La débâcle de la médecine militaire

Paris, le jeudi 26 octobre 2023 – En manque de personnel et de moyens, le service de santé des armées (SSA) serait incapable de faire face à une guerre de haute intensité selon les experts.

Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en février 2022, qui a ravivé le spectre d’une guerre dite de haute intensité, le discours est fréquent dans la bouche des spécialistes de la question militaire : l’armée française serait incapable en l’état d’y faire face, comprenez à une guerre contre l’armée russe. Fort de ce constat, une loi de programmation militaire a été récemment votée, garantissant plus de 400 milliards d’euros d’investissement dans nos forces armées d’ici 2030.

Mais si notre armée est en manque de chars, d’avions ou de drones, elle manque également de médecins. Autrefois un fleuron de la Grande Muette, le service de santé des armées (SSA) est en perte de vitesse, à tel point que le ministère des armées a décidé le 13 octobre dernier de doubler son budget d’ici 2030, pour le porter à 3 milliards d’euros.

Des médecins militaires qui cherchent à se faire réformer

Depuis plusieurs années, les rapports se multiplient pour déplorer l’état de délitement du SSA, le dernier en date étant celui de la Cour des Comptes publié le 2 octobre dernier. Tout comme les autres branches de l’armée, « le SSA est dans l’incapacité aussi bien sur le plan humain que matériel de soutenir l’hypothèse d’engagements majeurs » analysait les rapporteurs en 2021.

On estime que pour prendre en charge la totalité des blessés qui surviendraient dans une guerre similaire à celle se déroulant actuellement en Ukraine, le SSA aurait besoin de créer rapidement cinq hôpitaux de campagne, chacun équipé de 15 blocs chirurgicaux et de 300 lits. Or, l’armée française n’a pas monté le moindre hôpital de campagne depuis qu’elle a quitté l’Afghanistan en 2014. Lors d’un exercice militaire mené en coordination avec l’armée américaine début 2021, le SSA avait été totalement incapable de prendre en charge les 1100 blessés virtuels par jour d’une guerre hypothétique de grande ampleur.

Il faut dire que ces quinze dernières années, les moyens humains comme matériels du SSA ont été fortement réduits. Ses effectifs ont été amputés de 1 540 personnes en dix ans, soit une perte de 9 %. L’armée n’attire plus les jeunes désireux de faire médecine : les candidatures pour l’Ecole de santé des armées ont diminué de 12 % depuis 2018 et celle de l’Ecole du personnel paramédical de 54 %.

En principe, les médecins militaires formés à l’Ecole de santé des armées doivent rester dans l’armée pendant une durée variable selon les spécialités (au minimum dix ans). Mais nombreux sont ceux qui réussissent à se faire réformer pour « inaptitude à la vie militaire » avant d’exercer dans le civil. Pour combler les manques d’effectifs, le SSA est donc contraint de faire appel à des médecins civils contractuels et de leur offrir des rémunérations élevées. L’armée a ainsi récemment publié une offre d’emploi de radiologue militaire rémunéré 12 000 euros par mois (le double d’un radiologue militaire titulaire) avec une prime d’entrée de 25 000 euros.

L’armée française envoie un navire-hôpital vers Gaza

Sur le plan matériel, les cinq hôpitaux d’instruction des armées ne comptent désormais plus que 1 480 lits, contre 2 682 en 2019. Le SSA n’est théoriquement capable de projeter que 48 équipes chirurgicales, là où il en faudrait 65 opérationnels pour faire face aux besoins. Le nouvel hôpital militaire de Marseille dont Emmanuel Macron a annoncé la construction en juin dernier, n’a toujours pas de financement. Face à la baisse continuelle de ses dotations, le SSA se tourne désormais vers les civils : les soins prodigués à ces derniers constituent un tiers de son budget. Enfin, symbole de cet état de délitement, le célèbre hôpital du Val-de-Grâce de Paris, fleuron de la médecine militaire française, a fermé ses portes en 2016.

Au vu de l’état général de notre système de santé, qui semble en crise continuelle depuis plusieurs années, il n’est finalement pas étonnant que la médecine militaire soit également touchée par ce lent délabrement. Mais si le SSA n’est visiblement pas capable de faire face à une guerre de haute intensité (dont on espère bien qu’elle n’arrivera jamais), il a toujours la capacité de réaliser des opérations humanitaires. Ce mercredi, Emmanuel Macron a ainsi annoncé l’envoi vers Gaza du navire-hôpital Tonnerre de la marine nationale, actuellement en rade de Toulon, pour y venir en aide aux populations civiles victimes de la guerre israélo-palestinienne.

Quentin Haroche

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