Regarde la gériatrie tomber

Nice, le mardi 9 août 2022 – Si le scandale Orpéa a révélé au grand public l’incurie de certains EHPAD privés, il ne doit pas faire oublier l’effondrement de la gériatrie hospitalière publique.

Dernier cri d’alarme en date, à Nice où les soignants de l’hôpital Cimiez, spécialisé en gériatrie, se mobilisent sous la bannière de la CGT.

« En novembre 2021, 25 lits ont été fermés en unités de moyen séjour. Début juillet 2022, c’était 32 lits en soins de suite et de réadaptation, souligne Marina Garcia au quotidien Nice Matin. C’était la seule solution possible : on manque de soignants (infirmiers, aides-soignants et médecins) partout. La fermeture des lits devait permettre de redéployer des professionnels dans d’autres services et en Ehpad, pour maintenir une activité de soins correcte ».

« Il y a un levier d’action, c’est le salaire. Il n’est pas assez attractif (…) Le Ségur n’a pas été à la hauteur. L’augmentation du point d’indice de 3,5 % ne suffit pas face à une inflation à 7 %. Nous demandons une revalorisation du point d’indice à  6% .Il faut impérativement trouver des leviers pour rendre le métier et l’hôpital attractifs » tempête Stéphane Gauberti, secrétaire général de la section CGT du CHU Nice.

Fermeture en cascade

Cette mobilisation n’est que le symptôme d’une gériatrie hospitalière à l’agonie.

Une enquête de la Fédération hospitalière de France (FHF) réalisée en avril et mai 2022 mettait ainsi en évidence le fait que le secteur de la santé qui peine le plus à recruter est la gériatrie, avec de 85 à 90 % d’établissements concernés selon le type de structures.

A ce phénomène s’ajoute un taux d’absentéisme important de 10 à 15 %.

La pénurie de soignants est telle que des centres hospitaliers sont contraints de fermer, et pas que dans des déserts médicaux, ainsi de l’hôpital gériatrique La Collégiale, situé dans le 5ème arrondissement de Paris, qui a fermé ses portes début juin, par manque de personnel et notamment d’infirmiers.

Les patients ont dû être transférés vers d’autres hôpitaux parisiens, ceux de Broca et de Vaugirard notamment. Le manque de soignants avait déjà poussé la direction à fermer une unité de soins de longue durée (USLD) de 14 lits l’an dernier, puis une autre de 40 lits fin février. Cette fois la fermeture a été totale.

Si cette fermeture est annoncée comme provisoire, « tout laisse penser que l’hôpital ne rouvrira pas » s’inquiétait alors Olivier Dahuron, délégué syndical de la CGT. Pour l’heure, il n’a pas été démenti…

Au journal Le Monde, d’égrener les fermetures successives de ces derniers mois.

« A Auch, vingt-huit lits du service de soins et de réadaptation gériatriques ont été fermés pour une durée indéterminée en raison d’un nombre insuffisant de soignants. A Nice, cinquante lits de l’hôpital Cimiez ont été condamnés provisoirement avant l’été, provoquant la colère des syndicats (…) A Limeil-Brévannes, dans le Val-de-Marne, 15 % des lits ne sont plus ouverts, dans un hôpital dont l’activité avait déjà été réduite il y a plusieurs mois. (…) Même chose à Montpellier, Bordeaux ou Paris. Partout, en France, en réalité, en raison du manque d’infirmiers ou de médecins, les autorités hospitalières doivent réduire l’offre de soins spécialisés sans savoir s’il sera possible, à court ou à moyen terme, de la rétablir ».

Chef de pôle au CH de Mulhouse, le Dr Yves Passadori, 66 ans, résume, amer : « Je n’ai jamais connu une telle situation. C’est très préoccupant. On n’arrive plus à colmater les brèches, et tous les centres ferment des lits. »

« Les sous-effectifs en infirmiers et en aides-soignants provoquent, depuis des semaines, la fermeture de lits, et parfois même de services », s’alarmait déjà le 26 juin dans un communiqué le Conseil national professionnel de gériatrie (CNPG).

Claude Jeandel, président du CNPG gériatrie, demandait aussi « aux pouvoirs publics qu’ils nous donnent enfin les moyens qui nous reviennent (…) c’est-à-dire, plus concrètement, qu’ils augmentent le personnel en gériatrie en tenant compte des recettes de la tarification ».

En pratique, le CNP gériatrie demandait d’astreindre tous les établissements de santé à fixer des ratios infirmiers (IDE) et aides-soignants AS dans toutes les unités de gériatrie, de reconnaître les spécificités du métier d’infirmière en gériatrie, de promouvoir la fonction d’assistant de soin en gérontologie et IPAG et d’accroître significativement et rapidement le nombre de postes d’internes en gériatrie.

Des revendications qui sont pour l’instant restées lettre morte.

Soulignons pour finir que si les tendances démographiques se confirment, la France devrait compter 4 millions de personnes âgées dépendantes en perte d'autonomie contre 2,5 millions en 2015, la crise de la gériatrie hospitalière et des EHPAD pourrait alors devenir une question de société vitale.

Une réalité qui dénote avec la relative indifférence des pouvoirs publics qui s’est manifestée par le renoncement à la loi grand âge pendant le précédent quinquennat.

F.H.

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Vos réactions (4)

  • Augmenter la rémunération des personnels de gériatrie

    Le 09 août 2022

    La difficulté de recrutement en gériatrie n'est pas nouvelle. S'occuper des "vieux" dépendants n'est pas valorisé dans notre société! Il vaut mieux exercer en réanimation ou aux urgences...(Voir tous les feuilletons et films sur ces services!!...)

    Il y a déjà une vingtaine d'année, j'avais proposé d'augmenter la rémunération des personnels de gériatrie comme il est fait pour les enseignants en zone prioritaire : aucun écho !
    De plus, valoriser les compétences de ces personnels en organisant des conférences sur la gériatrie dont les intervenants seraient des personnels paramédicaux.
    Que nos décideurs entendent!...

    Danielle Mien

  • Redonner du "temps infirmier"

    Le 09 août 2022

    Quel que soit l'endroit où on exerce (public ou privé) il faut non seulement revoir les salaires à la hausse (et très nettement) mais aussi recalculer la charge de travail. Les personnes âgées prises en charge ne sont pas les mêmes qu'il y a 10 ans ou 5 ans. Ce sont des personnes qui sont arrivées au bout des prises en charge possibles à leurs domiciles. Ce qui veut dire état général et psychologique dégradés. Nombreuses comorbidités ajoutées aux maladies neurodégénératives du grand âge. Il faudrait mettre des secrétaires médicales là où on "gaspille" du temps d'infirmières diplômées pour faire une grosse partie d'administratif et redonner du "temps infirmier" comme on tente de redonner du "temps médical".

    Nous travaillons tellement en mode dégradé que les intérimaires ne vont pas au bout de leur engagement ou si elles le font, ne reviennent pas dans la structure. Prenons exemple sur les pays européens où on traite mieux et les patients et les soignants...Je sais rien de tout cela n'est nouveau mais quand est-ce qu'on va être entendues ?

    Joëlle Lannes (IDE)

  • Où sont ces soignants qui manquent ?

    Le 10 août 2022

    Les unités qui manquent de soignants se multiplient, pas seulement en gériatrie... mais est ce seulement un manque de recrutement ? Un manque de nouveaux soignants formés pour remplacer les départs en retraite par exemple, du fait d'une évaluation insuffisante des besoins futurs ? Pour des médecins le temps de formation est long, mais pour des infirmiers 3 ans post bac c'est assez rapide. Ou est-ce un déplacement des soignants vers d'autres structures ? vers le libéral ? (il y a eu les absences dues au covid, aux temps d'isolement nécessaires, mais ce temps là est terminé en grande partie alors pourquoi n'y-a-t'il pas d'amélioration ?). Où sont passés ces soignants censés revenir, vu les demandes, s'ils ont des augmentations de salaires ?

    Mme Simone Milesi

  • Ces soignants qui manquent

    Le 12 août 2022

    Ces soignants qui manquent ont juste été absolument dégoutés du traitement qu'ils subissent et ont subi encore plus lors de la crise covid.
    Hier une infirmière me disait sa désillusion, s'étant engagée en secours en région parisienne lors du début du Covid, lors de son retour. L'obligation vaccinale a fini d'achever le tableau. Maintenant elle travaille dans l'aménagement d'intérieur. Faut croire que le métier et ses conditions sont plus attractifs que celui d'infirmière.
    Quelqu'un d'autre me racontait sa mère, cadre dans un service en région parisienne. Elle vit un régime totalement anarchique : les soignants qu'elle a sous sa coupe, quand ils en ont marre, cessent de venir travailler sans prévenir. Ils n'ont plus aucun respect pour la hiérarchie. Ils veulent juste bosser quand ils veulent. Du coup elle s'en va.
    Moi, ayant terminé un CDD en février 2021, n'y suis pas retourné. J'aurais pu, l'obligation vaccinale a été rédhibitoire. Une collègue m'a appelé l'autre jour pour une mission dans un EHPAD. Mais j'ai déménagé, loin. Elle est vaccinée de papier par un médecin compréhensif, comme elle l'appelle.
    Une collègue me disait à l'automne qu'à la fin du plan blanc, un tiers de la promo infirmière de première année avait plié les gaules. Il est possible qu'avoir vu sans filtre ce qu'est un système tendu, les a convaincu que c'était invivable et retiré toute velléité de se raconter des histoires. Dans deux ans ça va encore manquer à l'appel.
    Mais certains décrètent qu'on n'a pas besoin de réintégrer les soignants suspendus, en quantité négligeable. Soit.
    La capacité humaine du déni et de raconter des histoires pour garder la face, m'étonnera toujours, de la part de gens plutôt fort intelligents.
    Mais on n'est pas sortis de l'auberge.

    M. Laurent Saint-Martin, IDE

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