10 000 lits de réanimation : un pis-aller plutôt qu’une véritable promesse ?

Paris, le jeudi 1er avril 2021 – Évidemment, et il ne s’y attendait sans doute pas, Emmanuel Macron n’a pas su convaincre hier ceux qui parmi les médecins et les professionnels de santé espéraient des mesures très strictes pour faire face à l’épidémie de Covid. Ces praticiens suivent il est vrai une logique très différente de celle du chef de l’État : quand ils espèrent une élimination de la circulation du virus (Zéro Covid, qui nécessiterait des mesures drastiques prolongées), le Président de la République a affirmé hier qu’il s’est toujours inscrit dans la perspective de « vivre avec le virus ».

D’ailleurs, hier, le Président s’est bien gardé cette fois de fixer aucun objectif chiffré pour garantir la levée des mesures que ce soit en termes de nombre de contaminations ou de patients en réanimation.

En bonne voie, mais doit prouver l’efficacité de ses efforts

Pour beaucoup d’autres praticiens, plus modérés, et qui ont pour principale préoccupation de voir les services de réanimation pouvoir accueillir dans de bonnes conditions (et non pas toujours dans les moins mauvaises conditions) tous les patients (et pas seulement les sujets atteints de Covid), tout en préservant l’équilibre éducatif, social, économique et psychologique, les mesures modérées d’Emmanuel Macron ont le plus souvent suscité une certaine adhésion. Des interrogations demeurent néanmoins quant à l’efficacité réelle du « confinement aéré » qui désormais s’impose sur toute la France, étant donné le manque de recul, mais la fermeture simultanée de toutes les écoles pendant trois semaines (dont deux de vacances), parce qu’elle permet à la fois d’espérer un véritable frein à la circulation du virus et de limiter les conséquences pédagogiques et sociales semble considérée comme une mesure juste.

Un emplâtre sur une jambe de bois

Il est un point cependant qui suscite plus de circonspection, voire de crispation, c’est l’annonce de la libération de 10 000 lits de réanimation, contre aujourd’hui déjà plus de 7000 (pour une capacité initiale autour de 5000). « En juillet déjà, Olivier Véran avait annoncé 12 000 lits possibles pour la rentrée. Mais il y a un vrai déficit en personnel. Je ne sais pas comment le président compte résoudre ce problème. Mettre des gens non formés à ces techniques ne serait qu’un emplâtre sur une jambe de bois », s’irrite dans la Croix Bertrand Dureuil, chef du service de réanimation du CHU de Rouen.

Formations accélérées, respirateurs et stocks de curare

Si 10 000 places de réanimation peuvent être dégagées en France, il ne s’agit nullement de 10 000 lits répondant aux mêmes standards de qualité et de sécurité qu’habituellement. En outre, ce n’est qu’au prix de déprogrammations majeures qu’un tel niveau peut être atteint.  Des efforts ont cependant été réalisés depuis le printemps dernier. Concernant le matériel, les lits de surveillance continue et les lits de réveil peuvent effectivement être transformés en lits de réanimation. Les respirateurs artificiels nécessaires ne manquent plus aujourd’hui : 10 000 ont bien été produits en 50 jours par un consortium de quatre industriels (Air Liquide, PSA, Valeo et Schneider Electric) qui s’était fixé ce pari ambitieux au printemps dernier. Par ailleurs, des stocks de curare ont été réalisés, ce qui devrait permettre d’éviter que se renouvellent les inquiétudes de la première vague.

Formation accélérée

Demeure l’épineux problème des personnels. Chaque vague épidémique entraîne son lot d’appels aux renforts, en sollicitant notamment personnels à la retraite, étudiants ou professionnels ayant momentanément cessé leur activité. En novembre « 12 000 professionnels de santé se sont portés volontaires pour prêter main forte dans les Ehpad et les hôpitaux. Les étudiants en santé, et les professionnels en formation sont également mobilisés » avait indiqué le ministre de la Santé. Même si ce chiffre pourrait ne pas être aussi élevé aujourd’hui, une réserve non négligeable existe encore néanmoins. Cependant, pour ceux qui seront mobilisés en réanimation, impossible d’improviser. Là encore, la situation n’est pas aussi périlleuse qu’en mars. Des centaines de formation accélérée ont en effet été dispensées (12 000 hospitaliers ont été formés par la Société européenne de soins intensifs pour soutenir les équipes d’USI en novembre et décembre). La semaine dernière en Ile-de-France ont en outre débuté des sessions express de trois jours qui s’adressent aux infirmiers et à 1 200 étudiants. Placement des patients en décubitus ventral, installation d’une ventilation mécanique, préparation des seringues de curare : certains gestes essentiels sont enseignés. Bien sûr, ces formations ne sont pas optimales et beaucoup de médecins mettent en garde contre un risque de soins dégradés.

Des déprogrammations problématiques

Cependant, pour la plupart, le principal risque de ce déploiement de 10 000 lits de réanimation concerne la déprogrammation. C’est notamment la préoccupation du professeur Bruno Mégarbane (AP-HP, Lariboisière). Il faut dire que sur ce point, les chiffres de 2020 récemment dévoilés par la Fédération hospitalière sont inquiétants. « La déprogrammation n’est pas une solution sans conséquence grave (…) Un nombre très important d’interventions lourdes voire vitales ont été déprogrammées sans être rattrapées en cours d’année » a ainsi déploré Zaynab Riet, déléguée générale de la FHF. Ainsi, 15 000 séjours en neurochirurgie et chirurgie du rachis n’ont pas été rattrapés, tandis que la transplantation rénale a reculé de 30 % « sans rattrapage notable ».

Ainsi, si 10 000 lits de réanimation pourront effectivement répondre si nécessaire à un nombre de patients encore plus élevé que lors de la première vague, afin notamment d’éviter le fameux « tri » qu’affirmaient imprudemment inéluctable quelques médecins, il ne s’agit nullement d’un véritable objectif vertueux mais plus certainement d’un pis-aller. Le gouvernement ne pourra pas faire l’impasse sur une véritable réflexion sur l’augmentation pérenne des capacités de réanimation de notre pays.

Aurélie Haroche

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