Les médecins libéraux, soldats oubliés de la bataille. Interview du Dr Jean-Paul Ortiz (CSMF)

Interview du Dr Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF)

Paris, le jeudi 30 avril 2020 – Parfois oubliés par les grands médias et les pouvoirs publics, les médecins libéraux n’en sont pas moins en première ligne dans la bataille du Covid-19. Dans cet entretien, le Dr Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français (premier syndicat représentatif chez les médecins libéraux) donne des nouvelles de cet autre front.

JIM.fr : Quelles sont les conséquences des renoncements aux soins en ville ?

Dr Jean-Paul Ortiz : Elles sont dramatiques. Nous voyons arriver dans nos cabinets ou dans les services d’urgence hospitaliers, des patients avec des pathologies très évoluées et présentant un niveau de gravité que nous n’avions plus l’habitude de voir. Pendant toute cette période, les patients ont négligé leur santé hors symptômes de Covid-19. Nous en appelons à nos patients : occupez-vous de votre santé, même pendant le confinement !

JIM.fr : Que voudriez-vous voir mis en place dans les cabinets pour assurer la sécurité sanitaire des patients ?

Dr Jean-Paul Ortiz : On a déjà pris un certain nombre de mesures : comme espacer ou condamner des chaises dans les salles d’attente. Nous incitons également les patients à respecter davantage les horaires : ce n’est pas la peine d’arriver une heure en avance et d’encombrer les salles d’attente ! Il y a même certains médecins qui ont demandé à leurs patients de rester sur le parking et de ne rentrer qu’au compte-goutte dans le cabinet pour qu’il n’y ait jamais plus d’un patient dans leurs locaux.

Les ARS qui n’indemnisent pas les médecins des centres Covid sont « condamnables »

On a également mis en place des circuits Covid. Soit dans des centres Covid séparés des cabinets médicaux et l’on recommande aux patients symptomatiques d’aller directement dans ces centres. Soit ce sont des circuits au sein des cabinets, avec des plages horaires dédiées : on demande aux patients suspects de Covid de venir en fin de journée. Concernant les centres Covid je rappelle que certaines ARS (Agence régionale de santé) n’indemnisent pas les médecins qui y participent. J’ai alerté les autorités sur ce point pour leur souligner que cette attitude est condamnable.

JIM.fr : Constatez-vous encore des difficultés concernant la distribution de masques ? Quelles sont vos attentes en la matière ?

Dr Jean Paul Ortiz : Le problème est en nette amélioration : il y a beaucoup moins de tension et on commence à avoir des masques pour nos personnels. Par exemple, nous avons obtenu des masques pour les manipulateurs radio. Ce que nous attendons maintenant c’est un élargissement de la distribution pour tous ceux qui travaillent dans les cabinets médicaux, je pense en particulier aux secrétaires. Nous espérons également davantage de masques FFP2 pour les médecins, qui je le rappelle sont les seuls masques vraiment protecteurs, qui permettent de consulter sereinement. Nous en avons reçu quelques-uns, de façon irrégulière…mais on n’en a quand même pas beaucoup !

JIM.fr : Avez-vous des données sur le nombre de médecins libéraux qui ont été atteints ? 

Dr Jean Paul Ortiz : Nous disposons des données de la CARMF. Dans un communiqué adressé à l’AFP, la caisse dit avoir recensé au moins 21 décès de médecins libéraux et 4000 arrêts de travail en lien avec le Covid-19. Mais ni la Caisse, ni nous, n’avons de certitude sur ces chiffres. Quoi qu’il en soit, il est évident qu’à l’avenir, les médecins devraient être prioritaires en ce qui concerne l’accès au dépistage afin qu’ils puissent protéger leurs patients.

JIM.fr : Quels sont les chiffres dont vous disposez sur la baisse d’activité des médecins libéraux spécialistes et généralistes ? 

Dr Jean-Paul Ortiz : Les chiffres que nous avons sont ceux qui ont été donnés par la CNAM, à savoir, chez les généralistes, une baisse d’activité de 40 à 50 % et de 60 à 70 % chez les spécialistes. Mais il y a de grandes disparités entre les spécialités. Par exemple, en chirurgie orthopédique, hors urgences, les baisses d’activité atteignent 90 à 95 %.

« Certains cabinets ne s’en relèveront pas »

On peut citer également la radiologie, où les personnels ont manqué de moyens de protection.

Certains cabinets ne s’en relèveront pas. Il s’agira soit de jeunes installés en phase de "montée de clientèle" avec des charges et des investissements importants qui vont préférer se diriger vers le salariat, soit des médecins en cumul emploi-retraite. Par ailleurs, les cabinets qui exigent un investissement important risquent également d’être fortement impactés. Je pense par exemple à l’imagerie, spécialité dans laquelle nous bénéficions d’un maillage important de "cabinets secondaires" qui va peut-être disparaître avec cette crise.

Enfin, nous avons une très forte inquiétude concernant la reprise d’activité dans les établissements de soins privés, en particulier en chirurgie en raison de la pénurie de médicaments nécessaires à l’anesthésie : midazolam, propofol et curares.

Si l’on se retrouvait, pour ces produits, dans une situation similaire à celle que nous avons connue pour les masques, nous ne pourrons pas reprendre l’activité chirurgicale habituelle et normale avant longtemps, certains parlent de plusieurs mois. Cela aurait pour conséquence de graves retards de prise en charge, en particulier en cancérologie et des difficultés économiques importantes pour les chirurgiens.

Cette crise rappelle donc l’importance de revoir les mécanismes d’approvisionnement, voire les mécanismes de production. On ne peut pas en effet tolérer que la France ne soit pas en sécurité sanitaire : on ne peut pas dépendre de la Chine et de l’Inde sur des thématiques aussi sensibles.

JIM.fr : Quel est votre regard sur le plan d’aide présenté par la CNAM ? 

Dr Jean-Paul Ortiz : Je tiens tout d’abord à souligner c’est que ce plan n’a pas été l’objet d’une négociation mais d’une simple concertation.

Ce qui nous inquiète c’est que les taux de charges retenus par la CNAM ne sont pas conformes à la réalité. Les chiffres qui nous ont été communiqués, spécialité par spécialité, mettent en évidence que dans certaines d’entre elles, en particulier en radiologie, les taux de charge retenus sont très inférieurs à la réalité. En effet, la CNAM se base sur des chiffres de la DREES. Or, nos associations agréées retrouvent des taux de charge plus élevés que dans les données du ministère.

Nous leur avons fait remonter cette information, mais la caisse ne semble pas pour le moment prendre en compte nos remarques.

De plus, si l’impossibilité d’opérer dure, l’Etat ne pourra pas se contenter de nous indemniser uniquement sur les charges : il devra aller largement au-delà.

« La nation se devrait de remercier tous ses soldats »

Par ailleurs, nous avons demandé que les médecins libéraux, comme les personnels hospitaliers qui ont obtenu une prime de 500 à 1500 euros, soient reconnus pour leur implication dans la lutte contre le Covid-19. Ils ont pris des risques, un certain nombre d’entre eux sont tombés malades, quelques-uns ont perdu la vie : les médecins libéraux devraient eux aussi bénéficier d’une telle reconnaissance. Pour l’instant ce n’est pas prévu et je le déplore. Je pense que la nation se devrait de remercier tous ses soldats.

JIM.fr : Qu’attendez-vous de la CARMF ?

Dr Jean-Paul Ortiz : Déjà, j’espère que la CARMF va mettre en place des mécanismes d’accompagnement des médecins : ce serait la moindre des choses. Il semblerait qu’elle commence un peu à bouger. On pense par exemple aux réserves du fond invalidité et décès qui sont importantes, de l’ordre de 584 millions d’euros et qui pourraient être mobilisées, alors que seuls 75 millions d’euros par an sont utilisés. La CARMF pourrait ainsi déployer plusieurs mesures : suppression de cotisations, allocation de sommes forfaitaires, comme l’a fait la caisse des chirurgiens-dentistes à hauteur de 4 500 euros. Pour l’instant, elle s’interroge, elle hésite, or il y a vraiment des décisions urgentes qui doivent être prises.

JIM.fr : Qu’attendez-vous des assurances privées ?

Dr Jean-Paul Ortiz : En ce qui concerne les assureurs, là aussi, je pense qu’il serait de bon ton qu’ils fassent un effort. Je rappelle que nos assurances privées sont là pour combler les délais de carence de la CARMF. Les assureurs devraient donc mettre en place des mécanismes d’accompagnement rétroactifs à partir de la date du début du confinement. On pourrait, par exemple, bénéficier d’un assouplissement des cotisations puisque les assurances privées connaissent aujourd’hui d’importantes rentrées d’argent alors que leurs sorties sont très restreintes, puisque le pays est à l’arrêt !

JIM.fr : Pensez-vous que le développement des téléconsultations va se poursuivre après la fin du confinement ou qu’il s’agit d’un phénomène temporaire ?

Dr Jean-Paul Ortiz : La téléconsultation s’est beaucoup développée. Je pense que c’est un mouvement de fond qui va perdurer ; peut-être pas au très haut niveau actuel, mais il semble qu’enfin le déclic est engagé ! Nous allons être amenés à téléconsulter beaucoup plus qu’auparavant. Des habitudes ont été prises et la téléconsultation commence à faire partie de la façon dont nous dispensons des soins et pour les patients, de la façon dont ils abordent le système de soins.

Propos recueillis par Frédéric Haroche le 29 avril 2020

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