées.
    Cela dit je suis d'accord sur le début et le risque d'avoir en médecine des étudiants non scientifiques. Ces derniers seront d'excellents soldats pour remplir les papiers demandés par l'administration, des futurs employés de bureau flanqués du titre de Dr.
    Dr M. Djadda

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