On refait le match du non confinement : quand le Monde s’autoproclame gagnant

Paris, le lundi 21 juin 2021 – Depuis le début de l’épidémie de Covid, décideurs et citoyens ont été contraints de vivre avec cette inconnue : l’efficacité exacte des confinements sur l’évolution de l’épidémie semble presque impossible à déterminer. Si mécaniquement, la réduction des contacts sociaux a inévitablement des conséquences positives sur la circulation des virus, il existe de multiples autres facteurs influençant la circulation d’un virus comme SARS-CoV-2, pour qu’une estimation précise des effets des confinements puisse être aisément réalisée.

Le pari de Macron : 14 000 morts ?

Dès lors, l’évaluation des politiques mises en œuvre ne peut qu’être imparfaite et notamment celle du choix singulier fait par la France de ne pas confiner le pays en janvier, en dépit des alertes de nombreux experts (tout en conservant cependant un couvre-feu et de nombreuses fermetures d’établissement). On s’en souvient, quand à la surprise générale Jean Castex annonça fin janvier que le Président de la République avait repoussé l’idée d’un confinement strict, une grande partie des observateurs et de la presse s’était émue de ce « pari » forcément risqué. Aujourd’hui, tandis qu’après un confinement court et light, la France connaît une situation épidémique favorable et a échappé (de justesse ?) au tri de certains malades pour lesquels la réanimation aurait été normalement indiquée (mais non sans une déprogrammation massive), certains voudraient refaire le match. C’est ainsi, que Le Monde, en collaboration avec l’équipe de Pascal Crepey de l’École des Hautes Études en Santé Publique (EHESP) a publié ce week-end une estimation du nombre de morts qui auraient été évitées si le confinement était intervenu fin janvier. Résultat sans appel : 14 000 décès, 28 000 hospitalisations en réanimation et 160 000 cas de Covid-19 longs.

« Pas parfaitement rigoureux ! »

Comment le Monde obtient-t-il cette conclusion glaçante qui suggère un scandale d’État, alors que le gouvernement avait été averti par son Conseil scientifique (même si les prévisions les plus alarmistes pour le mois de février, puis de certains médecins pour le mois d’avril et enfin pour le mois de mai après le confinement ne se sont pas réalisées [comme d’ailleurs depuis le début de l’épidémie] ?). Élémentaire, pour le journal du soir : il a suffi de décaler « les courbes d’évolution des trois indicateurs épidémiologiques principaux (décès, réanimations, hospitalisations) » observées à partir du 1er avril au 1er février. Ainsi, dès la troisième semaine de février, nous aurions connu la situation encourageante de la fin du mois d’avril et mars aurait marqué le temps des cerises (en avance). Si Pascal Crepey admet que « ce n’est pas un calcul parfaitement rigoureux (sic) » il estime que « cela donne un ordre de grandeur, tout à fait vraisemblable ». D’ailleurs, le Monde cite pour conforter la pertinence de son analyse, une estimation proche de l’unité Maladies infectieuses et vecteurs, écologie génétique, évolution et contrôle (Mivegec) ou encore une comparaison entre pays européens.

Et si Noël avait eu lieu en novembre ?

Peut-on cependant tout à fait se satisfaire d’une analyse aussi restreinte qui réduit la modélisation épidémiologique (dont on a pu mesurer les limites au cours de ces derniers dix-huit mois) en un copier-coller ? Bien sûr, le Monde se satisfera de ceux qui depuis quarante-huit heures commentent ses chiffres en dénonçant l’incurie du gouvernement, tandis que le professeur Antoine Flahault félicite « C’est un travail très intéressant, il faudrait même pousser le calcul à une décrue épidémique recherchée dès le 1er décembre alors qu’un plateau élevé s’est installé : deux semaines de confinement avant Noël aurait probablement réduit à moins de 5 000 cas par jour ».

Un confinement fin janvier n’aurait probablement pas duré trois semaines

Pourtant, difficile de ne pas s’étonner qu’un journal qui continue à faire encore référence comme le Monde, évacue aussi rapidement les limites de son étude. Comment ne pas voir que ce « décalage » ne permet pas de tenir compte de l’influence de la progression de la couverture vaccinale et de la hausse des températures. Évasif, le Monde concède : « Cette donnée, nous avons tenté de la prendre en compte en réduisant légèrement (re-sic), sur nos courbes, le rythme d’une baisse amorcée en février plutôt qu’en avril ». De la même manière, alors qu’il pourrait être objecté que la courbe des contaminations aurait pu repartir à la hausse après la levée des mesures, le Monde répond : « Là encore, l’observation de nos voisins européens ne met pas en évidence un tel rebond printanier ». Pourtant, l’observation de nos voisins européens montre au contraire que leurs confinements décrétés en janvier ont dû se prolonger jusqu’au printemps (faute de résultats qu’ils jugeaient assez satisfaisants auparavant) à l’instar de la France dont le déconfinement a coïncidé avec celui de ses voisins. Bref, la France aurait sans doute connu le confinement long qu’elle redoutait plutôt qu’un confinement express. Par ailleurs, la comparaison est toujours complexe tant les mesures ont pu être différentes entre une Espagne qui a conservé un grand nombre de ses établissements ouverts (mais avec des interdictions de déplacement entre les régions et des fermetures d’école limitées) et l’Allemagne qui a choisi de suspendre la plupart de ses activités y compris scolaires. Les deux pays sont pourtant pareillement considérés par le Monde comme les bons élèves de ce printemps 2021. Enfin, il est probable que l’analyse des surmortalités à la fin de l’année permettra mieux de réaliser un comparatif entre les pays européens.

Années de vie perdues

Reste enfin, ce qui est relativement regrettable pour un journal comme le Monde dont on attend plus certainement les analyses sociologiques et politiques que des modélisations épidémiologiques hasardeuses, l’absence de réflexion sur les conséquences non sanitaires d’un confinement en janvier (qui aurait très probablement dépassé les trois semaines du mois d’avril). Sur ce point, l’analyse du Think Thank de Générations Libres, qui en dépit de ces imperfections, a probablement une valeur au moins aussi importante que celle du Monde invitait à comparer le nombre d’années de vie « sauvées » par le confinement du printemps 2020 au nombre d’années perdues en raison de la crise économique (sans même évoquer les conséquences sanitaires indirectes du confinement sur les pathologies chroniques traitées avec retard ou ses répercussions sur la santé mentale). La balance n’était clairement pas en faveur du confinement.

Une analyse orientée diront certains.

Mais elle est loin d’être la seule.



Aurélie Haroche

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Vos réactions (2)

  • Critique méritée ou non ?

    Le 21 juin 2021

    On pourrait appeler cela des verges pour se faire fouetter. Comme nos autorités ont répété maintes fois que les confinements épargnaient des vies, les critiques ont beau jeu de dire: "Vous avez refusé de confiner, donc vous avez causé des morts supplémentaires". Avec des SI, on aurait peut-être pu avoir encore de meilleurs résultats. Dommage qu'on ne puisse pas rembobiner.

    JP Moreau, biologiste en retraite.

  • Quelle incurie !

    Le 21 juin 2021

    On aurait confiné strictement dès décembre 2019 on aurait évité un article que ma bonne éducation m'empêche de qualifier. Mais qui suis-je pour juger?
    Le bal des prophètes rétrospectifs n'est pas près d'être confiné.

    Dr Robert Chevalot

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