Grenoble : les urgences s’enfoncent dans la crise

Grenoble, le jeudi 20 avril 2023 – Les urgences du CHU de Grenoble tournent à flux tendu en raison d’un manque d’effectifs et de la disparition des intérimaires, créant un conflit ouvert entre les médecins et la direction.

Le 12 avril dernier, un homme de 91 ans est décédé aux urgences du CHU de Grenoble. Son pronostic vital n’était pourtant pas engagé lorsqu’il a été admis trois jours avant, pour un état de confusion aigu. Mais après 72 heures d’attente sur un brancard, le nonagénaire est finalement mort dans les couloirs des urgences. « Cet homme est mort seul dans une salle sans fenêtres et sans pouvoir revoir sa famille » s’indigne un médecin. « Depuis la Covid, l’encombrement est tel qu’on n’accepte plus les proches. En apprenant le décès, la famille nous a traités de salauds. C’est raide mais on comprend. On est maltraitant malgré nous ».

Ce décès d’un patient après une attente interminable aux urgences, faute de lit d’aval disponible, révulse d’autant plus le personnel des urgences qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé. En décembre dernier, une femme de 47 ans en attente d’un lit en psychiatrie a été retrouvée morte dans les toilettes et un autre drame similaire est survenu en début d’année. Au cours du « no dead challenge », le syndicat SAMU Urgences de France avait recensé au moins 43 morts inattendus dans les services d’urgence du pays en décembre et janvier dernier.

Ce drame n’est qu’un nouveau symptôme de la situation dramatique dans laquelle sont plongées les urgences du CHU de Grenoble depuis près d’un an, qui illustre les grandes difficultés que rencontrent ces services et plus globalement l’hôpital public en France. Le problème est connu : un manque chronique de personnel qui conduit à la fermeture de lits. Selon les représentants de la CGT, il manque au sein de l’hôpital 120 infirmières et une quarantaine d’aides-soignantes. Les urgences ne comptent que 29 médecins à temps plein, là où il en faudrait 52. Tout cela alors que la demande de soins augmente, en raison de la baisse de l’offre dans la région (désertification médicale, fermeture de petits établissements…) et de la fermeture des lits d’aval (près de 200 en trois ans selon les syndicats). Selon un cercle vicieux bien connu, le manque d’effectifs détériore les conditions de travail, incitant d’autres médecins à prendre le départ : quinze praticiens ont quitté le CHU de Grenoble l’an dernier.

L’encadrement de l’intérim, la goutte d’eau qui fait déborder les urgences

Cela fait désormais dix mois et une première manifestation organisée le 7 juin dernier que syndicats et professionnels de santé tentent d’alerter sur la situation dramatique du service des urgences. Après la mort de la patiente atteinte de troubles psychiatriques en décembre, l’ensemble du personnel s’est mis en grève illimitée. « On ne travaille plus que sur réquisition » explique le Dr Stéphanie Bernard. « On signale aussi désormais systématiquement les évènements indésirables : les décès mais aussi tous les séjours de plus de vingt-quatre heures aux urgences ».

L’entrée en vigueur du plafonnement de la rémunération des intérimaires le 3 avril dernier a été la goutte d’eau, plongeant l’unité dans un marasme profond. « Depuis le 3 avril, les intérimaires refusent de venir » explique un praticien. « Grâce à leur renfort, on pouvait jusque-là être trois médecins de garde après minuit. C’est un minimum vu l’engorgement du service. Outre les entrées qui sont filtrées, on a chaque nuit entre 60 et 87 patients en attente d’hospitalisation à surveiller, dont une vingtaine de cas psychiatriques. A deux médecins, c’est intenable ».

Le 4 avril, les syndicats ont donc opéré un signalement auprès du procureur de la République pour « mise en danger de la santé de la population et du personnel par les pouvoirs publics ». Une action plus que symbolique puisque le parquet de Grenoble a d’ores et déjà annoncé que cette plainte serait classée sans suite. Autre acte symbolique, le 11 avril, les urgentistes ont décidé d’installer neuf patients attendant depuis plus de vingt-quatre heures aux urgences dans le couloir central de l’hôpital pour « rendre visible l’invisible » (avec l’accord des intéressés). « On a transformé le hall d’accueil en Zadh, zone d’attente d’hospitalisation » sourit une urgentiste.

Vers une grève déguisée la semaine prochaine ?

Les soignants et la direction du CHU, qui n’a que très peu apprécié cette initiative, sont désormais en conflit ouvert. Cette dernière a ainsi adressé un courrier aux urgentistes leur expliquant que leur responsabilité pourrait être engagée en cas de transfert de patients dans une « zone publique hors soin » et a sommé les infirmières du service de déplacer à nouveau les neuf patients. « La direction nous a traité de terroristes » s’indigne une urgentiste.

La réunion de concertation entre la direction et les urgentistes jeudi dernier n’a pas permis d’apaiser les tensions. Les médecins en sont sortis très déçus. « Leur seule proposition pour désengorger les urgences, c’est de déprogrammer des patients des étages, mais on ne veut pas de cela, ce n’est pas dans l’intérêt des patients, ce qu’on veut c’est qu’ils recrutent pour pouvoir rouvrir des lits » regrette le Dr Louise Cavat.

Les soignants sont plus que pessimistes sur la suite des évènements. « Tous les urgentistes valident aujourd’hui les critères de burn-out, il va y avoir des arrêts et des démissions » commente le Dr Bernard. « En mai, on va perdre 10 internes sur 18, si on veut éviter la catastrophe cet été, soit on obtient du renfort des spécialistes des étages, soit il nous faudra des intérimaires » s’inquiète le Dr Cavat. Alors, pour mettre la direction devant ses responsabilités, les urgentistes hésitent à sortir l’arme ultime : des arrêts de travail collectifs, dès la semaine prochaine.

Grégoire Griffard

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