Après le départ de Buzyn, en attendant Véran…

Paris, le samedi 22 février 2020 – Les plus belles lettres d’amour sont parfois envoyées au moment des adieux. La séparation met en suspend les récriminations liées à la fougue de l’instant et au quotidien et permet de retrouver le fil de l’essentiel. C’est ainsi que l’on peut lire le très (trop ?) élogieux post adressé à Agnès Buzyn signé de l’ancien journaliste des questions de santé, Vincent Olivier, sur son blog hébergé par L’Express. Hier, Vincent Oliver n’était pas toujours tendre avec l’ancien ministre de la Santé, qui créant une réelle surprise, a décidé de quitter l’Avenue de Ségur pour tenter de briguer la mairie de Paris. Il avait regretté par exemple son approche trop « hospitalo-centrée » ou encore « des propos parfois maladroits sur ces soignants qui font grève et provoquent une "surcharge de travail pour les autres" ».

La méthode Buzyn : conciliation et fermeté

Mais avec le temps et les départs, ces séquences sont oubliées et Vincent Olivier se souvient des événements marquants des deux ans et demi de présence d’Agnès Buzyn au ministère de la Santé, se concentrant notamment sur trois d’entre eux : « le RAC zéro, la vaccination et le déremboursement de l’homéopathie ». Sur ces différents points, même les bémols qui pourraient être signalés ne sont jamais imputés au ministre sortant. Ainsi, si le journaliste évoque les limites du 100 % santé, c’est surtout pour fustiger « la façon dont certaines mutuelles ont trahi ce bel engagement ». A travers ces différents chantiers, Vincent Olivier analyse la méthode d’Analyse Buzyn, remarquant par exemple à propos de la vaccination : « Plutôt de que de condamner judiciairement les parents, au risque d’en faire des martyrs de la cause "antivax", vous avez fait le choix de les rendre responsables de leurs décisions » ou encore sur l’homéopathie : « Là encore, plutôt que de stigmatiser, plutôt que d’opposer les pros et les anti, vous avez préféré laisser du temps au temps et trouver une voie médiane entre interdiction et statut quo ».

Encore de si belles choses à vivre !

Si la fin de la prise en charge de l’homéopathie et l’extension de la vaccination ont été assez largement saluées, y compris sur Twitter pas des internautes pas toujours férus de la politique d’Agnès Buzyn, Vincent Olivier va plus loin en s’intéressant à des domaines où les mérites de l’ancien ministre sont moins souvent signalés. Il cite par exemple une anecdote remontant à l’époque où le professeur d’hématologie était présidente de la Haute autorité de Santé (HAS) : « Vous avez alors eu des mots très durs contre les labos pharmaceutiques et les prix excessifs de leurs nouveaux traitements contre le cancer » et assure que cinq ans plus tard « vous envisagiez de nouveaux modes de financement de ces innovations thérapeutiques, et nul doute que vous les auriez mis en place si vous étiez restée plus longtemps ministre de la Santé ».

L’ivresse de la louange

Pas sûr que tous partagent une telle appréciation. Le départ d’Agnès Buzyn a au contraire été l’occasion pour certains commentateurs moins amoureux de regretter la trop grande place qu’aurait accordée le ministre à l’industrie pharmaceutique, alors qu’elle n’a de fait jamais caché qu’elle s’opposait à une interprétation trop dogmatique de la notion de "conflits d’intérêt" (ce qui avait déjà suscité de multiples commentaires lors de sa nomination). Ainsi, sur le blog du Syndicat national des jeunes médecins généralistes (SNJMG) son président Benoit Blaes énumère : « Il est (…) possible d’évoquer pendant son passage au ministère de la Santé, la nomination de personnes passées par l’industrie pharmaceutique, le recours à des conseillers ou à des chargés de mission faisant l’aller-retour avec des responsabilités dans des syndicats médicaux (parfois les cumulant) ». D’autres louanges adressées par Vincent Olivier à Agnès Buzyn (qui va jusqu’à la comparer à Simone Veil) peuvent susciter la réserve, notamment celles concernant son engagement face à l’alcool. Il parle ainsi d’un « combat difficile, acharné, en butte à l’opposition résolue là aussi de certains collègues du gouvernement – et même à celle du Président de la République. N’empêche. Au risque de vous faire mal voir, vous l’avez dit et répété sur tous les tons : le vin est un alcool comme les autres ». Certes, mais en fait d’acharnement, on se souvient également de sa timidité et de ses multiples retards, par exemple pour dénoncer la tentative de plusieurs députés La République en Marche (LREM) de permettre la consommation d’alcool dans les stades. D’autres d’ailleurs se montrent bien plus dubitatifs sur l’engagement d’Agnès Buzyn face à cet enjeu majeur de santé publique. Benoît Blaes regrette ainsi qu’elle ait été « plus discrète sur l’alcoolisme » que face au tabac et relève d’autres limites de son action : « Elle a été (…) la ministre de la Santé qui a validé le fichier Hospyweb et son rapprochement avec le fichier sur les signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste. Elle est aussi la ministre de la Santé qui a restreint l’accès aux soins des étranger-es vulnérables », après avoir pourtant multiplié les déclarations sur son attachement à l’Aide médicale d’Etat (AME) dans sa version initiale.

Des compétences oubliées

Mais quand certains s’attardent sur leurs amours anciennes, d’autres plus pragmatiques, pensent à l’avenir. Le nouveau servant des professionnels de santé et de l’organisation des soins s’appelle Olivier Véran. Il sera également chargé comme son prédécesseur de la « mise en œuvre de la politique de développement de l’économie sociale et solidaire ». Mais sur ce point, ironise sur son blog (hébergé par Alternatives économiques) Michel Abhervé (professeur d’Economie sociale et solidaire), « on a du mal à percevoir le bilan (…) et on cherche vainement une prise de position de la ministre sur cette partie de son champ de compétence ». Aussi Michel Abhervé se demande si Olivier Véran agira ici avec la « même intensité » qu’Agnès Buzyn.

Piaffant

Au-delà de cette remarque sur les attributions d’Olivier Véran, sa nomination n’a pas suscité beaucoup de surprises. Beaucoup ont rappelé en effet l’impatience du jeune député LREM (anciennement socialiste). Ainsi, Jean-Yves Nau rappelle qu’il s’agit d’un « poste qu’il aurait (presque) pu occuper dès l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. Depuis il piaffait ». De son côté, un article du journal grenoblois Le Postillon publié en 2018 (et qui a été diffusé par un blog de Mediapart à l’occasion de la nomination du neurologue), citait un de ses proches : « Quand il n’est pas nommé ministre, il explique aux journalistes en "off" qu’il est déçu. Puis en "on", il est hyper content pour Agnès Buzyn ».

Soigner sa carrière

Si elle n’a pas surpris, l’arrivée d’Olivier Véran a été rapidement commentée (et pas seulement ses circonstances abracadabrantesques). Souvent de manière sarcastique par exemple quand il a annoncé vouloir lancer une enquête auprès des soignants afin de déterminer leurs attentes. « Sans doute les mêmes que la semaine dernière quand tu étais encore praticien hospitalier » répond sur Twitter, un médecin qui exerce la même spécialiste que lui. Au-delà de l’anecdote, si l’on cite les travaux du député (« on se souvient (…) de son intérêt pour la politique de réduction des risques- et d’un certain courage pour s’intéresser publiquement aux vertus de la cigarette électronique » relève ainsi Jean-Yves Nau), on dresse également le portrait d’un ambitieux. Jean-Yves Nau le qualifie ainsi « d’hyperactif », tandis que Le Postillon décrit comment en quelques années il a parfaitement su maîtriser les codes politiques. Le journal se souvient ainsi qu’il avait pris, non sans habileté, la parole à la tribune de l’Assemblée nationale en décembre 2017 pour évoquer les conditions de travail dégradées et la souffrance des soignants du CHU de Grenoble (où il exerçait et qui venait d’être frappé par le suicide d’un praticien). Pourtant deux ans plus tard : « Il a l’air d’avoir oublié ces problèmes de souffrance au travail  pour se re-concentrer sur ce qui le préoccupe vraiment : sa carrière ». Le Postillon rappelle également quelques éléments sur ses prises de position politique passées que certains considèreront peut-être éclairantes. Ainsi, vice-président de l’Intersyndicale nationale des internes des hôpitaux (ISNIH), il n’avait pas pris part frontalement à la fronde contre la loi Hôpital patient santé territoire (HSPT) défendue par Roselyne Bachelot. Le docteur Didier Legeais (qui fut président du syndicat des médecins de l’Isère) se souvient : «  L’ISNIH ne souhaitait pas combattre la loi Bachelot sur sa réorganisation de l’hôpital public. J’en ai discuté avec Olivier Véran qui avait une vision plus tolérante de la loi, pensant qu’elle allait permettre de redonner à l’hôpital un certain nombre de pouvoirs organisationnels » et estime que le nouveau ministre a à l’époque « sous-estimé le pouvoir malveillant d’une administration sous pression comptable ». De la même manière, Le Postillon relève une position qualifiée « d’ambiguë » vis-à-vis de la tarification à l’activité, dont il ne condamnerait les effets pervers qu’à la marge.

Mais sans doute ces indices glanés dans les déclarations d’hier ne permettent pas parfaitement de deviner la teneur de l’action d’Olivier Véran, notamment sur les points où Agnès Buzyn a déçu… Comme en amour, difficile de savoir si le pire ou le meilleur est à venir.

Pour dire adieu à Agnès Buzyn et accueillir Olivier Véran, vous pouvez relire :
Le post de Vincent Olivier : https://blogs.lexpress.fr/le-boulot-recto-verso/2020/02/17/lettre-a-agnes-buzyn/
Le post du SNJMG : http://www.snjmg.org/blog/post/ministere-de-la-sante-de-la-relativite-des-priorites/1722
Le blog de Michel Abhervé : https://blogs.alternatives-economiques.fr/abherve/2020/02/20/olivier-veran-mise-en-oeuvre-de-la-politique-de-developpement-de-l-economie-sociale-et-solidaire-avec-la-meme-intensite-qu-agnes-buzyn
Le blog de Jean-Yves Nau : https://jeanyvesnau.com/2020/02/16/solidarites-et-sante-olivier-veran-39-ans-reussira-t-il-la-ou-agnes-buzyn-a-echoue/
L’article du Postillon : https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/170220/olivier-veran-mercenaire-et-bon-elevele-pire-de-lancien-monde

Aurélie Haroche

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