EHPAD : là aussi, tests et masques sont le nerf de la guerre

Interview d’Eric Fregona, directeur adjoint de l’AD-PA (Association des Directeurs au service des Personnes Agées)

Paris, le mercredi 1er avril 2020 - Alors que le pic épidémique de Covid-19 n’est pas encore atteint en France, l’inquiétude n'en finit pas de monter dans les EHPAD dont les résidents sont une population particulièrement à risque de formes sévères. Eric Fregona, directeur adjoint de l’AD-PA, fait le point avec le JIM sur la situation dans ces établissements.


JIM.fr : Selon vos informations, combien d’EHPAD sont actuellement touchés par l’épidémie de Covid-19 ?

Eric Fregona, directeur adjoint de l’AD-PA : Selon les données que nous a présentées Olivier Véran le 31 mars, 10 % des 7000 EHPAD connaîtraient des cas groupés (au moins deux cas) de Covid-19 et au total 1 % des résidents seraient contaminés. Concernant les décès, des premiers chiffres seront communiqués en fin de journée par le Directeur Général de la Santé. Mais le plus important sera de connaître, dans les semaines à venir, la surmortalité de ce mois de mars dans nos résidences.

JIM.fr : Quelle est la politique actuelle de dépistage dans les EHPAD ? Etes-vous favorable à un dépistage systématique ?

Eric Fregona : Nous sommes absolument favorables à la généralisation des tests dans nos établissements et on fonde beaucoup d’espoir dans les tests rapides dont ont parlé les autorités sanitaires. D’ailleurs, le ministre de la santé a promis que la priorité serait donnée aux structures qui prennent en charge des personnes âgées. Des tests systématiques pourraient permettre, en complément des masques que nous aurons bientôt, de mettre en place des mesures de confinement et d’isolement beaucoup plus ciblées et donc moins contraignantes pour les personnes âgées.  

JIM.fr : Où en est la livraison des masques ?  

Eric Fregona : Je rappelle que le gouvernement a promis la livraison de 500 000 masques par jour dans nos établissements, soit environ 70 masques par jour et par établissement ce qui correspondrait à peu près à deux masques par professionnel et par jour. Ce chiffre est satisfaisant mais devra être rehaussé dans les établissements où seront identifiés des cas de Covid-19, étant donné que le personnel devra alors changer plus régulièrement de masques, à chaque contact avec un patient suspect. Or, en temps normal chaque résident reçoit au moins quatre ou cinq visites par jour d’un professionnel ! A terme, on espère que les augmentations des capacités de production puissent permettre de donner des masques également aux résidents, même si les professionnels doivent rester prioritaires. C’est en effet eux qui sont susceptibles de diffuser le virus au cœur des établissements. Puisque les résidents, pour leur part, ont été les premiers Français à avoir été confinées, les visites ayant été suspendues depuis plus de trois semaines.

On a bon espoir de recevoir les masques en fin de semaine

A l’AD-PA, nous suivons en détail les livraisons et on s’aperçoit que de plus en plus de départements "passent au vert", c'est-à-dire que les GHT sont en possession de ces masques qu’ils doivent ensuite nous distribuer. On a bon espoir que d’ici la fin de semaine tous les établissements de France aient été livrés.

JIM.fr : Pouvez-vous nous donner des précisions sur les « parcours de soins adaptés » que le gouvernement a promis de mettre en place pour les résidents atteints de Covid-19 ?

Eric Fregona : Ce que l’on sait : les ARS doivent créer des « cellules de crise personnes âgées » et il y aura des « astreintes sanitaires » de médecins qui se chargeront de réorienter certains patients vers des SSR (Services de soins de suite et de réadaptation) ou des USLD (Unités de soins de longue durée) et éventuellement vers des services de réanimation.

Il serait inadmissible d'exclure par principe les personnes très âgées de la réanimation

Sur ce point, nous estimons qu’il serait inadmissible qu’en cas de saturation des services de réanimation, la sélection des patients ne se fasse que sur un critère d’âge. Ce qui doit être pris en compte, ce sont les chances de guérison et de récupération. Une position nationale d’exclusion des patients très âgés serait parfaitement discriminatoire. Mais nous faisons pleinement confiance aux services de réanimation et à leur éthique pour éviter ce genre d’égarement. Juste un exemple : nous avons eu connaissance de cas de résidents nonagénaires qui ont été sauvés, après réanimation, c’est donc possible ! Il y a une lueur d’espoir, ces patients, il ne faut pas les abandonner.

JIM.fr : Que pensez-vous de l’isolement en chambre promu par le gouvernement ?

Eric Fregona : L’AD-PA a demandé au CCNE (Comité consultatif national d'éthique) de se pencher sur la question et il doit rendre son avis dans les prochains jours. Cet isolement pose en effet un certain nombre de questions, éthiques bien sûr s’agissant de personnes qui ne sont pas privées de liberté mais aussi médicales, en particulier concernant la santé psychique. L’isolement en chambre, même pour des gens en bonne santé est très difficile à vivre. Imaginez pour des personnes fragiles parfois porteuses de pathologies comme la maladie d’Alzheimer. Il faut absolument éviter le "syndrome de glissement", c’est-à-dire le fait que les résidents se laissent aller et perdent goût à la vie. Certes, les résidents en ont vu d’autres, mais on sent que la situation devient de plus en plus anxiogène pour eux.

L'isolement en chambre est difficile à mettre en place

Quoiqu’il en soit, cette disposition ne peut être que temporaire. On attend donc encore une fois rapidement l’augmentation des capacités de tests et la livraison de masques pour que cette situation d’isolement ne soit que très temporaire.De plus cet isolement en chambre est difficile à organiser, puisqu’il mobilise encore davantage le personnel, puisqu’il signifie de démultiplier les repas et les animations.

JIM.fr : Avec ces mesures drastiques, des résidents ont-ils quitté leur établissement ?

Eric Fregona : On a quelques cas. Quelques familles ont demandé que des parents les rejoignent, ne souhaitant pas qu’ils soient confinés. Cela peut s’entendre. Mais attention, les risques de contracter le virus nous paraissent tout aussi élevés à l’extérieur. On en revient aux tests et leur faible diffusion dans la population générale cette fois-ci. Réintégrer un foyer dont tous les membres auraient été testés est sans doute beaucoup plus sûr pour les résidents.

JIM.fr : Comment s’organise le confinement des personnels dans vos établissements, comme recommandé par le gouvernement ? 

Eric Fregona : Très peu d’établissements l’ont adopté pour l’heure. Cela nous paraît assez difficile à mettre en place, bien qu’on ne puisse que louer les professionnels qui s’engagent dans ce sens. Notre secteur ne tient d’ailleurs que par le dévouement hors du commun de tous nos agents. On espère d’ailleurs que comme pour l’hôpital, le gouvernement pense, après la crise, à repenser notre problème chronique de sous dotation.

Pour en revenir à votre question, cela ne nous parait pas être un dispositif généralisable surtout qu’on ne sait pas combien de temps cette épidémie va durer ! En outre, l’expérience montre que jamais 100 % du personnel d’un établissement ne sera en mesure de se plier à une règle de confinement aussi stricte, loin de leur famille. Les risques de contaminations venant de l’extérieur seront donc toujours présents.

JIM.fr : Certains de vos établissements ont-ils choisi de renforcer leur médicalisation ? Pensez-vous que cette crise doit conduire à une réflexion sur la médicalisation des établissements ?

Eric Fregona : Il y a eu un "déverrouillage" réglementaire qui permet aux établissements de faire des recrutements supplémentaires, sans se soucier des dotations. Nous avons également la possibilité d’avoir recours à la réserve sanitaire, des libéraux peuvent également facturer des actes à l’Assurance maladie, à titre exceptionnel. Par contre, peu d’acte de soins complexes seront possibles. Par exemple, dans la très grande majorité des établissements, nous ne pouvons pas, pour des questions matérielles, mettre des patients sous oxygène. La médicalisation accrue n’est de toute façon pas le projet que nous défendons pour l’avenir, mais au contraire, nous souhaitons développer des demeures pour personnes âgées où les résidents se sentiront davantage libres, davantage chez eux et moins institutionnalisés.

JIM.fr : Quelle est la conduite à tenir face à un sujet suspecté d’être atteint de Covid-19 ?

Eric Fregona : Nous appliquons les mêmes règles que pour les épidémies de grippe. On isole le cas suspect, le médecin coordonnateur l’évalue si son médecin traitant n’est pas disponible. Si ce praticien le juge nécessaire, il adresse le patient au 15.

On a beaucoup appris depuis la canicule de 2003

JIM.fr : Comment les familles peuvent-elles accompagner les résidents en fin de vie ?

Eric Fregona : Au départ, c’était très compliqué. Les recommandations disaient : pas de visite pour les patients suspects d’être atteints y compris en fin de vie et pas de possibilité de se recueillir autour des corps pour les familles, corps qui devaient être enveloppés dans deux housses et immédiatement transférés aux pompes funèbres. Depuis il y a eu un assouplissement, après une alerte de l’AD-PA et une recommandation du HCSP (Haut conseil de la santé publique). Dans le respect des gestes barrières, il est possible de voir un parent en fin de vie et de se recueillir une heure ou deux auprès du défunt.

JIM.fr : Au total, diriez-vous que vos établissements ont été suffisamment préparés à cette épidémie ?

Eric Fregona : Depuis la canicule de 2003, nous avons fait énormément de progrès dans la gestion de crise et un certain nombre de procédures d’urgence, notamment le plan bleu, ont été développées. 

Les épidémies de grippe, de gastro-entérite et les vagues de forte chaleur nous ont permis de forger encore davantage nos capacités de réponse. Mais dire que nous étions parfaitement préparés serait faux : comment pouvions-nous l’être face à cette situation totalement inattendue ?

En plus, je tiens à souligner que les personnels sont encore plus sous tension que lors d’épidémies classiques ou de canicule, même si nous n’avons pas encore un nombre de décès massif. En effet, la situation est angoissante, puisque nous n’en maîtrisons pas la durée. Je tiens d’ailleurs, pour finir, à saluer le professionnalisme des personnels. Ils tiennent le coup et beaucoup révèlent des capacités humaines et professionnelles exceptionnelles.

Propos recueillis par Frédéric Haroche le 1er avril 2020

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