Vu sur le JIM : quand les lecteurs prennent la plume

Paris, le samedi 21 novembre 2020 – C’est un sujet qui hante la France depuis toujours et de façon singulière actuellement. Qu’est-ce que la liberté d’expression ? Cette semaine encore, les limites que certains étaient prêts à imposer à ce droit fondamental ont été discutées, interrogées, critiquées. Pourtant, on le sait, la liberté d’expression n’échappe pas à toutes règles, notamment quand elle est détournée pour inciter au meurtre. Par ailleurs, de plus en plus souvent est évoqué le devoir de ne pas colporter de fausses informations ou des données trompeuses. Mais comment peut-on s’arroger le droit de déterminer qu’une information est fausse ou une donnée trompeuse (sauf manipulation sans équivoque et duperie manifeste et en dehors de l’exercice de la relecture par les pairs) ?

Modération n’est pas censure

Ces questions sont inévitables à la lecture des nombreux commentaires laissés par les lecteurs du JIM sur nos articles consacrés à l’épidémie de Covid-19 et en particulier ceux concernant la tribune signée par Laurent Mucchielli, Laurent Toubiana et Jean-François Toussaint analysant les données de mortalité en France depuis le début de l’année.

D’abord, notre choix de modération des réactions a priori pourrait être considéré comme une entrave à la liberté d’expression. Cependant, notre « censure » consiste essentiellement à éviter la publication d’injures ad hominem, à corriger quelques fautes d’orthographe ou de ponctuation… A contrario, il nous semble que toutes les autres contributions doivent pouvoir être lues, même si elles peuvent heurter, même si elles pourraient être considérées comme manquant de confraternité, du moment qu’elles sont exprimées sans violence directe à l’égard d’une personne en particulier. C’est ainsi par exemple que l’on refuse de diffuser des commentaires accusant un de nos auteurs de crimes qu’il n’a évidemment pas commis, mais que nous acceptons sans réserve de présenter les critiques de médecins qui s’interrogent sur la perception de la situation par leurs confrères (même si le relecteur y décèle une erreur factuelle). « L'économie ça se répare, pas la mort de mes patients" déclarait sur France culture un chef de service de réanimation. Comme si la crise économique ne touchait pas des "vraies personnes", bouleversant leur vie. Certes peut-être pas celle de ce médecin et de ses proches » remarque ainsi librement le docteur Dr Alain Garenne.

Liberté, j’écris ton nom

Au-delà de ces remarques sur notre politique de modération, le thème de la liberté d’expression est très régulièrement convoqué dans les commentaires de nos lecteurs. Ainsi, à propos du professeur Raoult (chaque article le concernant suscite toujours un record de contributions),

Dominique Barbelet rappelle les paroles de la chanson de Guy Béart : 

"Le premier qui dit se trouve toujours sacrifié
D'abord on le tue
Puis on s'habitue
On lui coupe la langue on le dit fou à lier
Après sans problèmes
Parle le deuxième
Le premier qui dit la vérité
Il doit être exécuté
."

Si bien sûr, on peut ne pas partager cet hommage en creux pour le professeur Marseillais, la mélodie invite à se souvenir des méfaits de la vindicte et de ses leçons sous-jacentes. De la même manière, à propos de notre commentaire sur le film Hold up, le Dr Vincent Bentolila remarque comment l’accusation de complotisme paraît un bâillon facile qui ne dit pas son nom et d’autant plus hypocrite qu’il se pare des plus grandes vertus. « Ce mot-là devrait être interdit de tout débat tant il le clôt dès qu'il est prononcé. En effet, l'accusation de complotisme permet par un coup de baguette magique de ne plus discuter du fond. Finalement, tel l'arroseur arrosé, qui est le plus complotiste des deux? La question se pose. Car pour ma part, j'essaie de tendre vers un point moins manichéen, et ce n'est pas parce que les thèses développées ne correspondent pas à la doxa, pensée unique, ou main Stream, appelons ça comme on veut, tout le monde aura compris, qu'il faut jeter le bébé avec l'eau du bain ».

Faire naître le débat

C’est cette idée qui nous a guidé quand nous avons choisi de publier, avec une prudence que certains nous ont même rapidement reprochée, l’analyse des professeurs Toussaint et Toubiana et du chercheur en sociologie Laurent Mucchielli, tout en sachant que leur point de vue pourrait provoquer des réactions négatives de nos lecteurs (et au sein même de notre rédaction) : « Je trouve désolant que la rédaction se croit obligé de "s'excuser" en publiant une étude de "rassuristes", leur propos de grande qualité et très étayé est au moins aussi intéressant que les modélisations mathématique qui aboutissent aux 400 000 morts "sortis du chapeau" de notre président. On ne soigne qu'en rassurant, même si on ne guéri pas toujours » a d’ailleurs observé le Dr Jean-Marie Rambert. En dépit de cette fausse pusillanimité, nous voulions mettre en pratique notre désir de privilégier le débat plutôt que l’omerta.

Or, nous avons observé avec satisfaction que le débat, c’est-à-dire l’échange de questions argumentées, avait lieu, au-delà des critiques, finalement moins nombreuses que nous le redoutions, se concentrant sur la pertinence ou non de la publication ou la personnalité des auteurs. Ainsi, différentes interrogations ont été posées : « Travail sérieux. Trois remarques: 1) la problématique d'une maladie ne porte pas que sur les morts mais aussi les malades soignés et les conséquences individuelles et collectives (et là indéniablement les conséquences médicales tous âges confondus existent, la grippe on s'en remet relativement vite du moins sans séquelles à population comparable). 2) quand on compare les morts grippes 2017 c'est sans confinement ou autre précautions, COVID c'est avec toutes précautions dont le confinement. 3) Les naissances baby boom 1945/1965 c'est à dire pas 85 ans mais au mieux 75/50 » écrit par exemple le Dr Liliane Colombani Biga.

De façon plus critique, Jérôme Charousset énumère : « Beaucoup de questions méthodologiques se posent à la lecture de cet article : Pourquoi avoir inclus les données de mortalité jusqu'au 26 octobre alors que nous savons que l'Insee sous-estime systématiquement la mortalité récente ? (…). Quelle est la logique de correction de l'effet canicule ? Il y a eu en 2019 une surmortalité liée à la canicule estimée à 1500 décès (bilan SFP), alors que cette année l'estimation SFP est de 1924 décès en excès. Il faudrait donc retirer au plus 500 décès à l'excédent de 7319, ce qui donnerait une surmortalité corrigée de 6819, au lieu de 4849. Quelle est la logique de correction de l'effet augmentation de la population ? Selon l'INSEE l'augmentation entre 2019 et 2020 a été de 0,3% - en appliquant donc la formule donnée dans la note (1), on tomberait sur 4849/1,003 = 4834. Mais en tenant compte de la remarque 2, on tomberait en réalité sur une surmortalité corrigée de 6819/1,003=6798, soit un chiffre finalement assez proche de la mortalité COVID remontée par le système SI-VIC (8518 pendant la période considérée). Quelle est la pertinence de la figure 5 sachant que les mortalités habituelles en Janvier sont très largement supérieures aux mortalités habituelles en Mars ou Avril ? Pour donner une vue objective il aurait fallu mettre en ordonnée non pas la mortalité totale mais la mortalité en excès Bref, très dubitatif sur la qualité de ce travail ».

Outre les observations sur les chiffres utilisés et leur interprétation (qui ne se limitent pas à ces deux contributions), plusieurs commentaires notent que ce qui est en jeu dans cette analyse est la détermination d’un mort de la Covid-19. « La question pourrait être : à partir de quand considère t-on qu’un patient est mort des suites de l’infection ? En chirurgie on parle de complications post opératoire si celles-ci surviennent 30 jours après l’acte lui même. Un patient âgé qui survit mais malheureusement décède dans les semaines qui suivent, meurt-il de la COVID ou de son âge ? » relève avec d’autres le Dr Wladimir Melnick. Quelle que soit l’orientation de ces discussions, elle témoigne toutes d’une volonté d’analyse qui dépasse les anathèmes ; ce qui ne peut être qu’une réussite pour le débat scientifique … et pour le JIM.

Soigner, au-delà des chiffres

Les réactions des lecteurs du JIM interrogent ainsi régulièrement la démarche scientifique et notamment la place en son sein de l’expérience. Il ne s’agit pas uniquement pour nos lecteurs de constater que les données argumentées permettent parfois de mettre à distance nos perceptions dont on sait depuis Descartes qu’elles peuvent être trompeuses mais également de nuancer la portée des démonstrations savantes en se référant à l’expérience. « Merci pour la publication de cet article. Il illustre bien la différence d'appréciation des commentateurs de l'épidémie en fonction de leur activité professionnelle. Il y ceux, très respectables, qui sont dans leur bureau et qui étudient froidement les chiffres et statistiques et ceux, non moins respectables, qui sont au lit des malades, assistent à leur souffrance et à leur décès au prix d'un travail physiquement et moralement épuisant. Sans compter ceux qui voient les survivants avec de graves séquelles », tempère ainsi le Dr Marc Besson.

« La saturation des services hospitaliers n'est pas le résultat d'une "panique" mais de la nécessité d'apporter les soins indispensables aux patients les plus graves... (…) Le premier confinement a permis de soulager les services hospitaliers et les unités de soins intensifs, mais la situation est de nouveau telle qu'il n'est pas possible de laisser faire. Qui, aujourd'hui, ne connaît pas, parmi ses proches, des personnes qui ont été atteintes, qui en sont mortes ou qui ont vécu des moments très difficiles, avec des suites parfois lourdes ? Peut-on encore douter de la gravité du problème auquel nous sommes confrontés ? Si le débat scientifique est utile et nécessaire, et si doute et remise en questions sont essentiels au progrès des connaissances, les conclusions hâtives ou simplificatrices, même si elle ne sont pas partiales, ne doivent pas faire obstacle à la mise en œuvre des actions de santé publique » lui fait écho le Dr Michel Dauzat.

Ainsi, clairement plusieurs de nos lecteurs estiment que cette analyse de la mortalité si elle est éclairante n’est pas suffisante pour reconsidérer les dispositions mises en œuvre : « Merci pour cette belle analyse qui me semble juste sur beaucoup de point. Néanmoins, elle oublie de faire intervenir:  la saturation du système de soin avec des patients nécessitant une prise en charge pour des pathologies non Covid et que ne le pourront pas ; le problème éthique d’accepter dans notre société de laisser mourir un patient par « choix » ou « non choix » dans cet univers médical actuel ou nous avons une obligation de moyens et de laisser ce choix à faire et à assumer aux soignants. (…) On ne peut donc pas se reposer que sur une analyse de chiffres épidémiques à mon sens ... » analyse le Dr Barbara Goepfert-Rovira

Mythe destructeur des morts évitables

Ces considérations sur ce qui doit guider les mesures à prendre et sur le fait qu’elles ne peuvent être uniquement fondées sur des données chiffrées rappellent combien les débats actuels autour de l’épidémie et de sa gestion dépassent le seul champ scientifique et médical, pour investir les sphères politiques et philosophique. Ainsi, les observations de Laurent Mucchielli, Jean-François Toussaint et Laurent Tubiana ont donné lieu à de nombreuses réflexions concernant le rapport de nos sociétés à la mort et l’apparent refus de reconnaître, d’accepter son inéluctabilité. Nous avons déjà évoqué comment cette crise révélait la disparition du sens du tragique, en convoquant superficiellement Montaigne.

Nos lecteurs partagent ces réflexions : « Montaigne nous a fort bien enseigné que "philosopher est apprendre à mourir". La mort étant notre unique destin, seul importe ce que nous faisons de notre vivant. L'idéologie de la survie à tout prix me parait une régression humaine sans précédent. De tout temps, l'humanisme consistait à placer ses descendants au-dessus de soi et, chacun à son échelle, à contribuer au bien de l'humanité future. (…) Il n'est pas illégitime de se demander si le vrai drame n'est pas le refus de mourir » commente ainsi le Dr Jean-Marie Rambert. « Pas de vie sans mort comme pas de mort sans vie, la mort n'est ni un drame ni un scandale. Personne pour dire ce que la biologie nous a appris ? Mythe destructeur des "morts évitables" » lui fait écho le docteur François-Marie Michaut.

Ainsi, la richesse et la diversité de ces commentaires sont probablement à l’image de la complexité de la médecine, qui ne peut s’émanciper ni de la science, ni de l’expérience et pas même de la philosophie.

Aurélie Haroche

On pourra relire les commentaires des articles :

Mortalité du Covid en France : ce que nous apprennent les chiffres
Hold-up, l’ère de la calomnie
Mortalité du Covid en France : ce que nous apprennent les chiffres [Tribune]
HCQ : le Pr Raoult contre-attaque tous azimuts
Le Professeur Raoult poursuivi par l'Ordre des Médecins

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • Pourquoi nous faire gagner quelques années de plus ?

    Le 21 novembre 2020

    Je tiens à préciser d'emblée que je ne suis pas réanimateur, et donc je ne directement au contact des patients Covid.
    Je suis simplement médecin dans une clinique, et je constate non pas les dégâts du Covid, mais les dégâts annexes, en particulier les retards de diagnostic et de prise en charge des cancers, ainsi qu'en cardiologie, neurologie et autres.

    Il va donc être compliqué de répartir la surmortalité selon les différentes rubriques.
    J'ai personnellement 75 ans, et je trouve notre génération particulièrement égoïste.

    Nous avons tout eu par rapport à nos enfants, le travail facile, l'immobilier pas cher, la retraite facile le tout sur le dos de leur génération.
    Pourquoi nous faire gagner quelques années de plus, quitte à sacrifier tout le reste ?
    " Apprendre à mourir est le don ultime que nous pourrons faire à nos enfants et petits-enfants".

    Dr Alain Guinamard

  • On a tout eu ? (au Dr Guinamard)

    Le 21 novembre 2020

    Il ne faut quand même pas exagérer.
    A 75 ans, on a eu les lendemains de guerre et quelques privations. Pas de vitamine D et le rachitisme.
    Puis on a eu l'insécurité routière très largement supérieure à l'actuelle.
    Les cancers étaient insoignables. Quand on apprenait que quelqu'un souffrait d'un cancer, on savait qu'il allait mourir.
    On a eu l'épidémie de poliomyélite.
    Quand j'étais petit, le temps de travail hebdomadaire, c'était 48 heures.
    On a eu la guerre d'Algérie.
    Il n'y avait pas la contraception....
    C'est plutôt bien de ne garder que les bons souvenirs mais de là à culpabiliser!
    Ceci dit, je suis d'accord pour penser que vouloir survivre à tout prix est discutable.

    Dr Delannoy

  • Un glissement imperceptible et dangereux ?

    Le 21 novembre 2020

    Tout d'abord un grand merci pour cet article qui engage à la réflexion.
    Quelques réflexions sur le dernier chapitre sur les "morts évitables" et les commentaires cités.

    Oui, notre société occidentale a depuis longtemps magnifié la vie. C'est une bonne chose dans une certaine mesure. Elle a permis de refuser le fatalisme, de considérer les causes diverses de la mort et de trouver par la science au sens large (conditions sociales, hygiène, vaccinations, médicaments, chirurgie ..) le moyen de faire reculer la mort jusqu'au terme naturel de la vie.
    C'est, me semble t-il, le vrai sens du terme "mort évitable".

    Mais, ce faisant, elle a effectivement occulté la mort, cachée comme une maladie honteuse, dont on ne parle pas et c'est une mauvaise chose.

    Le glissement imperceptible et dangereux que je perçois dans certains commentaires est celui-ci: les personnes âgées devraient-elles "se sacrifier" du seul fait que, de toute façon, leur mort est naturellement proche ?
    Une telle approche, parfois teintée d'auto-flagellation, me semble dangereuse.
    Le glissement est imperceptible: du seul fait que la mort est inéluctable, qu'elle affecte évidemment d'abord les personnes âgées, alors il faudrait accepter (le COVID étant une façon de mourir comme une autre) de considérer leur mort par COVID comme "normale", une autre façon de mourir, et qu'elle ne fait qu'avancer de quelques mois la fin de toute façon inéluctable.

    Nous n'avons pas à choisir qui peut mourir ou non.

    Une société se juge à la manière dont elle traite ses plus fragiles.

    Dr Thibault Heimburger




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