A finalement eu tout bon

Paris, le samedi 11 juillet 2020 – Quand on semble avoir unanimement déçu, un vent de liberté peut flotter. Et la liberté, ce fut pour lui l’instrument de la révélation.

Club de l’Horloge

Pour la gauche, c’était l’incarnation des idées conservatrices les plus rances, de l’attachement aveugle à un parti, prêt à en excuser toutes les compromissions et toutes les idéologies. Pour la droite, c’était un allié certes fidèle et sympathique, mais dont les erreurs confortaient une réputation peu flatteuse.

Difficile de totalement faire mentir la gauche. Outre son opposition marquée (mais qui était majoritairement le reflet des orientations de sa famille politique) de se prononcer dans les années quatre-vingts en faveur de l’abolition de la peine de mort et de l’abrogation d’une disposition pénalisant les relations homosexuelles entre personnes de plus de 15 ans, certains se souvenaient comment il avait contribué à la revue Contrepoint publiée par le Club de l’Horloge. Or, ce dernier soutenait officiellement l’existence d’une inégalité entre les ethnies, position qui ne semblait pas empêcher Jacques Toubon d’y apporter sa contribution, quand d’autres responsables politiques de la droite conservaient plus de distance.

All Good

Difficile également de donner complètement tort à la droite. Celui qui fut député à l’âge de 30 ans et maire du 13ème arrondissement deux ans plus tard, n’avait cependant pas laissé un souvenir impérissable de son passage place Vendôme au ministère de la Justice ou comme ministre de la francophonie. Sa proposition d’imposer une liste de mots et d’expressions françaises pour remplacer des idiomes anglais pourtant durablement installés dans notre vocabulaire a ainsi été largement moquée. Après son départ de la place Vendôme, il a d’ailleurs reçu peu à peu un soutien bien moins marqué de sa famille politique, à mesure également que diminuait l’influence de son mentor Jacques Chirac.

Francisque

Pourtant, dans ce parcours que certains voulaient rapidement dessiner comme manichéen, certains indices avaient été repérés par ses plus proches. Ils avaient parfois irrité : « Il y a une énigme Toubon. J'en discutais d'ailleurs souvent avec Chirac. On ne savait jamais à l'avance de quel côté il allait pencher sur tel ou tel sujet. Il m'est arrivé de lui dire "mais tu dérailles complètement, tu dis le contraire de ce que tu as dit hier !"», racontait il y a deux ans un chiraquien dans les colonnes du Figaro, alors que Jacques Toubon avait surpris par ses positions inattendues sur le droit d’asile. Par ailleurs, son refus de concevoir la culture comme un bien uniquement marchand avait été apprécié quand il était ministre de la Culture. Enfin, certains se souvenaient que s’il n’avait pas choisi de voter pour l’abrogation de la peine de mort, il avait eu le courage d’affronter François Mitterrand, alors Président de la République. Il avait été en effet le 2 février 1984 condamné avec François d’Aubert et Alain Madelin pour « injures et menaces envers le président de la République française » à une « censure simple » (soit un mois de privation d’indemnité parlementaire) pour avoir rappelé (voire révélé) devant l’Assemblée nationale le passé pétainiste du Président de la République et le fait qu’il ait été décoré de la Francisque.

Le sceau de son empreinte

Est-ce ce parcours bien plus contrasté que celui dressé rapidement par les éditorialistes qui a soufflé à François Hollande son nom il y a six ans ? A l’époque, la nomination de Jacques Toubon au poste de Défenseur des droits étonne et irrite. Il s’y est totalement révélé et alors qu’il quitte dans quelques jours la mission qu’il aura probablement le plus aimée tout au long de sa carrière son action est quasiment unanimement saluée. « Mon seul regret est de partir » a pour sa part confié lors de la récente cérémonie d’adieu l’ancien Garde des Sceaux de Jacques Chirac, évoquant une « expérience exceptionnelle ».

Liberté et égalité : des principes concrets

Jacques Toubon a tout d’abord donné au Défenseur des droits une dimension nouvelle et renforcée. Sa visibilité est aujourd’hui sans pareil comme en témoigne la hausse de 40 % du nombre de dossier reçus. Mais au-delà, c’est la ligne de Jacques Toubon qui est remarquée. Elle a été constamment guidée par la protection des droits et des libertés, et la nécessité de faire respecter l’égalité, non pas d’une façon théorique, mais dans les aspects les plus concrets de la vie quotidienne. C’est ainsi notamment que le Défenseur a régulièrement mis en garde contre les dangers du tout numérique, qui éloigne les plus fragiles des services publics et donc de la possibilité d’exercer leurs droits. C’est dans cette perspective également qu’il a signalé les risques de dérive des lois d’exception, tel l’état d’urgence sanitaire. Son action pour dénoncer l’interdiction faite à certaines mères isolées de se rendre au supermarché avec leur enfant est emblématique de la conception de son rôle.

Résister aux pressions

Cependant à l’heure des bilans, Jacques Toubon accepte de tirer quelques leçons plus générales. Il s’inquiète ainsi de la facilité avec laquelle certains paraissent aujourd’hui accepter le recul de certains droits et libertés. « Pour beaucoup de gens, les droits de l’Homme, les droits fondamentaux, les libertés fondamentales c’est de la théorie juridique ou c’est une idéologie humanitaire. Comme je l’avais dit, c’est un peu dans l’éther. Alors que c’est quoi les droits fondamentaux, par exemple le droit inconditionnel à l’hébergement? Et bien c’est la différence entre passer la nuit sur les trottoirs du boulevard de la Villette ou passer la nuit dans un foyer d’hébergement. Donc c’est de nature extrêmement concrète. Je pense qu’aujourd’hui, la majorité d’un peuple comme le peuple français n’a pas conscience de la valeur concrète, quotidienne des libertés. Il ne se rend pas compte, je crois, de ce qu’est l’enjeu des libertés. Et que cet héritage accumulé depuis deux siècles et demi, presque trois, peut être sous certaines pressions comme la peur, les régimes politiques plus ou moins autoritaires, est assez vite dilapidé. Donc il faut se battre pour ça et c’est le rôle du Défenseur des Droits en tant que vigie des libertés » insiste-t-il dans un récent entretien au Huffington Post. Il observe encore que la « lutte contre les discriminations » est le combat le plus difficile et se félicite encore de victoires concrètes comme « l’égal accès à la cantine scolaire ».

Si même Toubon…

L’heure du départ est également l’occasion d’un bilan un peu plus personnel, d’autant plus que les apparents virages de Jacques Toubon intriguent. Une expression ayant fleuri sur les réseaux sociaux proclamant « Si même Toubon le dit…» met en lumière les mouvements paradoxaux du Défenseur des droits qui s’est par exemple encore récemment illustré par ses propos très durs vis-à-vis des actes racistes commis par certains policiers. Il s’en amuse mais rectifie quand le Huffington Post l’interroge : « Donc l’adage disant "on est de gauche quand on est jeune, on devient de droite quand on vieillit", ne s’applique pas en sens inverse pour vous?  Je pense que non. Nous sommes dans un domaine où je ne crois pas que les catégories de gauche et de droite soient applicables. Le droit n’a pas de couleur politique, c’est tout à fait clair. Et à titre personnel, je crois que j’ai toujours eu tendance à être plutôt dans la branche, dans la fraction sociale de ma famille politique. Ça peut être le gaullisme social, le gaullisme populaire. Donc je n’ai pas le sentiment non plus en 45 ans d’avoir dérivé d’un côté à l’autre » remarque-t-il. Gérard Longuet confirmait en 2018 : « C'était un opposant très dynamique à Mitterrand dans les années 80, mais il avait déjà un côté un peu droit-de-l'hommiste ». Et pour expliquer certaines contradictions de son parcours, Jacques Toubon note : « Honnêtement, je ne pense pas qu’on change de conscience à 50, 60, 70 ans. Et qu’on ne change pas non plus d’éducation. Mais simplement, il se trouve que cette institution et cette fonction donnent une liberté et une indépendance que je n’avais jamais connue jusqu’à maintenant ». Certains remarqueront que dans cette complexité et ce tiraillement entre des idéaux apparemment contradictoires, dans cette collision entre des déclarations très opposées, il se rapproche d’autant plus de son mentor, qui avait gagné avec son second mandat une nouvelle liberté de ton.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Avoir 20 ans

    Le 11 juillet 2020

    Une autre formule estimait que lorsqu'on a 20 ans et qu'on est de droite on n'a pas de cœur et lorsqu'on a 60 ans et qu'on est de gauche on n'a pas de cerveau.

    Dr Pierre Castaing

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