TousAntiCovid est-il condamné à l'échec ?

Paris le samedi 31 octobre 2020- C'est mieux, mais ce n'est pas le bout du monde. A la date du 30 octobre, plus de 5,6 millions de français ont téléchargé et activé l'application TousAntiCovid. Indéniablement, l'application connaît un meilleur démarrage que le regretté StopCovid.

Le chiffre sera-t-il suffisant pour permettre à l'application de devenir un « instrument de la sortie de cette phase de confinement » comme l'affirme le Président de la République ? A l'heure actuelle, avec 8,3 % d'utilisateurs, l'application se rapproche tout juste du chiffre des 10 % évoqué comme le pourcentage minimum « pour permettre au logiciel d'avoir une efficacité systémique pour diminuer la diffusion de l'épidémie » comme l'affirmait Cédric O, secrétaire d'Etat au numérique, en mai dernier.

Encourageant mais pas encore suffisant

Comment expliquer alors que l'application ne connaît toujours pas le même succès que les versions allemandes et britanniques, téléchargées respectivement par 18 et 16 millions d'utilisateurs ? L'une des pistes d'explication se retrouve sans doute dans le choix des autorités de ne pas rendre purement et simplement obligatoire le téléchargement ou de permettre aux établissements recevant du public de conditionner l'accès aux lieux à la présentation de l'application. En effet, au Royaume-Uni, les pubs et restaurants sont habilités à refuser l'accès aux locaux aux clients qui refusent de télécharger l'application britannique de contact tracing. Une solution impensable à ce stade en France d'après la Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés. En mai dernier, la CNIL a été invitée à se prononcer sur la légalité et l'efficacité du dispositif StopCovid présenté par le gouvernement. C'est sur ce même avis que les autorités se reposent pour s'assurer de la légalité de l'application TousAntiCovid, présenté par le Ministère de la Santé comme une « simple mise à jour ».

Le volontariat, seulement le volontariat

Dans son avis, la CNIL souligne le fait que le gouvernement a entendu faire reposer l'application sur le strict volontariat. Une position justifiée encore aujourd'hui par le Ministère de la Santé comme un « enjeu de liberté publique » conformément « aux lois et aux valeurs de la République Française ». Est-il réellement impossible de rendre obligatoire le téléchargement de l'application ? En septembre dernier, le sénateur Patrick Chaize (LR) avait proposé au gouvernement d'adopter une solution en ce sens. Difficile d'avoir un avis tranché sur cette question. En effet, le règlement général sur la protection des données (le fameux RGPD) semble indiquer dans son article 9 qu'il est possible pour les gouvernements européens de passer outre le consentement des usagers en matière de collecte des données de santé, lorsqu'un impératif de santé publique est en cause. Pour certains professeurs de droit, un gouvernement pourrait donc théoriquement rendre obligatoire le téléchargement de l'application. Mais il est vrai qu'une telle décision se heurterait à un problème de taille : tout le monde ne dispose pas en France d'un smartphone. En outre, pour la CNIL, le caractère obligatoire du téléchargement risquerait d'altérer la confiance nécessaire pour le fonctionnement de l'application. En effet, le succès de l'application ne repose pas sur le simple fait de télécharger l'outil, mais aussi de reporter et signaler à la plateforme sa propre contamination.

Peut-on priver du droit d'accès à un établissement ?

Reste la question de savoir si, sans rendre TousAntiCovid obligatoire, il est possible pour un employeur ou un établissement recevant du public, de conditionner l'accès au lieu ou au travail à la présentation de l'application ? La question est loin d'être anodine. Le 5 octobre dernier, le protocole sanitaire renforcé distribué aux restaurateurs de la métropole Lilloise demandait aux professionnels de rendre obligatoire le téléchargement de l'application pour les clients. Or, cette pratique est clairement illégale pour la CNIL. En effet, pour cette institution, le volontariat ne doit pas uniquement se traduire par le choix, pour l’utilisateur, de télécharger puis de mettre en œuvre l’application (installation de l’application, activation de la communication par Bluetooth, voire de se déclarer positif au COVID-19 dans l’application) ou la faculté de la désinstaller. Le volontariat signifie aussi « qu’aucune conséquence négative n’est attachée à l’absence de téléchargement ou d’utilisation de l’application. »

TousAntiCovid désarmé ?

En l'état, il est clair que le gouvernement ne dispose pas des armes nécessaires pour assurer un réel succès à l'application. Faut-il renforcer les textes en vigueur pour donner plus de vigueur à TousAntiCovid ? Difficile de savoir si le coût politique en vaut vraiment la peine. En effet, même dans les pays où l'application a connu un réel succès, l'intérêt des applications comme outil de lutte contre les épidémies semble limité. En Allemagne, l’application Corona-Warn-App n’aurait envoyé que 4 300 notifications pour un total de 18 millions d’utilisateurs.

Charles Haroche

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Vos réactions (2)

  • Covid-19. TousAntiCovid. Stratégies numériques et non numériques

    Le 31 octobre 2020

    Ce papier de Charles Haroche est très pertinent en faisant le point sur l'intérêt de l'application "TousAntiCovid".

    Notons déjà plusieurs points :

    - Il ne s'agirait que d'un changement cosmétique de "StopCovid". D'ailleurs le message d'activation présent en permanence sur mon smartphone mentionne bien "StopCovid" et pas "TousAntiCovid", sourire...
    - Le nombre de téléchargements et d'activation (près de six millions ce 30 octobre) correspond-il au nombre effectif à l'instant "t', ou est-ce juste un cumul ? C'est un point essentiel à préciser.
    - un contact de quinze minutes à moins d'un mètre est une cote qui ne peut couvrir tous les cas, puisqu'un simple éternuement peut vous contaminer dans l'instant, alors qu'être assis en milieu ouvert pendant une demi-heure en tournant le dos à son voisin est certainement moins à risque. Mais bon, il faut bien un critère !
    -Tout le monde n'a pas de smartphone ? Encore une affirmation non argumentée : on teste cela dans un cinéma ou dans un restaurant en faisant un sondage ? OK, sans doute dans les EHPAD...
    - l'anonymisation et l'absence de géolocalisation sont à mon sens deux faiblesses, notamment la seconde. Certes on en comprend les raisons...

    Sur le plan pratique, une telle application n'a d'intérêt que pour stopper l'extension des clusters, et ne sert plus à grand chose quand on en est à plusieurs dizaines de milliers de nouveaux cas par jour ; elle est donc indissociable : 1. d'une isolation immédiate, idéalement à domicile, avec prélèvement, 2. d'un résultat rapide. Aujourd'hui, ce n'est pas vraiment réalisé puisque les sujets asymptomatiques ne sont pas vraiment prioritaires, et qui va s'isoler parce qu'il a reçu une alerte ?

    Quant à la CNIL, elle est un peu comme l'Observatoire de la laïcité ou la CEDH (je sais, je mélange tout), à savoir qu'elle va au-delà de l'intérêt collectif en se basant uniquement sur son principe fondateur, et en appliquant strictement le droit positif.

    Au fait, si on suspend l'activité des cinémas, pourquoi ne suspendrait-on pas celle de la CNIL, rire ?

    Car in fine, on saurait contraindre les individus à ne pas sortir de chez eux (limitation de la vie privée) mais on ne devrait pas les tracer (protection de la vie privée) ? Où est la menace principale, puisqu'on n'est plus sous Vichy depuis trois quarts de siècle ! Quand on en était, en mai et en juin denier, à un millier de cas journaliers au sortir du déconfinement, tracer aurait été possible. On a choisi une absence de contrainte (au nom d'une absence de contrôle numérique) pour en exercer d'autres, tout aussi liberticides aujourd'hui. Que je sache, la Corée du Sud, une démocratie aujourd'hui exemplaire parvient à le faire malgré des garde-fous tout aussi présents et invasifs que la CNIL ...

    En bref, toute gestion d'une crise aux conséquences délétères (dans tous les sens du mot) implique de savoir suspendre certaines règles : cela s'appelle s'adapter, ou périr en termes darwiniens ?

    PS : il ne s'agit ici que d'une déclaration de principe. Avec ou sans "TousAntiCovid", il semble que l'on doive apprendre à vivre avec le SARS-CoV-2 jusqu'à nouvel ordre. Personnellement, je pense qu'il eut mieux valu en mai dernier limiter la liberté de toutes les personnes vulnérables en les protégeant (ce que voulait le Conseil scientifique, souvenez-vous), et ne pas hésiter à laisser le virus diffuser chez les quarante millions de Français pour lesquels la mortalité est quasi-inexistante, ce qui aurait permis en quelques mois d'été de rendre l'épidémie supportable grâce à une immunité partielle de groupe (l'absence formelle de preuve scientifique de la présence d'une immunité ne vaut pas preuve de son absence). La létalité de la maladie étant connue (voisine de cinq pour mille toutes populations confondues ), les mesures barrières étant strictement appliquées par et auprès des personnes vulnérables, le nombre de lits de soins intensifs étant accru, c'était une carte à jouer sans coût démesuré, ni humain ni financier.

    Le nombre de 400 000 morts, coût d'une telle stratégie, choisi récemment par le président de la République était quelque peu biaisé. L'article source (Fontanet & Cauchemez, septembre 2020) donnait une fourchette de 100 000 à 450 000 décès en recherchant l'immunité de cinquante pour cent de la population. La valeur basse pourrait être encore diminué, je le suppose, sous réserve que la porosité entre populations vulnérables et non vulnérables soit réduite à peu de choses par une observance des mesures barrières entre-elles (je souligne ce dernier mot).

    Dr Jean-Jacques Arzalier

  • Totalement inutile pour les médecins et professionnels de santé

    Le 31 octobre 2020

    Comme chaque médecin je suis confronté chaque jour à plus d'une quinzaine de cas suspects, contacts ou contaminés prouvés. Si je télécharge ce machin je vais être inondé d'alertes inutiles chronophages et perturbatrices. Au lieu de dépenser l'argent du contribuable pour ce genre d'inutilité, il serait nettement plus productif de s'organiser pour qu'un cas contact identifié par AMELI trouve un moyen d’être testé (juste le prélèvement déja) en moins de 3-4j (essayez de trouver un popint de prélèvement le WE) et d'avoir les résultats dans un délai raisonnable.

    Actuellement entre le délai pour être prélevé et le délai d'analyse il se passe bien 4-5 j où si le sujet est asymptomatique on le laisse gentiment répandre son virus (pas symptomatique = pas d’arrêt de travail...) pas étonnant que ça flambe avec une politique de test aussi mal fichue.

    Dr Jean-François Pion

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