Emmanuel Macron ne s’excuse jamais : quel mauvais exemple suit-il ?

Paris, le samedi 1er mai 2021 – La séquence a beaucoup marqué. Non pas seulement en Allemagne, mais aussi en France. Quant à la veille de Pâques, la préconisation d’Angela Merkel d’imposer un confinement strict pendant le week-end pascal a soulevé une indignation unanime, la chancelière allemande s’est excusée, dans un registre quasiment religieux et son attitude a profondément dérouté. « Ce n’est pas du tout une habitude dans la politique allemande de « demander pardon », comme l’a fait Angela Merkel, pour avoir appelé les responsables religieux à ne pas célébrer Pâques en public. Elle a endossé la pleine responsabilité de ses décisions, ce qui quelque part la grandit. C’est à cela que l’on reconnaît les grands chefs en Allemagne. Cette attitude a été aussi commentée qu’appréciée dans la presse allemande. Les milieux d’affaires se sont montrés assez admiratifs, en formulant le vœu d’être capables eux aussi d’exprimer un mea-culpa avec la même modestie », analysait récemment dans La Croix, Frank Baasner, directeur de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg, près de Stuttgart.

Litote présidentielle

Une telle séquence semble quasiment inconcevable en France. Par de très légères touches, le Président de la République a pu admettre des failles (par exemple lors de sa dernière allocution). Mais son exercice du pardon ou de la reconnaissance de ses erreurs relève surtout de l’art de la litote, comme l’illustre sa célèbre formule : « Ce n’est pas une erreur, mais ça n’a pas marché ». Cette attitude n’a guère évolué depuis le début de la pandémie. Au lendemain de sa quatrième allocution, en juin dernier, l’éditorialiste Nicolas Beytout remarquait ainsi dans son journal l’Opinion : « Il y a eu quelques arrangements avec la réalité : les performances de la France en matière de lutte contre le coronavirus ont été largement surestimées par le chef de l’État, et la stratégie de confinement dur a fait de la France le pays qui a le plus plongé dans la récession économique. L’appel à reprendre et à accélérer le retour au travail était donc vraiment indispensable. Mais l’état d’esprit général d’Emmanuel Macron, c’est : se réinventer, oui. Mais s’excuser, non ! ». Mais cet état d’esprit du Président de la République a été encore plus remarqué il y a quelques semaines, à travers sa conviction réaffirmée que l’absence de confinement fin janvier était le bon choix ou plus encore au moment où la France dépassait le seuil très symbolique des 100 000 morts. Ce cap a donné lieu dans certains pays à des moments de contrition au plus haut sommet de l’Etat, y compris par exemple par le souvent tonitruant Boris Johnson. En France, ce fut le service minimum. 

Dieu peut-il s’excuser

Outre la personnalité d’Emmanuel Macron qui a probablement une influence et les contextes électoraux (Angela Merkel ne se représentera très probablement pas en septembre, quand le président de la République est clairement entré en campagne), ce défaut d’aptitude à l’excuse pourrait être une marque de fabrique de la France, une conséquence de son rapport au pouvoir. « La différence d’approche entre les deux dirigeants s’explique aussi par une conception très distincte du rapport au pouvoir des Français et des Allemands. La chancellerie est tenue par des humains qui occupent une fonction politique, tandis que la présidence de la République revêt d’emblée quelque chose de sacré, dont on attend tout. À qui le locataire de l’Élysée devrait-il demander pardon, alors qu’il endosse un costume que les Français tiennent pour quasi-divin ? » s’interroge ainsi Frank Baasner. Bruno Cautrès, politologue, chercheur au Cevipof renchérit dans les mêmes colonnes de la Croix : « Ce sont surtout nos institutions à bout de souffle qui montrent là leurs effets. C’est d’autant plus flagrant quand on les compare à la démocratie allemande, fondée sur une culture du compromis, des coalitions et du parlement. En France, c’est le poids de la fonction présidentielle qui se fait sentir ici. Jusqu’à cette recherche du verbe souverain qui paraît en total décalage avec la réalité des hospitalisations et des séquelles vécues ».

Aveux de faiblesse

Les Français sont-ils las de cette arrogance, de cette monarchie républicaine ? Dans Causeur, l’éditorialiste Sophie de Menton semble en tout cas considérer l’exercice inutile et probablement contre-productif compte tenu de ce qu’elle pense être l’état d’esprit des Français. « Alors qu’Angela Merkel s’excuse, est une affaire entre elle et sa conscience et la perception du peuple allemand, qui n’a pas ce même rapport avec le pouvoir.

Il faut aussi savoir qu’en France s’excuser et reconnaître une erreur, est la porte ouverte à toutes les dérives politiques, à toutes les insultes des oppositions, voire à une demande de démission du chef de l’État ! Une grave atteinte à l’autorité de l’État, dont franchement on peut se passer en ce moment. Les Français ont besoin de croire que celui qui nous gouverne en ce moment fait de son mieux » estime-t-il. Cette approche qui considère que la reconnaissance de ses erreurs serait inévitablement perçue comme un aveu de faiblesse est loin d’être unanimement partagée. Bruno Cautrès considère au contraire : « Les réponses d’Emmanuel Macron sur sa gestion de la crise sanitaire laissent l’impression d’un président de la République en surplomb, qui ne commet aucune erreur. Même si ces propos sont plus complexes, le fait que le chef de l’État prétende ne s’être trompé sur rien, contrairement aux scientifiques qui seraient dans l’erreur de prédiction, est assez inaudible, au vu des dysfonctionnements constatés. (…) Personne n’ignore l’extrême difficulté de cette crise et des décisions qu’elle impose. Tout l’enjeu est donc de parvenir à tenir un discours sur les erreurs commises, inévitables au vu des inconnus de cette pandémie. Les citoyens sont assez mûrs pour entendre des errements ou des échecs, il faut simplement leur expliquer, comme à des personnes que l’on prend au sérieux. C’est d’ailleurs ce que l’on peut attendre du chef de l’État : qu’il explique ses choix et en assume les conséquences dans les urnes. (…). Toute cette longue histoire d’incarnation et de parole monarchiques ne colle plus avec les attentes des citoyens depuis la crise des gilets jaunes, j’en suis convaincu. Selon le baromètre de la confiance politique du Cevipof, publié en février, la première qualité attendue d’un dirigeant politique, devant sa capacité à trancher, c’est d’être proche des Français et de comprendre leurs difficultés. Les citoyens aspirent à un pouvoir plus horizontal. (…) Nous vivons une période de transition, de tâtonnement, où la nécessité d’une réforme institutionnelle s’impose de plus en plus. On ne peut tout simplement plus gouverner de la même manière des citoyens éduqués, surinformés, et qui ont tous les moyens à leur disposition (le site Covidtracker en est une parfaite illustration) pour vérifier les dires de leurs dirigeants ».

Est-ce qu’on peut reconnaître ses erreurs, si on ne s’excuse pas ?

Si cette absence de « culture de l’excuse » (pour reprendre une expression couramment utilisée) est dommageable, ce n’est pas uniquement pour des raisons morales, qui voudraient que l’arrogance soit éthiquement répréhensible ou parce qu’elle creuserait le fossé entre le peuple et ses dirigeants. L’absence de reconnaissance de ses manquements a des conséquences plus profondes, puisqu’elle empêcherait d’apprendre de ses erreurs et donc de s’améliorer, même si pour Sophie de Menton, l’absence d’excuses publiques n’est pas du tout incompatible avec une prise de conscience de ses limites. Son invitation à ne pas être dupe quant à la sincérité de certaines  excuses n’est sans doute pas inutile : « Il s’agit-là plutôt d’une bonne occasion d’éviter des reproches mérités ou pas. Que vous soyez coupable ou pas, il faut s’excuser », ironise-t-elle. Néanmoins, il semble que malgré son espoir, le défaut de mea culpa traduise un clair aveuglement concernant les travers de notre pays et que de la même manière que certaines excuses peuvent être faciles, les affirmations de certains représentants politiques quant à la prise de conscience des améliorations à apporter restent souvent des paroles creuses.

Si seulement les politiques étaient d’humbles scientifiques…

Mais comment faire changer nos institutions et nos responsables politiques, afin de gagner en efficacité, quitte à perdre en arrogance (qui confine parfois au ridicule) ? Le professeur Philippe Juvin, dans Le Monde, suggère une thérapeutique qui aujourd’hui ferait gravement défaut à nos dirigeants : la culture scientifique. Il note en effet : « Cette inculture scientifique des élites a des effets encore plus profonds dans la conduite des affaires de l’Etat. Prenons l’exemple de l’évaluation des politiques publiques. Alors que la France décroche dans tous les classements internationaux, on continue à scander, sans jamais argumenter, que nous avons « le meilleur système de santé », « le meilleur système éducatif », « la meilleure protection sociale », « les retraites les plus protégées »… Si nos élites avaient été formées à la démarche scientifique, elles analyseraient, compareraient et concluraient naturellement à la nécessité de nous inspirer d’expériences qui fonctionnent ailleurs (…) La France ne voit pas loin parce que, au fond, elle ne doute jamais d’elle-même. Mais la disparition des sciences dans l’espace public a des effets plus larges encore, qui irriguent toute la vie démocratique. Apprendre les sciences, c’est d’abord apprendre à penser. (…) Réinjecter de la science dans la sphère publique n‘est pas une affaire de moyens. C’est d’abord une affaire de contenu, et une ambition à assumer. A l’école, mieux former les enseignants, les ouvrir à des pédagogies de l’expérience, leur faire confiance, les laisser libres et les aider à échanger, stimuler la curiosité de l’enfant, lui apprendre à douter, accorder plus d’heures aux sciences. Côté administration, former nos futurs cadres aux enjeux scientifiques et favoriser les parcours issus du monde scientifique et technique. Dans la sphère publique et politique, assumer une parole capable de reconnaître erreurs et ignorances. En formant les futurs citoyens à la démarche scientifique, on réarme intellectuellement les Français face à la complexité du monde. La Révolution française avait débuté avec l’Encyclopédie », conclut-il.

… et si les scientifiques étaient humbles !

Les conséquences délétères et trop souvent non pressenties de la méconnaissance de la démarche scientifique ont souvent été évoquées dans ces colonnes. Cependant, s’il est certain que le doute et la reconnaissance de ses erreurs fait partie intégralement de cette démarche, aujourd’hui, certains exemples, donnent l’image d’une « science » qui s’est-elle-même éloignée de ses préceptes. C’est ce que rappelle dans une tribune récente publiée par le Figaro, le philosophe des sciences Philippe Lemoine (doctorant à l'université Cornell [États-Unis] et chargé de recherche au Center for the Study of Partisanship and Ideology). Dans ce texte, il rappelle comment l’étude de l’INSERM qui a conclu à l’efficacité du couvre-feu s’est révélée inexacte parce qu’elle reposait sur une hypothèse de transmissibilité du variant B1.1.7 qui a été infirmée. « Mais plutôt que de reconnaître que cette hypothèse ne tient plus debout et revoir leur modèle, ils prétendent que l'augmentation du nombre de cas en mars leur a donné raison, alors qu'ils savent pertinemment que, si leur modèle était correct, l'incidence aurait augmenté beaucoup plus fortement » dénonce le philosophe des sciences, déplorant cette attitude qui fausse totalement le débat démocratique.

Perseverare diabolicum…

Aussi, avant de réclamer que les représentants politiques reconnaissent leurs erreurs, voire formulent des excuses, sans doute serait-il nécessaire que les scientifiques renouent eux aussi avec cette attitude, qui caractérise la démarche scientifique. C’est ce qu’explique également dans le Figaro, l’historienne des sciences, Liv Grjebine. Elle rappelle : « Il est fondamental que les politiques comme le public comprennent le rôle des erreurs scientifiques et les acceptent comme un élément non seulement «normal», mais inévitable d’une démarche scientifique. A contrario, l’absence de remise en cause est délétère pour la recherche. L’obstination d’institutions françaises à ne pas reconnaître le spectaculaire décalage entre leurs projections épidémiologiques et la réalité observée en offre une bonne illustration. Ainsi, dans sa note d’éclairage du 29 janvier 2021, le Conseil scientifique s’appuyait sur des projections développées par l’Institut Pasteur et par l’Inserm pour défendre un confinement strict. Ces projections prévoyaient une forte hausse du nombre d’admissions hospitalières: près de 30 000 admissions par semaine vers le 8 février, or 11 300 hospitalisations ont en fait eu lieu lors de cette période, soit près de trois fois moins ; ces mêmes projections prévoyaient 140 000 nouveaux cas de contamination par jour la semaine du 15 février or environ 20 000 ont été observés en pratique cette semaine-là, soit sept fois moins. Pourtant, malgré les écarts entre ces projections et la réalité observée, aucune des institutions responsables de cette note n’a reconnu que ses prévisions étaient très loin de ce qui s’est réellement passé. Certains épidémiologistes se sont même acharnés à justifier les projections initiales, en arguant que les effets du couvre-feu, dont ils doutaient de l’efficacité peu de temps auparavant, permettaient d’expliquer le nombre beaucoup plus faible de cas observé par rapport à leurs projections. (…) Cette posture témoigne d’une évolution préoccupante de certains chercheurs, qui refusent de se déjuger publiquement, tout en continuant à occuper le devant de la scène médiatique. (…) Certains d’entre eux n’ont pas su résister à cette occasion d’accroître leur autorité dans la société, quitte à court-circuiter les règles de la controverse scientifique. Au lieu d’être analysée, discutée et décortiquée, l’erreur est devenue persona non grata. (…) Les erreurs sont pourtant essentielles au fonctionnement de la science. Mais, pour qu’elles soient utiles, encore faut-il qu’elles soient reconnues comme telles et que les chercheurs, mais aussi les politiques puissent en tirer les leçons. Sans ces remises en question régulières, il n’y aurait pas de progrès, mais une compilation de vérités périmées. Quand les scientifiques passent leurs erreurs sous silence, voire les nient, ils s’enferment dans une impasse, avec le risque de discréditer la démarche scientifique et de faire le jeu de tous les propagateurs de «fake news». En fin de compte, les scientifiques devraient sans doute faire davantage confiance à l’intelligence de leurs concitoyens et ne pas craindre de dévoiler leurs échecs. Une récente étude Ipsos ne montre-t-elle pas que 65 % des Français reconnaissent qu’il est normal que les scientifiques changent d’avis sur des sujets comme les traitements les plus efficaces ou l’évolution de l’épidémie, car il y a beaucoup de choses qu’ils découvrent encore actuellement sur le virus ? » conclut-elle.

Aussi, plutôt que des cérémonies d’hommage aux victimes de l’épidémie, la France ne gagnerait-elle pas à organiser une grande séance d’excuses généralisées, qui concernerait autant ses responsables politiques que scientifiques, avec pour espoir, une renaissance d’une certaine forme de raison ?

On pourra relire : 


Frank Baasner, directeur de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg, près de Stuttgart et Bruno Cautrès, politologue, chercheur au Cevipof
Nicolas Beytout
Sophie de Menton
Philippe Juvin est chef des urgences de l’hôpital européen Georges-Pompidou et maire (LR) de La Garenne-Colombes (Hauts-de-Seine).
Philippe Lemoine est doctorant à l'université Cornell (États-Unis) et chargé de recherche au Center for the Study of Partisanship and Ideology.
Liv Grjebine , historienne des sciences à Harvard

Aurélie Haroche

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Vos réactions (13)

  • Excuses

    Le 01 mai 2021

    Merci pour cet éclairage sur des postures qui ont largement compliqué la situation.

    Dr Bernard Hazon

  • Les excuses, c'est fini, c'est les Oups

    Le 01 mai 2021

    Je déguste votre article au moment, ou je reçois ceci:
    Fauci to Internists: A Lot of 'Oops' in Early Days of Pandemic
    https://www.medpagetoday.com/infectiousdisease/covid19/92353

    Donc on ne fait plus des excuses on fait des OUPS. On a eu captain America, on a désormais Monsieur super Oups.

    Il a fauté grave en finançant ce qui est interdit, cela est prouvé, il a 80 ans et continue ...

    C'est un moment particulier, car désormais on va pouvoir voir se déployer les méthodes d'autres...

    https://flutrackers.com/forum/forum/india/india-covid-19-sept-13-2020-may-31-2021/912761-india-%E2%80%98a-tsunami-of-cases%E2%80%99-desperation-as-covid-second-wave-batters-india-a-complete-massacre-of-data-as-well-as-people

    Dr Bertrand Carlier

  • Les non excuses françaises

    Le 01 mai 2021

    Juste pour préciser que cette attitude peut être reliée à celle de 1985 (sang contaminé) : responsable mais pas coupable puis des années 2000 environ : ni responsable ni coupable. A noter les conséquences de tout cela : l’accumulation des normes et des règles soi-disant pour protéger les français ; je crois plutôt que ceux sont les membres des institutions qui se protègent ainsi surchargeant et décourageant les initiatives, paralysant la France, niant la situation par le fameux pas de vague de ceux que ça dérangeraient.

    D’où la dépression des français (record) alors que comme vous le précisez de la part de certains ; on a le meilleur système...
    Ce virus est arrivé comme un tsunami ce qui est pour moi une bonne nouvelle, malgré les drames vécus par certains de nos contemporains, mais suffira-t-il pour changer l’état d’esprit des gens d’en haut trop bien installés.

    En outre en ce qui concerne les vaccins : citation de Claude Bernard chercheur: le microbe n’est rien, le terrain est tout - Lorsque les faits vont à l’encontre de la théorie on retient les faits on abandonne la théorie.
    Malheureusement la science médicale s’est laissée grisée par la formidable découverte des antibiotiques dont on connaît la conséquence, de part l’usage abusif et disproportionné sur le terrain depuis bien longtemps.
    La médecine n’est elle pas l’Art d’accommoder les sciences.

    Bernard Saulnier (MK)

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