Que serait-il arrivé il y a quelques décennies ?

La pandémie de Covid, par-delà ses conséquences médicales, économiques et sociétales, a conduit les professionnels de santé à une réflexion, souvent occultée par temps calme, sur leurs objectifs fondamentaux et leurs moyens. Cette introspection a alimenté le débat sur le JIM depuis le mois de février dernier comme le démontre cette tribune darwinienne du Dr Pierre Rimbaud qui ne devrait pas laisser indifférents nos lecteurs.  

Pierre Rimbaud, que nos lecteurs connaissent peut-être pour ses nombreuses réactions à nos articles, est un ancien enseignant de médecine générale et responsable de formation continue. Conseil en méthodologie de la recherche biomédicale et entrepreneur en biotechnologie, il est impliqué dans une demi-douzaine de sociétés centrées sur les applications de la microbiomique.


Il n'y a pas si longtemps n'existaient ni les chaines d'info en continu, ni l'internet des réseaux sociaux, ni même les instruments nécessaires aux États pour connaître l'épidémiologie mondiale en temps réel. A cette époque pourtant récente, les épidémies entraînaient une mortalité abondante et régulière, totalement méconnue et même négligée, qui éliminait de la population des vieillards, des malades fragiles, des sujets génétiquement mal équipés... et tout le monde trouvait ça normal, certes attristant mais naturel. On acceptait la mort qui frappait semblait-il au hasard. Il faut bien faire une fin, disait-on, et quand les victimes étaient des enfants... on en faisait d'autres.

Dans toutes les espèces vivantes, le résultat de cette décimation régulière par les épidémies et par les prédateurs est ce qu’on appelle la sélection naturelle, c’est-à-dire l’élimination des traits génétiques les moins favorables et des individus les moins utiles à la survie du groupe.

Jusqu’à une époque récente, la fin de vie des humains était systématiquement écourtée par des complications de toute nature, et tout particulièrement par des infections pourtant bénignes chez les plus jeunes. Il n’était aucunement question d’emmener en réanimation toute cette frange de la population vouée à court terme à finir sa vie. Empêcher la mort, « quoi qu’il en coûte », n’était pas une obsession ni même une possibilité pratique.

Puis est apparue la possibilité d’empêcher la mort avec d’importants et spectaculaires moyens médicaux. Est bientôt survenu un fait totalement nouveau : l’encombrement de ces merveilleux services de réanimation nouvellement développés, par l’obligation d’y conduire un nombre croissant de malades, y compris ceux qui il y a peu seraient simplement morts chez eux entourés des leurs. Les conséquences sociales de cette révolution sanitaire sont évidemment considérables et ne vont que s’accentuer dorénavant. On a connu des phénomènes de ce type dans de nombreuses spécialités médicales, comme par exemple la dialyse médicale qui sauve la vie d’innombrables insuffisants rénaux, dont il faut évidemment se féliciter mais reconnaître le coût exorbitant au profit de malades essentiellement très âgés et polypathologiques.

Il faut surtout reconnaitre que cette transition anthropologique majeure, qu’il n’est nullement question de qualifier bonne ou mauvaise, retentit naturellement sur tout l’équilibre social. Ce n’est pas la pandémie de coronavirus qui est un événement nouveau : c’est la civilisation sanitaire éclose en à peine trois ou quatre décennies, dont la covid19 (maladie qui serait passée presque inaperçue il y a un siècle), n’est qu’un formidable révélateur.

De nos jours, la médecine ne consiste pas à favoriser la santé, mais à lutter contre la mort. On entretient des armées de personnes âgées dépendantes et de malades chroniques, dont la charge financière incombe aux jeunes générations, condamnées à se ruiner en coûteuses retraites par répartition (dont eux-mêmes ne pourront sans doute jamais bénéficier) et en cotisations d’assurance-maladie au profit d’une population improductive indéfiniment croissante.

Il faudra bien que nous nous y adaptions de gré ou de force, et la covid19 n’y est pour rien ; puisse-t-elle au moins nous réveiller pour adapter nos politiques aux exigences du futur plutôt qu’aux récriminations du présent.

Dr Pierre Rimbaud

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Vos réactions (25)

  • Pour aller dans le même sens

    Le 06 février 2021

    A mettre en parallèle avec l'impossibilité d'obtenir en droit la décision pour chacun d'une "fin de partie" accompagnée, plutôt qu'être contraint d'attendre le temps que des "soins " s'éternisent uniquement à repousser la mort. Lutter à tout prix contre la mort inévitable du vieillard (et j'en suis) porte son lot de cruauté involontaire, comme de culpabilité de ne pas "tout faire" puisque c'est possible...alors qu'il n'est pas possible de pas mourir à la fin de la vie.

    Dr Michèle Ducornet

  • Merci !

    Le 06 février 2021

    Vous avez mille fois, cent mille fois raison !
    Vous dites tout haut et avec tact ce qu'il faudrait penser tout haut également.
    Le "politiquement correct" a anesthésié les cerveaux et tout le monde est aveuglé. On est à la limite de confondre l'arrêt d'un acharnement thérapeutique inutile avec euthanasie...

    Sans doute un éclairage public sur la morphologie des personnes décédées ou en réanimation serait une bonne chose. Les chiffres seuls font flipper, mais si on connaissait les profils de ces malades, peut-être redeviendrions-nous plus raisonnables ?
    Garder les lits de réanimation pour ceux qui ont une réelle chance et une espérance de vie plus importante, et laissons nos aînés partir en douceur avec des soins palliatifs à domicile.
    Si cette prise de conscience n'arrive pas, les dégâts collatéraux, qui existent déjà, feront sans doute plus de morts dans la population générale pourtant sans pathologies mortelles ou incurables...

    Catherine Decuyper

  • Euthanasie ou plutot détricoter le principe de précaution

    Le 06 février 2021

    Bien que cet éditorial s’en défende,
    le premier mot qui vient à l’esprit est euthanasie.
    Raisonnement volontairement provocateur.

    Ma réponse serait la proposition suivante.
    Notre attitude face à cette pandémie est la conséquence, la résultante de l’évolution de notre société depuis les ordonnances de 1945.
    Elles étaient un progrès social.
    Tous y ont adhéré.
    La protection des plus faibles, l’amélioration de la santé des Français, qui aurait pu être contre?
    Depuis ce besoin de protection s’est accentué jusqu’à devenir un droit avec comme corollaire le maudit principe de précaution qui a bloqué la société française.

    Tout d’abord inscrit dans la constitution au titre de l’environnement il a glissé et s’est étendu à toutes nos activités.
    De là, ultra prudence de nos politiques, de notre industrie pharmaceutique et retard évident dans la prise en charge de cette pandémie.
    Si au moins nos politiques à cette occasion revenaient en arrière, peut-être pourrions-nous repartir et envisager l’avenir de façon plus gaie, joyeuse, tonique et productive.

    Dr Jean-Michel Rouffilange


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